[free Plastine] épisode 3 : je n’ai plus de pain…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Free Plastine... — le mer 2 Juin 2010 à 18:41


épisode un : la poupée qui dit « non » épisode deux : le jouet extra­or­di­naire

©nine, 2002 — Ber­lin, 2010

Ça n’a l’air de rien, je sais, mais je n’ai plus de pain. Et bien que ça n’ait l’air de rien, je suis en fait bien embêté.

Je sais, il y a une solu­tion simple : aller en ache­ter.

Mais je suis à ©nine. Et les Israéliens aus­si. Donc la ville est fermée.

Depuis 4 jours.

Mais je n’ai plus de pain. Donc il va fal­loir que je sorte. Mais la ville est fermée. Mais je n’ai plus de pain.

Je retourne toute la cui­sine, et suis obligé d’admettre la vérité : il va fal­loir que je sorte.

Mon problème est loin d’être unique, natu­rel­le­ment. Dans un sens, j’ai de la chance d’être à ©nine. Naplouse, par exemple, a été fermée cette année plu­sieurs fois, pen­dant par­fois des semaines d’affilée. Et même dans la « ban­lieue » de ©rusalem où j’étais avant, il m’est arrivé d’avoir une fois plus d’une semaine de fer­me­ture.

À défaut d’être unique, mon problème est cela dit tou­jours différent de celui de mes voi­sins. Différent com­ment ? C’est d’un côté plus facile, et d’un autre côté moins facile. La face « facile » de mon problème par­ti­cu­lier est, natu­rel­le­ment, mon pas­se­port. Avec un pas­se­port européen, il est généralement plus facile de « pas­ser » au cas où, un jour de fer­me­ture, en cas de ren­contre de sol­dats israéliens. J’insiste sur le mot « généralement ». La face « moins facile », c’est que je suis seul. Pas de famille, peu de connais­sances, et mon caractère ne me prédispose pas à avoir des rap­ports avec mon entou­rage.

Donc il va fal­loir que je sorte.

Je ne sors jamais sans mon grand cha­peau. Pour ceux qui connaissent, mon cha­peau est un Tilly. En gros, un cha­peau de brousse. Même quand il pleut, je porte mon cha­peau. C’est à peu près l’équivalent de por­ter une pan­carte qui dit d’un côté « je ne suis pas d’ici, je ne suis pas un autoch­tone, ne tirez pas s’il vous plaît », et de l’autre côté « c’est moi, le type qui habite dans la ville et qui prend tout le temps des pho­tos, vous me connais­sez, je ne suis pas un sol­dat, ne tirez pas s’il vous plaît ».

©rieusement, ce cha­peau m’a déjà évité des problèmes sérieux. L’autre jour, ou plus exac­te­ment l’autre nuit, je suis allé au café Inter­net. La ville était fermée, mais je n’ai pas vu de sol­dats. Mais le len­de­main matin, alors que je dis­tri­buais à man­ger avec une ambu­lance, dans une mai­son occupée, un sol­dat m’a dit de ne plus sor­tir la nuit, que lui avait été bonne pomme, mais que ses collègues n’avaient pas apprécié mon esca­pade noc­turne. Quand, sur­pris je lui ai demandé d’où il sor­tait cette drôle d’idée que je me bala­dais en pleine nuit en plein couvre-feu, il a fait un grand sou­rire, et a pointé mon cha­peau du doigt. « J’te connais, Cow-Boy… »

À part l’agacement de voir mon magni­fique Tilly être pris pour un vul­gaire cha­peau de cow-boy, le fait est qu’il m’a bon et bien sauvé la mise. Ce n’est pas la première fois, mais cer­tai­ne­ment la plus sérieuse : le sol­dat por­tait un fusil de tireur d’élite.

C’est pas tout ça, mais j’ai faim. Cha­peau, t-shirt bariolé -cou­leur « tou­riste »-, j’ai mon sac à dos En route.

Je suis le che­min, entre deux murs, sur quelques mètres, jusqu’à ce que j’arrive à la rue.  , pre­mier pas­sage « délicat ». Je sais bien que les sta­tis­tiques sont plutôt de mon côté, et qu’il est rela­ti­ve­ment impro­bable qu’un sol­dat israélien ouvre le feu sans som­ma­tion juste parce que je vais tra­ver­ser la rue, mais il suf­fit d’une fois, et c’est déjà arrivé. À d’autres que moi, certes, mais tout de même. Donc, comme tout le monde, avant de tra­ver­ser la rue, je passe dou­ce­ment la tête, et regarde à droite et à gauche. En fait, il convient de prendre son temps pour regar­der. Les Israéliens sont par­fois coiffés de sortes d’énormes crêpes, ou plutôt de bérets de chas­seurs alpins, mais beau­coup plus larges. C’est ridi­cule, natu­rel­le­ment, quand on voit un type mar­cher dans la rue avec un truc comme ça sur la tête, mais dans mon cas, la première fois où j’ai sou­dain vu un sol­dat en uni­forme et en arme se lever là où je n’avais vu jusque là qu’un tas informe, j’ai com­pris que les Israéliens prennent le camou­flage au sérieux. En gros, tant qu’ils ne bougent pas, on ne les voit pas. C’est là qu’ils sont dan­ge­reux.

Bon. Per­sonne en vue. Je tra­verse la rue. Len­te­ment, sans me dépêcher. C’est plus sûr. Je sais que la plu­part des sol­dats ont au moins autant peur que moi, et je ne veux bous­cu­ler per­sonne. Le mélange « peur + arme » à feu est trop sou­vent détonnant.

Ce genre de tra­jets, dans des rues vides, j’en ai déjà fait des cen­taines. Mais je ne peux pas m’y habi­tuer. Et c’est très bien ain­si. Quand on s’habitue, on cesse de faire atten­tion.

Ça y est, j’ai tra­versé la rue. Main­te­nant je suis tran­quille : il n’y a aucune chance que les sol­dats s’aventurent dans ce quar­tier sans le sou­tien de blindés, et si ils étaient là, je le sau­rais. Dans une ville morte, le bruit des moteurs de blindés s’entend de loin. Notez que par­fois, ils rusent, les sol­dats. Moi j’habite à flanc de col­line, et j’ai une chouette vue sur le centre-ville. L’autre nuit, j’ai enten­du des blindés entrer en ville. Je suis sor­ti avec mes jumelles sur la ter­rasse, et je les ai observés. Curieux, ils étaient trois. Nor­ma­le­ment, les blindés sont tou­jours par deux. Mais là, trois. Ils ont longé l’hôpital, et se sont arrêtés à côté de la mosquée. Et ils ont éteint leurs moteurs. Ils sont restés là plus de trois heures. Moi, j’étais ren­tré, natu­rel­le­ment. Per­sonne n’attend trois heures. Et d’un seul coup, vers minuit, moteurs. Ins­tic­ti­ve­ment, j’ai pris mes jumelles, et j’ai vu deux chars, toutes lumières allumées, qui pre­naient la direc­tion de leur camp. Mais j’ai vu aus­si le troisième, un trou noir mou­vant, qui lui sui­vait, sans lumières. Je les ai per­dus de vue dans la ville, et quand j’ai pu à nou­veau les voir, il n’étaient plus que deux. Le troisième était main­te­nant caché quelque part.

Quoi qu’il en soit, je pense que pour le moment, je suis tran­quille. Je marche nor­ma­le­ment.

Enfin, quand je dis « nor­ma­le­ment »…

Essayez d’imaginer votre ville, en plein jour, sous le soleil, mais vide. Silen­cieuse. Pas un gamin en train de jouer, pas une voi­ture, rien. C’est ce que j’appelle « mar­cher nor­ma­le­ment », ces jours-ci.

Ha, la bou­tique que je vou­lais visi­ter. Elle est fermée. Avant, j’aurais fait la tête, et j’aurais cher­ché plus loin. Mais depuis le temps… je frappe au store. Je sais que, quelque part, peut-être d’une fenêtre d’en face, on me regarde. Le guet­teur attend d’être sûr que ce n’est pas une embrouille. Mais si près de chez moi, je suis connu. Donc, à peine une petite minute plus tard, la porte s’entrouvre. Je rentre, et la porte est immédiatement à nou­veau fermée, mais pas verrouillée.

Ils sont trois dans la bou­tique. Le patron, un gamin d’une dou­zaine d’années —probablement son fil­s— et un autre adulte. On « dis­cute » un moment. Mes trois mots d’arabe, leurs trois mots d’anglais, et beau­coup, beau­coup de sou­rires. On m’offre le café, natu­rel­le­ment. J’ai hor­reur de leur café, avec de la car­da­mone, mais il est impen­sable de le refu­ser. Et puis on com­mence à cau­ser bou­tique. La ques­tion n’est pas ce que je veux, mais ce qu’ils ont en stock. L’approvisionnement est un problème. Chez moi, par exemple, il n’y a plus d’eau. L’eau est distribuée par camions. Mais quand la ville est fermée, on se retrouve rapi­de­ment au sec. Inven­taire : du hum­mus (israélien), des sucre­ries (made in Israël), deux car­tons de Pringles (j’en prends deux tubes), un stock de Coca (J’en prends deux bou­teilles), et c’est tout que je peux m’imaginer ache­ter. Pas de pain, natu­rel­le­ment. Il y a des nouilles, certes, mais les nouilles sans eau…

Même en temps « nor­maux », c’est à dire en période où la ville est ouverte, l’approvisionnement est dif­fi­cile. Les trois routes qui mènent à ©nine sont contrôlées par les Israéliens. Donc, en gros, les camions israéliens passent, les autres, non. Je vois régulièrement le camion de Coca-Cola, par exemple. Mais les Pales­ti­niens doivent ache­ter et man­ger israélien. Prin­ci­pa­le­ment.

Au moment de payer, le téléphone du patron sonne. Le patron fait à son ami un geste, et l’autre se rue sur la porte, et la ver­rouille. Le gamin passe dans l’arrière-boutique, ferme la porte derrière lui, et j’entends les clés. Il nous enferme.

Le patron rac­croche, et me dit un des trois mots d’arabe que je connais. Celui qui veut dire « sol­dats ». Et la seconde sui­vante, j’entends un moteur. À l’oreille, une jeep. D’accord : une Range Rover. Pour les fétichistes.

Quand on vit dans une zone « chaude » comme ©nine, on éduque ses oreilles. C’est une ques­tion de sur­vie. Je peux reconnaître les armes israéliennes (M14, M16, de très petits calibres) et les armes pales­ti­niennes (AK, calibre un petit peu plus gros). Pareil avec les moteurs : le moteur d’une jeep ne me fait pas le même effet que celui d’un APC (trans­port de troupes blindé, sur che­nilles) ou celui d’un char de com­bat. Le moins dan­ge­reux des moteurs est celui des bull­do­zers (D9). Le pire, c’est celui des « drones », des robots volants. Ils sont tou­jours sui­vis d’un assaut. Au sol, ou aérien.

La jeep passe, len­te­ment. J’entends de l’intérieur des grands rires. Les sol­dats sont de bonne humeur. C’est généralement une bonne nou­velle.

D’un seul coup, un bruit sourd. Quelque chose qui tombe au sol, et qui atteint le store. Puis BANG!. Une gre­nade. Le genre qu’ils uti­lisent aux check-points quand ils veulent dis­per­ser la foule. Ça fait un bruit d’enfer. Et ils conti­nuent leur route, en riant. Bonne blague, non ? Il faut bien que les enfants s’amusent.

Le temps de se remettre, en se frot­tant les oreilles, et le pro­chain bruit. Je me fige. C’est un blindé. Un APC. Le modèle qu’ils uti­lisent à ©nine a un moteur que je trouve ter­ri­fiant. Et si j’y ajoute l’image, ce truc est vrai­ment ter­ri­fiant. Très large, et très bas. Il y a deux mitrailleuses à l’avant, télécommandées de l’intérieur. Et il est rapide, le monstre. Je l’entends mon­ter la côte par la route. Il roule len­te­ment. Il passe devant la bou­tique. Le patron et moi on est assis derrière le comp­toir. Pas à l’aise. Il s’arrête, pro­ba­ble­ment à un dizaine de mètres. J’entends son binome arri­ver. Ils sont tou­jours deux par deux. Ils pro­gressent sou­vent comme ça. Le pre­mier avance, s’arrête, le second le rejoint, s’arrête, le pre­mier repart, etc.

Le second s’arrête derrière le pre­mier, et donc devant la bou­tique. J’entends le pre­mier repar­tir.

Après une ou deux minutes, le second s’ébranle. Je le sens ; la bou­tique entière tremble.

D’un seul coup, une rafale d’arme auto­ma­tique. Énorme. Du 12,7, à vue d’oreille. C’est une des deux mitrailleuses. Et immédiatement derrière, un explo­sion. Je suis main­te­nant allongé derrière le comp­toir, sans m’en être ren­du compte. Et puis le second blindé s’en va.

Le téléphone sonne. Le patron, visi­ble­ment secoué, décroche. Quand il a fini de par­ler, il me fait signe de le suivre. Il déverrouille la porte de la bou­tique, et sort. Je l’accompagne. Sans un mot, il me montre du doigt, par terre, une grande flaque d’eau. Je ne com­prends pas tout de suite. Je vois une femme sor­tir d’une mai­son, la plus proche de la flaque. Elle est visi­ble­ment désespérée. Je finis par com­prendre : les sol­dats ont des­cen­du sa citerne d’eau. C’est une de leurs grandes blagues favo­rites. Pour­quoi ? Parce que. Pour rigo­ler. Les citernes sont installées sur le toit. De ma ter­rasse, un jour, j’ai pu suivre le tra­jet d’un binome blindé en voyant les colonnes d’eau provoquées par l’explosion des citernes.

C’est fini ici. Je n’entends plus de moteur, je peux par­tir. Si j’ai un petit peu de chance, les blindés ne seront pas arrêtées sur la route à proxi­mité de l’endroit où je la tra­verse.

Je décide de prendre un autre che­min. Je tra­verse la route une cin­quante de mètres plus bas. Je vois des gamins ins­tal­ler tout un bric à brac sur la route. Il y a une bat­te­rie de voi­ture, un tam­bour de machine à laver rouillé, ce genre de trucs. Un blindé n’avance pas comme ça à l’aveugle. Cha­cun de ces obs­tacles pour­rait être une bombe. Les sol­dats vont devoir vérifier chaque obs­tacle. Ils ont hor­reur de ça. Ça fait des moments les plus dan­ge­reux pour eux. Il suf­fi­rait d’un sni­per, un seul… C’est la revanche pour la citerne. Il faut bien que tous les enfants s’amusent.

Je suis en route depuis pra­ti­que­ment une heure, et j’ai par­cou­ru en gros deux cent mètres.

Et je n’ai tou­jours de pain.

[Note de l’auteur : la pho­to est de la même ville, mais quelques jours plus tard. L’eau est, ce jour là, de l’eau de pluie.]

[Free Plastine] Le jouet extraordinaire

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Free Plastine... — le dim 9 Mai 2010 à 10:13

La sta­tion du Crois­sant Rouge de ©nine a quelques « annexes », dont une qui se trouve hors de la ville elle-même. Chaque nuit, une ambu­lance et deux « infir­miers » passent la nuit dans un ce petit vil­lage annexe. Et cette nuit, j’en suis.

C’est moi qui conduis l’ambulance. Natu­rel­le­ment, si j’ose dire. Je pars avec Hus­sein et Moham­med (ce ne sont pas leurs vrais prénoms ; j’ai oublié les vrais), avec les­quels je bénéficie d’une avan­ta­geuse réputation de porte-bon­heur, depuis le temps que je conduis pour eux : j’ai pu les mener à tra­vers tous les bar­rages. Je semble avoir un talent de diplo­mate, ce qui ferait hur­ler de rire les gens qui me connaissent « dans le civil ». Ma réputation a dépassé le cadre de la sta­tion ce matin, car j’ai réussi à faire pas­ser le bou­lan­ger et deux de ses employés entre leurs domi­ciles res­pec­tifs et la bou­lan­ge­rie cen­trale de la ville, qui appro­vi­sionne —entre autre­s— l’hôpital. Et depuis deux jours, plus de bou­lan­ger…

Évidemment, trans­por­ter dans une ambu­lance des gens qui ne soient ni malades ni blessés me pose un problème. Un problème « moral ». Mais dans plus de 99% des cas, je sais qui je trans­porte. Et, pour être honnête, depuis le début de la semaine, seules les ambu­lances peuvent rou­ler sans —trop de— risques de se faire tirer des­sus sans som­ma­tions. Et il y a des gens qui doivent se déplacer. Les malades, les blessés, natu­rel­le­ment. Mais, excu­sez-moi de le dire comme je le pense, le bou­lan­ger aus­si. Entre autres. Donc mon problème « moral » est généralement très rapi­de­ment réglé.

On m’a pro­mis un lit pour la nuit, ce qui est en fait un progrès en ce qui concerne le cou­chage : dans la sta­tion de l’hôpital, on dort à même le sol. C’est la rai­son pour laquelle je ne prends la nuit qu’occasionnellement. Le ser­vice de jour m’occupe très faci­le­ment à plein temps.

Il va être l’heure. J’achète à man­ger pour les trois, car je sais qu’Hussein est fau­ché : des sol­dats israéliens « habitent » dans sa mai­son, avec sa famille comme otages depuis deux jours. Il est à bout de nerfs. Je n’ai pas pu négocier sa visite à sa famille, mais j’ai pu aller les voir moi-même. Piètre conso­la­tion.

La nuit tombe. On part. En petit en vacances. C’est la sta­tion calme. C’est pra­ti­que­ment une récompense d’être envoyé là-bas. J’étais sur­pris qu’Abu George m’y envoie. Il rem­place le chef de sta­tion titu­laire : celui-là a été tué quand une balle israélienne a tou­ché une bou­teille d’oxygène. La car­casse de l’ambulance calcinée n’est pas loin de l’entrée de la sta­tion. Abu George ne parle pas un mot d’anglais, mais il ne manque pas de tra­duc­teurs. Avant le départ, il est venu en per­sonne me sou­hai­ter une bonne nuit.

Je sais que la route à prendre passe « pas loin » d’un camp mili­taire. Dans cette zone, je roule très len­te­ment, avec le gyro­phare, pleins phares. Pas ques­tion que qui­conque puisse croire qu’on tente de pas­ser en cachette. Les sol­dats ont la détente notoi­re­ment facile, et je n’aime pas ce genre de jeux.

D’un seul coup, je vois, en tra­vers de la « route », en tra­vers du che­min, un énorme bloc de béton. Cul de sac. Et merde…
J’arrête le moteur, et je des­cends. À peine sor­ti de l’ambulance, je me trouve ébloui par un pro­jec­teur. Et il y a une voix qui me crie des­sus. Natu­rel­le­ment, je ne com­prends rien de ce qu’il dit. Enfin en tout cas pas les détails. Je peux devi­ner le sens général du dis­cours. Je com­mence à avoir de l’expérience : je lève les bras, et je parle, len­te­ment, dis­tinc­te­ment, en anglais. « J’ai dà» me trom­per de route. Je vais repar­tir dans la direc­tion dont je suis venu, si vous n’avez pas d’objection ».

Je suis, à force, un fin psy­cho­logue. Je sais « tra­duire » le lan­gage, cor­po­rel ou pas, de mes inter­lo­cu­teurs. Par exemple, le sol­dat auquel je viens de dire ça a visi­ble­ment une objec­tion. Com­ment je le sais ? Facile : j’entends le bruit de la culasse de son trom­blon, qu’il vient d’armer. Com­ment je sais que j’ai rai­son ? facile : il me hurle des­sus, pas trop dis­tinc­te­ment, quelque chose qui va dans le genre : « ne bou­gez pas, un offi­cier va venir vous par­ler. »

Je remonte à bord, et j’explique à mes deux coéquipiers ce qui se passe. J’éteins les phares, et j’ouvre une bou­teille de Coca. Je la fais tour­ner. On n’a aucune idée du temps que l’officier va prendre pour arri­ver.

Après avoir pris le temps de regar­der autour de moi, je me rends compte que nous sommes pra­ti­que­ment devant l’entrée du camp mili­taire. Je vois le por­tail à peut-être cin­quante mètres sur la droite. Et je vois un type qui marche vers nous. Il ne traîne pas, l’officier.

Et d’un coup, j’ai comme un coup de panique : j’entends le bruit d’un moteur infer­nal. La seconde sui­vante, je vois un tube de métal, sui­vi de plus de soixante tonnes de métal.

Ça me donne une image curieuse… je m’imagine d’abord que le monstre promène son maître. Mais, la col­lec­tion de bruits que le char fait me met en tête Le jouet extra­or­di­naire de Clo­clo :

Il fai­sait « Zip » quand il rou­lait
« Bap » quand il tour­nait
« Brrr » quand il mar­chait

J’aurais pu en rire, dans d’autres cir­cons­tances, j’imagine…

L’officier arrive jusqu’à nous, le char s’installe juste devant nous. Je vois bien que l’officier est en train de nous par­ler, mais en fait sa voix, comme le reste de l’univers entier, est cou­verte par le bruit incroyable du moteur (900 che­vaux nour­ris au die­sel, tout de même…).

L’officier lève le bras, et le moteur démentiel s’arrête. L’univers sou­pire. L’officier est un gamin de peut-être vingt ans.
Il me demande en anglais mes papiers. Je lui donne mon pas­se­port, et je vois son visage s’illuminer. « Ho, un français ! Je viens de Besançon, moi. Je m’appelle Claude. ».

J’imagine qu’il n’interprète pas exac­te­ment cor­rec­te­ment le sou­rire qui me passe sur le visage. Il s’imagine qu’il s’est trouvé un ami, peut-être. Dans ma tête, c’est Clo­clo, pas un offi­cier israélien. Une sorte de pan­tin mul­ti­co­lore et sonore.

Il m’invite à des­cendre de l’ambulance, et ordonne à Hus­sein et Moham­med d’en faire autant. Puis il leur parle (en hébreu, langue que chaque pales­ti­nien peut au moins com­prendre). Moi je ne com­prends pas un mot de ce qui se dit, mais je vois les conséquences : mes deux coéquipiers vont s’asseoir sur le talus. Clo­clo ne me demande même pas ce qu’on fait là, et com­mence à par­ler dans sa radio. Pen­dant ce temps là, je rejoins Hus­sein et Moham­med.

Clo­clo m’appelle. Je ne bouge pas. Clo­clo se déplace.

— Qu’est-ce que tu fais ?
— Comme les autres.
— Pour­quoi ?
— Tu nous as ordonné de nous asseoir, non ?
— Eux, oui. Pas toi. Toi, c’est pas pareil !
— Pour­quoi ?
— Ben… t’es comme nous, toi. Eux ce sont des arabes. Allez, viens.
— […]
— Tu veux visi­ter le char ?
— Est-ce que mes deux amis peuvent aus­si le visi­ter ?
— T’es chiant,toi.

La radio de Clo­clo grésille. Il se retourne, se déplace de quelques pas, et dis­cute. Je vois que l’équipage du char est sor­ti. Ils sont assis sur la tou­relle, et sont en train d’en griller une.

Hus­sein me demande dans quelle langue Clo­clo me parle. Je lui explique que, curieu­se­ment, j’ai trouvé là un com­pa­triote. Enfin vague­ment. Moham­med me dit que je devrais me lever, que je ne devrais pas res­ter avec eux. Quand je lui demande pour quelle rai­son, il me répond, sur­pris : « Toi, c’est pas pareil ! »

Ben tiens.

Clo­clo revient.

— Je suis désolé, il va fal­loir attendre un petit peu. Tu veux une clope ?
— Fume pas. Mais mes deux potes fument.
— T’es vrai­ment chiant, toi. ©rieux.

Il tend son paquet de ciga­rettes à Hus­sein. Hus­sein, imper­tur­bable, prend une ciga­rette, et, sans un mot, l’allume. Clo­clo en pro­pose une à Moham­med, dont le visage s’éclaire. Il le remer­cie avec un grand sou­rire. Un dia­logue en hébreu com­mence. Sans moi, natu­rel­le­ment. Après quelques minutes, Moham­med éclate de rire. Clo­clo crie quelques mots en direc­tion de ses hommes. Ils le regardent tous avec l’air sur­pris. Hus­sein et Moham­med se lèvent, se dirigent vers le char. Un sol­dat les aide à mon­ter.
— T’es content ?
— Sur­pris. Content…
— Je peux te poser une ques­tion ?
— Tant qu’on est là…
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je conduis une ambu­lance.
— Oui, j’ai bien vu. Mais pour­quoi ?
— C’est simple : si j’étais pas là, qu’est-ce qui se pas­se­rait, là ? Honnê­te­ment.
— Je sais pas. Mais pour­quoi tu es de leur côté ?
— Ils ont besoin d’aide, et je suis là.
— Et nous, on en a pas besoin, d’aide ?
— Com­bien d’ambulanciers israéliens tués cette année ? Com­bien blessés ? Com­bien arrêtés ?
— C’est pas qu’une ques­tion d’ambulanciers !
— Si. Votre guerre ne m’intéresse pas. Entre les kami­kazes et ton engin, je ne fais pas la différence.
— Nous on se défend !
— Chez eux.
— T’es chiant.
— ©solé. Avant-hier j’ai un bébé qui est mort dans mon ambu­lance. Un type comme toi, dans un char, m’a inter­dit de tra­ver­ser la place pour ame­ner le gamin à l’hôpital. Note que je ne suis pas cer­tain que le gamin aurait été sauvé à l’hôpital : le per­son­nel a aus­si inter­dic­tion de venir tra­vailler. Tu vois ce que je veux dire ? Tes blessés, quand tu en as, il n’y a pas de bar­rages pour aller à l’hostau, je crois.
— Mais ils trans­portent des ter­ro­ristes dans les ambu­lances !
— Aha. Un ter­ro­riste de deux mois.
— Écoute, je suis désolé…
— J’en suis tout à fait cer­tain.
— Eh, t’es vrai­ment chiant, hein !

Clo­clo se retourne. Il reste silen­cieux pen­dant un petit moment. Sa radio lui parle. Il répond.

— Bon. Tu vas où, avec ton ambu­lance ?
— Tu le sais très bien. On passe ici tous les jours.
— On a décidé de cou­per cet accès.
— Et je fais quoi ?
— Pour toi, je vais faire une excep­tion. Je vais te lais­ser pas­ser, mais demain il fau­dra pas­ser ailleurs.
— Où ?
— Je vais expli­quer ça à tes gars.
— Mer­ci.
— Je peux te poser encore une ques­tion ?
— Je t’en prie.
— Si Israël était enva­hi, et que les ambu­lances juives avaient des problèmes, est-ce que tu serais là ?
— Juifs, non juifs, je m’en fous. À même problème, même solu­tion. Oui, je serais là. Pareil.
— Mer­ci.
— J’t’en prie.

Clo­clo me tend la main. Je la prends. Il s’en va. Il grimpe sur son char. Hus­sein et Moham­med en sortent. Il leur parle, leur mon­trant une carte routière. Ils le remer­cient, visi­ble­ment, et grimpent à bord de l’ambulance.

Le moteur du char démarre. Un membre de l’équipage accroche un câble entre le bloc de béton et le char.

Il fai­sait « Zip » quand il rou­lait
« Bap » quand il tour­nait
« Brrr » quand il mar­chait

Le char remorque le bloc de béton. Pen­dant ce temps là, Hus­sein répercute ce qui s’est passé au téléphone. Je redémarre, j’avance, len­te­ment.

Je m’arrête au niveau de Clo­clo. Il me fait un clin d’œil. Je hoche la tête. Dans ma tête, notre dia­logue. On roule en silence.
Clo­clo m’aurait-il laissé sau­ver le gamin d’avant-hier ? M’aidera-t’il à sau­ver un gamin demain ? Et quand bien même… com­bien de Clo­clo dans l’armée israélienne ?

©nine, novembre 2002 — Ber­lin, mai 2010.

[Free Plastine] La poupée qui fait « non »…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Free Plastine...,Journal — le sam 1 Mai 2010 à 20:56

Je ne suis pas tran­quille, contrai­re­ment à la ville. Et quand je dis « pas tran­quille », j’abuse des formes de style. Je suis ter­ro­risé, je crois, en fait.

Non. Pas ter­ro­risé. Ce n’est pas le mot juste. Le mot juste me manque, là tout de suite. Le mot « ter­ro­risé » me paraît adéquat, mais l’utiliser aurait été comme une défaite. Donc, je ne suis « pas tran­quille », ce matin là. À défaut de voca­bu­laire adapté.

L’adaptation du voca­bu­laire me semble, à tout dire, être ce jour là le moindre de mes problèmes. Mais puisque j’ai le temps… et puis com­ment pen­ser quand les mots manquent ?

Alors est-ce que je suis ter­ro­risé, ou pas ? Un petit coup d’œil à tra­vers le pare-bri­se : le canon du char n’a pas bougé. Il est tou­jours dirigé direc­te­ment vers moi, donc pas de panique.

Ou bien ?

C’est fou ce qu’on a comme temps pour pen­ser, quand on attend au volant, face à un char de com­bat immo­bile. Je l’ai trouvé en sor­tie de virage, en bas de la côte. Enfin, trouvé n’est pas le mot juste. J’ai failli l’emboutir en sor­tie de virage. Et, immo­bile ou pas, un char de com­bat n’est pas un objet qu’on « trouve » juste comme ça. Juste après avoir enfoncé la pédale des freins, j’ai éteint le moteur.

Ça fait au moins une demi-éternité que je suis là. Peut-être même cinq pleines minutes. Mon regard cou­lisse, régulièrement, mais, sur­tout, sans bou­ger la tête, vers mon pas­sa­ger, lequel est tout aus­si figé que moi. Sa ciga­rette finit de se consu­mer, il ne res­tait plus que de la cendre. Mais il n’osait même pas lever la main pour la secouer. Il finit par ouvrir la bouche, et laisse tom­ber le mégot sur ses cuisses, comme dans une comédie.

Cinq minutes hors-vie. Oh, j’imagine que j’ai tout de même dégluti de temps en temps, mais à part ça…

Et ensuite ?

La parole est reve­nue. Sans bou­ger, et en par­lant dou­ce­ment. « On fait quoi, là ? ». Mon pas­sa­ger prend son temps pour me répondre. « Rien ». Après une ou deux minutes, j’insiste. « On peut tout de même pas res­ter là toute la journée ! »

« Oh si, on peut ! » chu­chote mon pas­sa­ger.

Sou­pirs partagés. Puis mon pas­sa­ger, un médecin, a changé d’avis.
— Tu as rai­son, on ne peut pas pas­ser la journée ici. On a un malade à l’arrière.
— Alors je fais quoi ? Demi-tour ?
— T’es dingue ? Non, il faut leur par­ler.
— Aha.

Len­te­ment, très len­te­ment, je lève la main pour atteindre le micro. J’enclenche la sono et, len­te­ment, j’amène le micro devant ma bouche. « Est-ce que vous m’entendez ? » Dans mon meilleur anglais.

Rien.

« Est-ce que vous m’entendez ? »

Une sac­cade ter­ri­fiante : le canon du char s’abaisse de quelques centimètres. Puis il remonte.

— Tu crois qu’ils m’entendent ?
— Aucune idée. Insiste.
— D’accord.

« Est-ce que je peux redémarrer le moteur ? »

Rien. Juste la frousse et la sueur. Mon pas­sa­ger se décontracte un petit peu. Il époussette de la main la cendre de sa ciga­rette qui était sur son pan­ta­lon, ouvre la fenêtre, et éjecte son mégot. Il se passe les mains dans les che­veux.
Nous sommes encore en vie.

Du coup, on com­mence à se relaxer. Je ramasse ma bou­teille d’eau, et bois. Mon pas­sa­ger quitte son siège et va à l’arrière pour ras­su­rer le malade.

Je monte le son. « Est-ce qu’on peut redémarrer le moteur ? »

Le canon s’agite. Un coup à droite, un coup à gauche, puis il recentre sur nous. Sur moi.

— Qu’est-ce qu’ils disent ?
— Rien.
— Galère…

Le petit doc­teur revient à l’avant. Il prend le micro. Il parle len­te­ment, en hébreu.

Au milieu de sa phrase, le canon du char s’agite. Droite, gauche, droite, gauche, droite, gauche. Aus­si curieux que ça puisse paraître, j’ai l’impression que le char est tota­le­ment pani­qué. Les mou­ve­ments du canon me semblent être pra­ti­que­ment frénétiques. Droite, gauche, droite, gauche…

Dans le doute, on ne touche à rien. On s’installe dans l’attente.
Curieu­se­ment, je ne regarde pas le « pay­sage ». Où je suis est tota­le­ment inintéressant. Pour moi. Le petit doc­teur prend ses aises, les pieds sur le tableau de bord, le clope au bec, dont il secoue la cendre par la fenêtre grande ouverte.
Après un cer­tain temps (en fait vrais­sem­ble­ment pas plus d’une ou deux dizaines de minutes, mais je trouve ça vrai­ment long), je décide de reten­ter la com­mu­ni­ca­tion. Je prends le micro, et je demande (an anglais) : « est-ce que nous pou­vons par­tir ? ».

Et ça recom­mence, le char tres­saute, le canon se balance, et je n’ai aucune idée de ce que ça peut vou­loir dire. Agacé, je demande, encore une fois,dans le micro : « est-ce qu’on peut par­tir ? ».

Pas de réaction appa­rente. Pas de mou­ve­ment menaçant, pas de pen­dule…

Et d’un seul coup, à l’avant du char, je vois une trappe s’ouvrir. Comme un diable qui sort d’une boîte, apparaît sou­dain une main et un bras. une toute petite tête, cou­verte par un casque énorme Le bras me fait l’honneur d’un doigt d’honneur, et la bouche de la petite tête s’ouvre. Le type hur­le : « Ã§a fait une heure que je te dis Non ! ».   des­sus, la tête disparaît, et la main tatonne quelques secondes avant d’attrapper la trappe, et de la cla­quer bru­ta­le­ment. Fin de la représentation.

Et là j’ai l’illumination : les sol­dats sont en fait morts de trouille. Protégés par le blin­dage des soixantes tonnes d’acier, ils n’osent même pas par­ler. Ils ne parlent que par gestes. Notez que ça ne me ras­sure pas. Le canon qui balance de droite à gauche me dit en fait « non ». Et de même, le canon qui oscille de haut en bas me dit « oui ».
Que dire ? Le petit doc­teur et moi échangeons juste quelques regards. Le petit doc­teur s’allume une nou­velle ciga­rette. On attend.

Plus tard, (com­bien de temps ?), le moteur du char se met en marche. Il recule len­te­ment, le canon tou­jours bra­qué sur nous, jusqu’à la première inter­sec­tion. Tourne à droite, et disparaît.

Je relance le moteur, je passe la première, et, len­te­ment, je com­mence à avan­cer.

Per­sonne ne lui a appris
Qu’on pou­vait dire oui.

Ramal­lah, avril 2001.

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