Brest-Jerusalem
a la rencontre...
14.5.02 17:05 chronique     chronique 15.5.02 18:39  
-<  Jénine nous n'irons plus au bois...  ->
 15.5.02

14:59   épidermique...


Epidermique, certainement, ma réaction à l'article de Claude Lanzmann dans le Monde d'aujourd'hui. Je me suis fendu d'une bafouille à ce triste sire, par l'intermédiaire du Monde. J'imagine qu'ils n'en feront rien, mais pas de raison que vous en soyez privés :

Monsieur,

je vous écris de Zababbdeh. Ce nom ne vous dit probablement rien. C'est un petit village arabe près de Jénine. Jénine... vous devez savoir où c'est, ça.

Après avoir ironisé sur ces gens qui parlent de la Palestine sans y avoir mis les pieds... avant d'y aller. Entre nous, mais vous le saviez certainement, ce n'était pas le premier voyage de Bové dans le pays.

Je viens de lire votre article. De le relire. Et je ris. Jaune, certes, mais je ris. L'hôpital, du haut de sa tour, se moque de la charité. Vous êtes aussi à côté de la plaque que vous prétendez que vos cibles le sont.

Ça va faire bientôt dix mois que je suis là, monsieur Lanzmann. Dix mois, c'est long. Quand vous ironisez sur ces internationaux à Ramallah, vous devriez être un peu plus prudent. Aucun n'a été tué, certes. Mais ce n'est pas faute d'essayer. Pendant que Bové et mes amis étaient avec Arafat, monsieur Lanzmann, j'étais dehors. Dans une ambulance. En théorie, on est à l'abri dans une ambulance. Mais pas dans ce pays là, monsieur Lanzmann. Dans ce pays là, la croix rouge est plus souvent une cible qu'une armure. On m'a délibérément tiré dessus alors que je portais un blessé sur une civière.

Vous ironisez sur ces gens qui n'ont que fugitivement connu les check-points... moi je les connais tous. Et je connais aussi les façons de les éviter, sous les yeux des soldats, infirmant ainsi toute thèse selon laquelle ces check-points servent la cause de la sécurité des citoyens israéliens. Tous les jours, monsieur Lanzmann, des milliers de Palestiniens passent sous le nez consentant des soldats israéliens et entrent, par exemple, dans Jérusalem.

Aucun soldat américain n'a donné son sang pour Israël, dites-vous. Probable. Mais il y a longtemps que les soldats américains ne versent plus leur sang que par accident. Ils combattent avec des machines, hors de portée des coups. Et ils ont donné ces machines aux Israéliens, qui combattent de la même façon. De loin. Quand par malheur ils doivent combattre à pieds, ça donne Jénine; ils perdent leurs soldats et parfois même les tuent eux-même par erreur, depuis une autre machine.

Vous parlez des admirables frères Netanyahou... soutenez-vous celui qui dit qu'aucun état Palestinien ne verra le jour à l'ouest du Jourdain ?

Les soldats Israéliens ne détruisent pas les maisons par sadisme. Non. Expliquez-moi, monsieur Lanzmann, pourquoi les bulldozers ont continué à travailler nuit et jour pendant cinq jours après la fin des combats de Jénine. Expliquez-moi, monsieur Lanzmann, en quoi les feux rouges et les panneaux de circulation routière font partie de l'infrastructure terroriste, et pourquoi il faut, partout, systématiquement les détruire. Expliquez-moi aussi les trottoirs, les parterres de fleurs. Expliquez-moi les écoles des Nations Unies criblées de balles. Expliquez-moi les snipers de l'hôtel Intercontinental de Betléhem qui ont systématiquement détruit les réservoirs d'eau des maisons, sur les toits du camp de réfugiés d'Aïda, en face.

Expliquez-moi monsieur Lanzmann le couvre-feu imbécile qui a bloqué pendant trois semaines la ville où j'habite. Sans l'ombre d'un combat, et avec une douzaine de pauvres arrestations. Expliquez-moi l'intérêt d'empêcher les mômes d'aller à l'école.

Vous faites tout de même un effort documentaire : revoilà le vieux cheval de retour, la mirifique proposition de barak à Çamp David. Dites, monsieur Lanzmann, vous l'avez lue, cette proposition ? Vous les avez regardées, les cartes ? Arafat n'est pas un parangon d'honnêteté, mais ce n'est pas un imbécile, et il sait lire. Alors il a dit non, comme vous auriez dit non à sa place.

Le terrorisme, les attentats suicide... n'attendez pas de moi que je tente de les justifier. Ils ne sont pas justifiables. Mais laissez-moi vous dire, monsieur Lanzmann, que rien qu'à Jénine, Israël s'est offert une bonne vingtaine d'années à venir d'attentats. Réfugiés d'un camp de réfugiés, ces gens n'ont plus rien. Monsieur Lanzmann, sur le bord de la rue hawashin, il y a une maison. A la fenêtre de cette maison pend un fauteuil à roulettes. Son propriétaire, on a perdu sa trace. Sous les ruines de sa maison. Peu après le passage d'un bulldozer. Vous voyez où je veux en venir ?

Un jour, à Ramallah, pendant que j'attendais que les soldats relâchent mon ami, un docteur, qui portait une chasuble marquée du croissant rouge, et qu'ils utilisaient comme bouclier humain pour fouiller une maison, j'ai observé pendant un moment les glorieux soldats de Tsahal. J'avais avec moi plusieurs femmes, poussées dehors pendant qu'on fouillait leur maison. Et de cette maison on entendait d'énormes explosions. On voyait des flammes et de la fumée sortir par les fenêtres. A chaque explosion, persuadée que c'était son propre appartement qui venait de sauter, une des femmes se mettait à crier et pleurer. Et vos héros, monsieur Lanzmann, se marraient.

Comme moi, monsieur Lanzmann. Je ris. Jaune, mais je ris.

Toujours à Ramallah, pendant ces combats, j'ai évacué du centre ville une famille. La grand-mère était française, totalement ou partiellement, je n'en sais rien. Mais elle m'a dit qu'elle était heureuse de voir qu'il y avait là des Français. Et vous savez quoi ? Quand elle pense à la France, elle pense aussi à vous.

C'est ça qui me fait rire, monsieur Lanzmann. Jaune.

Olivier Six

Zabbabdeh



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