Reamde est un roman de Neal Stephenson, et c’est dommage. Quand on a lu les autres romans de Neal Stephenson.
C’est un petit peu agaçant. Après quelques jours pris pour digérer une certaine déception, et après l’avoir analysée, je décide que Reamde ne peut pas être séparé de son auteur, et donc qu’il est important de le faire. Donc je me lance. Deux critiques. Une du livre seul, et une du livre de cet auteur tellement particulier qu’est Stephenson.
Reamde pour les lecteurs qui n’ont jamais lu Stephenson avant…
Reamde est un thriller. Un techno-thriller, ou je ne sais pas trop comment appeler ça. C’est un livre qu’on ouvre et qu’on ne veut pas fermer. On est, dès la première page, plongé dans un monde… surprenant. Imaginez une réunion de famille dont le plat de résistance consiste à tous s’aligner dans un champ, en armes, pour tirer. Au pistolet, au fusil de chasse, au fusil d’assaut. C’est la famille, c’est le sommet de l’année familiale. Aux USA, naturellement. Reamde est un thriller américain.
Le protagoniste principal est riche, fort, intelligent. Américain. Un personnage capable de traverser les rocheuses à pieds en hiver, capable de démonter et remonter n’importe quelle arme avec les pieds. Il est naturellement très intelligent, et très américain. Il crée un jeu sur ordinateur, une sorte de World of Warcraft sous amphétamines, qu’il a crée à partir du principe qu’il voulait une réelle interpénétration entre un monde virtuel et l’argent du monde non virtuel. Il y a quelques scènes racontant les coulisses de la création / administration de ce jeu qui sont époustouflantes. On y découvre quelques personnages totalement décalés et décapants.
Reamde est le nom d’un virus, lequel prend en otage vos données, vous y interdisant l’accès. Un petit trafiquant, un petit voleur de bases de données est infecté, mais surtout infecte son client. Le client est un « mafioso » russe. Lequel n’a aucun sens de l’humour.
Le reste du livre est une gigantesque scène d’action. Explosions, poursuites, combats (autant réels que virtuels).
Pour un lecteur dans mon genre, qui traîne dans ses cartons de livres quelques livres de Tom Clancy, Reamde est une gourmandise. Un thriller américain avec une pointe d’humour. Très américain : les méchants dont naturellement des terroristes islamistes très, très méchants, auxquels aucun cliché ne sera épargné. Mais le tout tellement bien écrit que j’y ai sacrifié quelques nuits. Il y a quelques personnages attachants, savoureux, même. Des scènes surprenantes, de bonnes idées. Ça se lit vraiment bien.
Mais maintenant que j’ai refermé le livre, que j’ai lu —je le dis encore une fois— avec grand plaisir, le livre a une bonne chance de finir dans un carton avec mes vieux Clancy.
Plus que d’un bon livre, j’ai de Reamde l’idée qu’il est un bon produit. Il va certainement bien se vendre, et les amateurs de thriller en auront pour leur argent.
Reamde pour les lecteurs ayant lu plusieurs livres antérieurs de Neal Stephenson
Quelle déception ! Même le plaisir éprouvé à lire Reamde ne peut pas effacer le goût d’inachevé. Car ce livre n’a aucune substance. On attend par exemple d’un Stephenson plus que les quelques pages consacrés à un personnage comme « D-square ». Stephenson en aurait fait tellement plus.
Stephenson, j’aime à le décrire comme un Umberto Ecco sous speed. Il ne laisse *jamais* une facette d’un personnage ou d’un événement inexplorée. Il cisèle le moindre détail, jusqu’à la perfection. Le portrait qu’il nous a donné par exemple de Louis XIV dans son « cycle baroque » est tout simplement inoubliable. Comme celui de Newton ou Leibniz, en ce qui concerne les personnages historiques. Je suis hanté jusqu’à la fin de ma vie par les diverses incarnations des Waterhouse et des Shaftoe, personnages *incroyables* (il a décrit, dans divers livres, des membres de ces familles aux destins noués jusqu’à la fin des temps). Il a même crée des mondes entiers, jusqu’à la langue qui va avec.
Mais surtout, il y a dans chaque livre de Stephenson de quoi penser. Il insère dans ses livres des équations. Ses personnages se frottent aux concepts nus : argent, science, pouvoir, politique, et en abordent chaque facette. En détail. Qui ouvre un livre de Stephenson doit prendre son temps. Ses livres sont énormes.
Reamde est un pavé de plus de mille pages, mais vide.
Pas *vraiment* vide, naturellement. Mais pour un Stephenson, vide. On reste sur sa faim. Stephenson n’est pas étranger aux scènes d’action, rien de surprenant aux scènes d’action de Reamde. Elles sont bien écrites, naturellement. Comme tout ce que Stephenson écrit. Mais on n’est pas habitué à fermer un Stephenson aussi facilement. Je relis au moins un Stephenson par année. Et à chaque fois que je réouvre un de ces livres, je suis d’avance captivé, sachant qu’il me reste encore beaucoup à découvrir, à apprendre, à aimer.
Mais Reamde ?
Stephenson :
- Zodiac : eco thriller
- Snowcrash (le samourai virtuel): un livre *fondateur*, indispensable
- The Diamond Age (l’âge de diamant) : quand les nanotechnologies rencontrent la reine Victoria d’Angleterre
- Cryptonomicon : indescriptible. Chassé-croisé entre deux générations de familles (Waterhouse et Shaftoe) d’archétypes. Argent, argent virtuel, liberté, résistance, cryptologie, le tout à mourir de rire.
- Quicksilver, The Confusion, The System of the World : une trilogie. La naissance de la civilisation comme nous la connaissons. Les lumières de l’intérieur. Les Waterhouse et Shaftoe. La plus incroyable saga jamais écrite.
- Anathem : la planète Arbre, déjà presque détruite, re-née, et gardée par des « moines » voués à la pensée, sans autre technologie que le papier et le crayon. Entièrement écrit en une langue imaginaire.
Une partie de ces incroyables livres n’ont même pas été traduits en français. Mais en allemand. La trilogie « cycle baroque » est mon livre pour l’île déserte.
Ahhh, ben ça me fait regretter de lire aussi peu en ce moment… chouette texte.
Cependant, ton résumé de The Diamond Age m’a pour le moins surpris. Si une partie de la culture narrée est néo-victorienne, ce n’est pas là que se passe la majorité de l’histoire et la reine n’y a (dans mon souvenir) aucun rôle. Ça m’a donc fait (mentalement) trébucher, un pas dans le souvenir ému de Nell, le suivant dans The Difference Engine (qu’il faudrait que je relise aussi).
Tu as raison. Mais mon raccourci se voulait « vendeur » :))
The Difference Engine est un livre également extraordinaire.