Un grand bond en avant…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le dim 20 Juin 2010 à 18:23

On s’est plantés. Col­lec­ti­ve­ment.

Au moins.

Si j’étais un écrivain, un phi­lo­sophe, un jour­na­liste, ou même un gagnant du Loft, je dis­po­se­rais d’une tri­bune, et du haut de ma tri­bune je ferais appel à ce qu’il reste d’humain dans cha­cun de nous. Et vue l’importance de la tri­bune (rê­vons… France-Soir, ou bien l’émission de Ruquier, par exemple !) j’aurais pris le temps de construire le texte de cet appel. Je le figno­le­rais, car il aurait de l’importance (Ruquier, vous vous ren­dez compte ?!?).

Mais comme je ne suis que moi et que j’écris dans mon jour­nal « intime » (bien que acces­sible par le public, bon­jour le concept…), je vais me conten­ter de vomir ce texte, comme on vomit, à genoux, vide, subi­te­ment épuisé, après une cuite, ou après s’être ren­du compte qu’on s’est planté. Indi­vi­duel­le­ment aus­si bien que col­lec­ti­ve­ment .

D’abord : le constat du plan­tage. Je pleure (littéralement) de rage comme de tris­tesse quand je suis exposé à des pho­tos du genre « pélican englué ». Notez que ceci n’est pas en soi un symptôme de plan­tage. C’est humain, et même rela­ti­ve­ment sain. Enfin j’espère. Mais je suis inca­pable de la moindre larme made in Kir­ghizs­tan, Chine, Tur­quie, etc. Le « etc. », vous le connais­sez comme moi, ou l’ignorez comme moi. Com­bien de drames indi­vi­duels ou col­lec­tifs passent-ils sous le radar ? Com­bien de « petites » guerres, ici ou là, avec leurs cortèges de viols, tor­tures « collatéraux » ?

Le mas­sacre est per­ma­nent. Les armes tuent. Mais notre niveau de vie tue aus­si. En Inde, des gamins gra­vissent chaque jour des mon­tagnes de débris « Ã©lectroniques » qu’ils fouillent pour ten­ter de sur­vivre. Ce sont nos vieux ordi­na­teurs, nos vieilles télés, nos vieux grille-pains qui sont expédiés au bout du monde. Au nom du pro­fit indi­vi­duel, au nom du confort indi­vi­duel.

Le plan­tage indi­vi­duel, mon plan­tage indi­vi­duel, est mul­tiple. Je me déshumanise. Que je n’aie pas dix, cinq, ou même un euro à don­ner à chaque clo­chard que je vois, je n’en fais pas une affaire. Per­sonne n’a les moyens. Mais que je n’aie même pas le cou­rage de croi­ser le regard de ceux aux­quels de refuse l’euro que j’ai (ou pas) dans la poche… Que j’aie des larmes à ver­ser quand je vois une tétine per­due sur un trot­toir mais pas pour une femme qui se rend spontanément à la police après d’avoir congelé son enfant… Que ma réaction à l’article du Canard Enchaîné qui raconte la convo­ca­tion du patron du Monde à l’Élysée se borne à un haus­se­ment d’épaule fati­gué… J’attendais mieux de moi.

Le plan­tage col­lec­tif est patent. Je com­mence par quoi ? Je regarde la des­truc­tion de ma ville. Verre, métal, et béton. Uni­for­mi­sa­tion des bâtiments et des gens. Les gares qui se trans­forment en « locaux logis­tiques », les petits com­merces qui ferment, l’invasion des rues popu­laires par des chaînes de casi­nos mécaniques, vitrines opaques, avec des gorilles à l’entrée —façon maf­fia, la prolifération des « hard-dis­coun­ters » (Aldi, Net­to, etc.) qui ne vendent que de la merde, aux caisses des­quels l’alcool a rem­placé les sucre­ries. On casse la sécu, la poste, les retraites. On muscle la police. On sur­veille. Quoi ? Pour­quoi ?

Tant qu’on peut avoir une prime pour ache­ter une nou­velle voi­ture, on accepte tout. L’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creu­ser, mais les gou­ver­ne­ments n’ont rien de plus urgent que dres­ser les pauvres contre les un-petit-moins pauvres. Et après, on les ré-élit. Les Américains vont s’intéresser à l’énergie « propre », et c’est bien, natu­rel­le­ment. Mais si BP avait fait acci­den­tel­le­ment sau­ter une plate-forme au large du Nigéria et pas au large de la Loui­siane ? Les QCM vont enva­hir l’éducation. La télé pro­duit à la tonne de la merde. Mais en HD. Aha.

Et nous, dans tout ça ? On fait quoi ? L’acte d’accusation est tel­le­ment énorme qu’on ne le voit même plus. On nous donne de temps en temps un arbre à abattre, mais la forêt est tou­jours là. Nous détruisons tout et, en fait, tous. Au nom du pro­fit indi­vi­duel, au nom du confort indi­vi­duel.

C’est en temps qu’espèce qu’on s’est plantés. Nous sommes au bord du gouffre. Qui va nous gui­der pour le grand bond en avant ?

Bah. Du moment que l’Italie ne gagne pas la coupe du monde

Rubrique nécro : mon meilleur objectif…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal,Photo — le sam 19 Juin 2010 à 08:51

Je ne sais pas com­ment j’ai pu lais­ser tom­ber mon sac, mais le résultat est là : mon DA* 50–135mm est mort. Tombé de même pas un mètre, mais exac­te­ment dans l’axe. Je peux entendre le « gling-gling » des len­tilles à l’intérieur. Il n’est —naturellement— plus sous garan­tie. Donc à pas­ser par pro­fits et pertes.

Je publie donc la dernière (au sens chro­no­lo­gique) pho­to prise avec cet admi­rable objec­tif.

Dom­mage que j’aime pas le blues, tiens…

La belle vacance ! (jour 3)

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le mar 15 Juin 2010 à 17:54

Aujourd’hui, Vio­la, Noi­sette et moi fai­sons le tour de la vieille ville. Un che­min magni­fique. Avec piste cyclable, natu­rel­le­ment. Outre ça. dans les douves, il y a un petit skate-park, des aires de jeu, tout le confort. À part des toi­lettes.

Le fait que le che­min cir­cu­laire est actuel­le­ment inter­rom­pu nous a per­mis de visi­ter le Hen­kers­teg (un petit lac, qui était dans le temps bordé de piques sur les pointes des­quelles on pou­vait trou­ver les têtes des condamnés), et la mai­son du bour­reau. Vu d’ici, c’est buco­lique à sou­hait.

Et, à dix-huit heures, on avait réservé. Hooo que oui ! Et com­ment ! Le res­tau s’appelait (en français dans le texte) La crê­pe­rie du cha­teau. Et sur la carte, en première place, La Complète. Oui-oui : galette avec fro­mage, jam­bon et Å“uf. Com­ment résister ? On est pas rentrés ; on avait réservé une des deux tables de la « ter­rasse ». Avec vue sur la tour du Kai­ser­berg.

©finitivement, Nürn­berg, c’est que du bon­heur…

La belle vacance ! (jour 2)

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le lun 14 Juin 2010 à 20:16

Nürn­berg, c’est, comme je l’ai dit hier, la ville natale du che­min de fer alle­mand. Donc, dès le saut du lit, direc­tion le musée des trans­ports. Euh… du train. Rela­ti­ve­ment peu de matériel rou­lant exposé, mais que du bon. Des machines exem­plaires, et/ou his­to­riques. Celle qui m’a le plus mar­qué est la 05001, née à Ber­lin-tegel, aux usines Bor­sig (la mou­li­nette préférée de Gior­gio). Machine carénée de 1931, elle tient encore le record de vitesse pour une machine à vapeur en Alle­magne (200,2 kmh). Elle est rouge, comme ma voi­ture à pédales de quand j’étais petit. Une machine de rêve.

Le reste du musée est tout sim­ple­ment magni­fique. Des col­lec­tions de pho­tos, d’objets, d’affiches, d’uniformes. On y apprend beau­coup et en res­sent encore plus. Un étage entier est consa­cré aux enfants. Ludique comme éducatif.

Je sors du musée avec dans la tête Trans Euro­pa Express de Kraft­werk.

Le reste de la journée à déambuler dans la vieille ville. Je ne m’en remets pas.

Il fait très chaud. On prend le temps. On en plein dans la belle vacance.

Ah, la belle vacance ! (jour 1)

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le dim 13 Juin 2010 à 11:51

Les vacances, c’est chouette.

Même si le com­po­si­tion du train est bousculée à son arrivée à la sinistre Haupt­bahn­hof de Ber­lin, dont j’ai peut-être, ici ou là, dit tout le mal que j’en pense. Mais on était lar­ge­ment à l’heure, très détendus. Voyage sans his­toire.

Cinq heures plus tard, on débarque à une tout autre Haupt­ban­hof : Nürn­berg est, outre la capi­tale des procès de Nurem­berg, la ville natale du che­min de fer alle­mand. Et, mode en retard, la gare res­semble à une gare. C’est un bon­heur.

Mais qu’il fait chaud !

Après avoir déposé la valise à l’hôtel (dont je repar­le­rai un de ces jours, ne quit­tez pas !), on s’offre une première balade dans la vieille ville. Un pur bon­heur.

Je sais : en par­lant de la vieille ville, je men­tionne par définition aus­si la « nou­velle ville ». Je n’en connais que les quelques cen­taines de mètres qui séparent l’hôtel de la vieille ville. Au pre­mier coin de rue, je tombe sur le siège du PS (SPD, dans le texte). La place qu’il borde est nue. Il y a des bancs, organisés dans un quart de cercle par­fait, cou­verts (aha !) par une grille en inox. Pour en faire une treille, il ne manque que les plantes grim­pantes. Mais en atten­dant qu’elles soient plantées, la place Karl Bröger est en fait un gigan­tesque bar­be­cue. Il y a une fon­taine, aux heures de bureau. À 17:00, elle s’éteint. « Curieu­se­ment », il n’y a pra­ti­que­ment per­sonne sur cette place.

Cin­quante mètres plus loin (allez, peut-être même cent mètres), il y a la cen­trale natio­nale de l’ANPE (Agen­tur für Arbeit, dans le texte). Et c’est moche, ça. Moche de chez moche.

Mais il y a un tun­nel pour tra­ver­ser la grande rue. Et, en sor­tie du tun­nel, on avait le choix entre le cir­cuit qui fait le tour de la vieille ville (il suit en fait les douves —j’en repar­le­rai un autre jour), et la vieille ville elle même.

J’avoue que j’ai eu un petit peur, en entrant dans la vieille ville. Jolis bâtiments, certes, mais… sex-shops, bor­dels (par­don : peep-shows avec com­pa­gnie personnalisée dans cabine indi­vi­duelle, désolé, mais en bon apha­sique, j’ai ten­dance à uti­li­ser des mots courts et clairs), « casi­nos » (offi­cines de blan­chis­se­ment d’argent sale en tout genre), salles de « jeux » (même des­crip­tion), bou­tiques de tatouage et pier­cing, et je n’oublie natu­rel­le­ment pas les sau­cisses. Tout un quar­tier comme ça. En face, il y a un com­mis­sa­riat de police magni­fique. Le bâtiment.

Mais quand on a tra­versé tout ça, après il n’y a plus que se lais­ser aller. Toute la ville est sim­ple­ment magni­fique. Je sais qu’on va avoir une chouette semaine. Je vous laisse juges.

Devoirs de vacances…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le lun 7 Juin 2010 à 03:34

Je ferme. Jusque dimanche pro­chain. Une petite semaine de vacances. Au menu, Nurem­berg. Musée des trans­ports (lire TCHOOOO), et une ville magni­fique. :)

Une journée en paradis…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le dim 6 Juin 2010 à 11:43

Com­ment racon­ter une journée pareille ?

On est par­tis de la gare la plus moderne, moche, imper­son­nelle, moche, pas pra­tique, ai-je men­tionné qu’elle est moche, de Ber­lin. En fait peut-être pas la pire, mais ils ont beau­coup tra­vaillé pour atteindre la finale. La gare, qui s’appelait Papens­traße quand je suis arrivé à Ber­lin s’appelle main­te­nant « Süd­kreuz », la croix du sud. Devi­nez où elle est située à Ber­lin, hein.

Et en gra­vis­sant les … euh… deux marches qui nous séparaient du wagon, on a changé de monde. Le wagon, un vieux wagon, res­pire. On a de la place. On a aus­si le temps. Les gens qui montent avec nous sont détendus, ils ont le sou­rire. Et, déjà en retard, mais tout le monde s’en fout, Else siffle. Le reste de la gare la regarde, éberlué. ceux qui en ont ont sor­ti leurs appa­reil pho­tos, ou leurs téléphones « intel­li­gents ». Else, dont l’état civil ne la connaît que sous son matri­cule (52−8177−9) s’ébroue, et on part.

Le tra­jet est passé très vite. Inven­taire : des cigognes, des biches, des rapaces, des che­vaux, des usines en ruines, des che­mi­nots enthou­siastes, des dingues qui nous guet­taient avec des caméras, des trépieds, des appa­reils pho­tos plus gros qu’eux. Ah, un petit cha­pitre tech­no­lo­gique : de temps en temps ça parle dans la sono du train. Mais une fois, on a pu dis­tinc­te­ment entendre les ins­truc­tions d’un… GPS. J’avoue avoir roulé des yeux à entendre : « tour­nez à gauche — tour­nez à gauche ». Qui peut bien uti­li­ser un GPS dans un train ? J’espère que ce n’est pas le chauf­feur, hein. Et l’épilogue du cha­pitre ? J’ai trouvé dans un wagon un type qui avait le regard fixé sur son GPS, ven­tousé à la fenêtre. Moi pas com­prendre, mais pas ques­tion que ça puisse me pour­rir la journée.

Une fois arrivés, il a fal­lu mar­cher un petit peu. Et puis on est arrivés dans Lüb­be­nau. Et on a encore changé d’univers.

À part dans quelques endroits, il n’y a pas de voi­tures. Et pour cause : il n’y a pas de rues. Que des canaux. On a fait facile, on a pris part une barque à tou­ristes. On n’avait pas beau­coup de temps. Mais le temps est mort de l’instant qu’on a quitté le quai. Le gon­do­lier (faut pas l’appeler comme ça, natu­rel­le­ment, mais le prin­cipe est le même : il se tient à la poupe, et nous pro­pulse avec une perche.) n’a pas chanté. On s’est enfoncés (oh, pas beau­coup, mais quand même) dans la forêt. La Spree­wald. C’est une réserve natu­relle. Les gens y vivent. tran­quille­ment.

La poste est livrée par le même moyen. Hiver comme été, la fac­trice vogue chaque jour. Il y a aus­si une ligne de « bus ». En été.

C’est vrai­ment un autre monde. Même le côté « indus­trie tou­ris­tique » évident ne peut pas nous gâcher la journée. Il fau­dra qu’on revienne hors sai­son, et qu’on ait un petit plus de temps.

Et puis après, on a repris le train pour ren­trer. Else sif­flo­tait tran­quille­ment. Et, pour finir, les deux marches du wagon nous ont téléporté dans la gare la plus moderne, moche, imper­son­nelle, moche, pas pra­tique, ai-je men­tionné qu’elle est moche, de Ber­lin.

Mais on a passé une journée au para­dis. Il existe. Cha­cun le sien, en plus.

[free Plastine] épisode 3 : je n’ai plus de pain…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Free Plastine... — le mer 2 Juin 2010 à 18:41


épisode un : la poupée qui dit « non » épisode deux : le jouet extra­or­di­naire

©nine, 2002 — Ber­lin, 2010

Ça n’a l’air de rien, je sais, mais je n’ai plus de pain. Et bien que ça n’ait l’air de rien, je suis en fait bien embêté.

Je sais, il y a une solu­tion simple : aller en ache­ter.

Mais je suis à ©nine. Et les Israéliens aus­si. Donc la ville est fermée.

Depuis 4 jours.

Mais je n’ai plus de pain. Donc il va fal­loir que je sorte. Mais la ville est fermée. Mais je n’ai plus de pain.

Je retourne toute la cui­sine, et suis obligé d’admettre la vérité : il va fal­loir que je sorte.

Mon problème est loin d’être unique, natu­rel­le­ment. Dans un sens, j’ai de la chance d’être à ©nine. Naplouse, par exemple, a été fermée cette année plu­sieurs fois, pen­dant par­fois des semaines d’affilée. Et même dans la « ban­lieue » de ©rusalem où j’étais avant, il m’est arrivé d’avoir une fois plus d’une semaine de fer­me­ture.

À défaut d’être unique, mon problème est cela dit tou­jours différent de celui de mes voi­sins. Différent com­ment ? C’est d’un côté plus facile, et d’un autre côté moins facile. La face « facile » de mon problème par­ti­cu­lier est, natu­rel­le­ment, mon pas­se­port. Avec un pas­se­port européen, il est généralement plus facile de « pas­ser » au cas où, un jour de fer­me­ture, en cas de ren­contre de sol­dats israéliens. J’insiste sur le mot « généralement ». La face « moins facile », c’est que je suis seul. Pas de famille, peu de connais­sances, et mon caractère ne me prédispose pas à avoir des rap­ports avec mon entou­rage.

Donc il va fal­loir que je sorte.

Je ne sors jamais sans mon grand cha­peau. Pour ceux qui connaissent, mon cha­peau est un Tilly. En gros, un cha­peau de brousse. Même quand il pleut, je porte mon cha­peau. C’est à peu près l’équivalent de por­ter une pan­carte qui dit d’un côté « je ne suis pas d’ici, je ne suis pas un autoch­tone, ne tirez pas s’il vous plaît », et de l’autre côté « c’est moi, le type qui habite dans la ville et qui prend tout le temps des pho­tos, vous me connais­sez, je ne suis pas un sol­dat, ne tirez pas s’il vous plaît ».

©rieusement, ce cha­peau m’a déjà évité des problèmes sérieux. L’autre jour, ou plus exac­te­ment l’autre nuit, je suis allé au café Inter­net. La ville était fermée, mais je n’ai pas vu de sol­dats. Mais le len­de­main matin, alors que je dis­tri­buais à man­ger avec une ambu­lance, dans une mai­son occupée, un sol­dat m’a dit de ne plus sor­tir la nuit, que lui avait été bonne pomme, mais que ses collègues n’avaient pas apprécié mon esca­pade noc­turne. Quand, sur­pris je lui ai demandé d’où il sor­tait cette drôle d’idée que je me bala­dais en pleine nuit en plein couvre-feu, il a fait un grand sou­rire, et a pointé mon cha­peau du doigt. « J’te connais, Cow-Boy… »

À part l’agacement de voir mon magni­fique Tilly être pris pour un vul­gaire cha­peau de cow-boy, le fait est qu’il m’a bon et bien sauvé la mise. Ce n’est pas la première fois, mais cer­tai­ne­ment la plus sérieuse : le sol­dat por­tait un fusil de tireur d’élite.

C’est pas tout ça, mais j’ai faim. Cha­peau, t-shirt bariolé -cou­leur « tou­riste »-, j’ai mon sac à dos En route.

Je suis le che­min, entre deux murs, sur quelques mètres, jusqu’à ce que j’arrive à la rue.  , pre­mier pas­sage « délicat ». Je sais bien que les sta­tis­tiques sont plutôt de mon côté, et qu’il est rela­ti­ve­ment impro­bable qu’un sol­dat israélien ouvre le feu sans som­ma­tion juste parce que je vais tra­ver­ser la rue, mais il suf­fit d’une fois, et c’est déjà arrivé. À d’autres que moi, certes, mais tout de même. Donc, comme tout le monde, avant de tra­ver­ser la rue, je passe dou­ce­ment la tête, et regarde à droite et à gauche. En fait, il convient de prendre son temps pour regar­der. Les Israéliens sont par­fois coiffés de sortes d’énormes crêpes, ou plutôt de bérets de chas­seurs alpins, mais beau­coup plus larges. C’est ridi­cule, natu­rel­le­ment, quand on voit un type mar­cher dans la rue avec un truc comme ça sur la tête, mais dans mon cas, la première fois où j’ai sou­dain vu un sol­dat en uni­forme et en arme se lever là où je n’avais vu jusque là qu’un tas informe, j’ai com­pris que les Israéliens prennent le camou­flage au sérieux. En gros, tant qu’ils ne bougent pas, on ne les voit pas. C’est là qu’ils sont dan­ge­reux.

Bon. Per­sonne en vue. Je tra­verse la rue. Len­te­ment, sans me dépêcher. C’est plus sûr. Je sais que la plu­part des sol­dats ont au moins autant peur que moi, et je ne veux bous­cu­ler per­sonne. Le mélange « peur + arme » à feu est trop sou­vent détonnant.

Ce genre de tra­jets, dans des rues vides, j’en ai déjà fait des cen­taines. Mais je ne peux pas m’y habi­tuer. Et c’est très bien ain­si. Quand on s’habitue, on cesse de faire atten­tion.

Ça y est, j’ai tra­versé la rue. Main­te­nant je suis tran­quille : il n’y a aucune chance que les sol­dats s’aventurent dans ce quar­tier sans le sou­tien de blindés, et si ils étaient là, je le sau­rais. Dans une ville morte, le bruit des moteurs de blindés s’entend de loin. Notez que par­fois, ils rusent, les sol­dats. Moi j’habite à flanc de col­line, et j’ai une chouette vue sur le centre-ville. L’autre nuit, j’ai enten­du des blindés entrer en ville. Je suis sor­ti avec mes jumelles sur la ter­rasse, et je les ai observés. Curieux, ils étaient trois. Nor­ma­le­ment, les blindés sont tou­jours par deux. Mais là, trois. Ils ont longé l’hôpital, et se sont arrêtés à côté de la mosquée. Et ils ont éteint leurs moteurs. Ils sont restés là plus de trois heures. Moi, j’étais ren­tré, natu­rel­le­ment. Per­sonne n’attend trois heures. Et d’un seul coup, vers minuit, moteurs. Ins­tic­ti­ve­ment, j’ai pris mes jumelles, et j’ai vu deux chars, toutes lumières allumées, qui pre­naient la direc­tion de leur camp. Mais j’ai vu aus­si le troisième, un trou noir mou­vant, qui lui sui­vait, sans lumières. Je les ai per­dus de vue dans la ville, et quand j’ai pu à nou­veau les voir, il n’étaient plus que deux. Le troisième était main­te­nant caché quelque part.

Quoi qu’il en soit, je pense que pour le moment, je suis tran­quille. Je marche nor­ma­le­ment.

Enfin, quand je dis « nor­ma­le­ment »…

Essayez d’imaginer votre ville, en plein jour, sous le soleil, mais vide. Silen­cieuse. Pas un gamin en train de jouer, pas une voi­ture, rien. C’est ce que j’appelle « mar­cher nor­ma­le­ment », ces jours-ci.

Ha, la bou­tique que je vou­lais visi­ter. Elle est fermée. Avant, j’aurais fait la tête, et j’aurais cher­ché plus loin. Mais depuis le temps… je frappe au store. Je sais que, quelque part, peut-être d’une fenêtre d’en face, on me regarde. Le guet­teur attend d’être sûr que ce n’est pas une embrouille. Mais si près de chez moi, je suis connu. Donc, à peine une petite minute plus tard, la porte s’entrouvre. Je rentre, et la porte est immédiatement à nou­veau fermée, mais pas verrouillée.

Ils sont trois dans la bou­tique. Le patron, un gamin d’une dou­zaine d’années —probablement son fil­s— et un autre adulte. On « dis­cute » un moment. Mes trois mots d’arabe, leurs trois mots d’anglais, et beau­coup, beau­coup de sou­rires. On m’offre le café, natu­rel­le­ment. J’ai hor­reur de leur café, avec de la car­da­mone, mais il est impen­sable de le refu­ser. Et puis on com­mence à cau­ser bou­tique. La ques­tion n’est pas ce que je veux, mais ce qu’ils ont en stock. L’approvisionnement est un problème. Chez moi, par exemple, il n’y a plus d’eau. L’eau est distribuée par camions. Mais quand la ville est fermée, on se retrouve rapi­de­ment au sec. Inven­taire : du hum­mus (israélien), des sucre­ries (made in Israël), deux car­tons de Pringles (j’en prends deux tubes), un stock de Coca (J’en prends deux bou­teilles), et c’est tout que je peux m’imaginer ache­ter. Pas de pain, natu­rel­le­ment. Il y a des nouilles, certes, mais les nouilles sans eau…

Même en temps « nor­maux », c’est à dire en période où la ville est ouverte, l’approvisionnement est dif­fi­cile. Les trois routes qui mènent à ©nine sont contrôlées par les Israéliens. Donc, en gros, les camions israéliens passent, les autres, non. Je vois régulièrement le camion de Coca-Cola, par exemple. Mais les Pales­ti­niens doivent ache­ter et man­ger israélien. Prin­ci­pa­le­ment.

Au moment de payer, le téléphone du patron sonne. Le patron fait à son ami un geste, et l’autre se rue sur la porte, et la ver­rouille. Le gamin passe dans l’arrière-boutique, ferme la porte derrière lui, et j’entends les clés. Il nous enferme.

Le patron rac­croche, et me dit un des trois mots d’arabe que je connais. Celui qui veut dire « sol­dats ». Et la seconde sui­vante, j’entends un moteur. À l’oreille, une jeep. D’accord : une Range Rover. Pour les fétichistes.

Quand on vit dans une zone « chaude » comme ©nine, on éduque ses oreilles. C’est une ques­tion de sur­vie. Je peux reconnaître les armes israéliennes (M14, M16, de très petits calibres) et les armes pales­ti­niennes (AK, calibre un petit peu plus gros). Pareil avec les moteurs : le moteur d’une jeep ne me fait pas le même effet que celui d’un APC (trans­port de troupes blindé, sur che­nilles) ou celui d’un char de com­bat. Le moins dan­ge­reux des moteurs est celui des bull­do­zers (D9). Le pire, c’est celui des « drones », des robots volants. Ils sont tou­jours sui­vis d’un assaut. Au sol, ou aérien.

La jeep passe, len­te­ment. J’entends de l’intérieur des grands rires. Les sol­dats sont de bonne humeur. C’est généralement une bonne nou­velle.

D’un seul coup, un bruit sourd. Quelque chose qui tombe au sol, et qui atteint le store. Puis BANG!. Une gre­nade. Le genre qu’ils uti­lisent aux check-points quand ils veulent dis­per­ser la foule. Ça fait un bruit d’enfer. Et ils conti­nuent leur route, en riant. Bonne blague, non ? Il faut bien que les enfants s’amusent.

Le temps de se remettre, en se frot­tant les oreilles, et le pro­chain bruit. Je me fige. C’est un blindé. Un APC. Le modèle qu’ils uti­lisent à ©nine a un moteur que je trouve ter­ri­fiant. Et si j’y ajoute l’image, ce truc est vrai­ment ter­ri­fiant. Très large, et très bas. Il y a deux mitrailleuses à l’avant, télécommandées de l’intérieur. Et il est rapide, le monstre. Je l’entends mon­ter la côte par la route. Il roule len­te­ment. Il passe devant la bou­tique. Le patron et moi on est assis derrière le comp­toir. Pas à l’aise. Il s’arrête, pro­ba­ble­ment à un dizaine de mètres. J’entends son binome arri­ver. Ils sont tou­jours deux par deux. Ils pro­gressent sou­vent comme ça. Le pre­mier avance, s’arrête, le second le rejoint, s’arrête, le pre­mier repart, etc.

Le second s’arrête derrière le pre­mier, et donc devant la bou­tique. J’entends le pre­mier repar­tir.

Après une ou deux minutes, le second s’ébranle. Je le sens ; la bou­tique entière tremble.

D’un seul coup, une rafale d’arme auto­ma­tique. Énorme. Du 12,7, à vue d’oreille. C’est une des deux mitrailleuses. Et immédiatement derrière, un explo­sion. Je suis main­te­nant allongé derrière le comp­toir, sans m’en être ren­du compte. Et puis le second blindé s’en va.

Le téléphone sonne. Le patron, visi­ble­ment secoué, décroche. Quand il a fini de par­ler, il me fait signe de le suivre. Il déverrouille la porte de la bou­tique, et sort. Je l’accompagne. Sans un mot, il me montre du doigt, par terre, une grande flaque d’eau. Je ne com­prends pas tout de suite. Je vois une femme sor­tir d’une mai­son, la plus proche de la flaque. Elle est visi­ble­ment désespérée. Je finis par com­prendre : les sol­dats ont des­cen­du sa citerne d’eau. C’est une de leurs grandes blagues favo­rites. Pour­quoi ? Parce que. Pour rigo­ler. Les citernes sont installées sur le toit. De ma ter­rasse, un jour, j’ai pu suivre le tra­jet d’un binome blindé en voyant les colonnes d’eau provoquées par l’explosion des citernes.

C’est fini ici. Je n’entends plus de moteur, je peux par­tir. Si j’ai un petit peu de chance, les blindés ne seront pas arrêtées sur la route à proxi­mité de l’endroit où je la tra­verse.

Je décide de prendre un autre che­min. Je tra­verse la route une cin­quante de mètres plus bas. Je vois des gamins ins­tal­ler tout un bric à brac sur la route. Il y a une bat­te­rie de voi­ture, un tam­bour de machine à laver rouillé, ce genre de trucs. Un blindé n’avance pas comme ça à l’aveugle. Cha­cun de ces obs­tacles pour­rait être une bombe. Les sol­dats vont devoir vérifier chaque obs­tacle. Ils ont hor­reur de ça. Ça fait des moments les plus dan­ge­reux pour eux. Il suf­fi­rait d’un sni­per, un seul… C’est la revanche pour la citerne. Il faut bien que tous les enfants s’amusent.

Je suis en route depuis pra­ti­que­ment une heure, et j’ai par­cou­ru en gros deux cent mètres.

Et je n’ai tou­jours de pain.

[Note de l’auteur : la pho­to est de la même ville, mais quelques jours plus tard. L’eau est, ce jour là, de l’eau de pluie.]

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