4 jours à l’hôpital …
Premier jour — vendredi : «C’est à quel sujet ?»
La première heure (en fait, non : la première on l’a passée dans la salle d’attente, mais bon) a été, disons, surprenante. Toutes les personnes qui nous adressé la parole ont tous commencé avec une variante de la question «qu’est-ce que vous faites ici ?». Au bout d’un moment, on m’a examiné. Et, il y avait un nouveau test : je devais suivre le doigt de la dame de mon doigt, et le toucher quand elle s’arrêtait de bouger. À part ça, hein …
Dans le doute, ils ont décidé de me sevrer de mon médicament quotidien, et de le remplacer par des piqûres d’un autre truc. Pour le cas où ils auraient besoin d’un examen spécifique (dont j’ai heureusement oublié le nom). J’avais amené des radios qu’ils avaient demandées, mais ils voulaient les comparer avec les anciennes, et ils ne les avaient pas encore récupérées. Bref, il fallait le médecin, les radios, plus les anciennes radios. Pour les mettre tous au même endroit, il fallait bien attendre … lundi.
Ensuite, ils m’ont installé dans une petite chambre de deux lits, tous les deux libres. Ça n’a duré qu’une douzaine de minutes, on m’a ensuite installé dans ma «vieille» chambre, avec trois autres (plutôt deux et demi, j’aurai l’occasion d’en reparler) hommes. On m’a demandé ce que je voulais (ou pas) manger. J’aime pas le poisson, et je n’ai pas le droit de manger des légumes verts. 5 minutes ensuite, le repas arrive : Poisson / épinards. Ha, ha, ha.
Pendant l’après-midi, j’ai passé pas mal de temps dans la chambre, avec la compagnie de deux malades (un parkinsonien, et un futur dans mon cas). Et un autre. Enfin une partie. Lui, il était par le même accident que moi. Mais lui, il n’avait pas eu ma chance. Pas exactement un légume, mais à première vue, et le premier jour, pas loin.
Il pouvait émettre des sons. Pas vraiment des mots. Mais à un moment il avait visiblement besoin d’aide. Pas d’infirmière à l’horizon. Il était (à l’évidence) incapable de pousser le bouton d’appel. Donc Viola l’a poussé pour lui. Après une dizaine de minutes, l’interphone : «monsieur J. ? C’est à quel sujet ?». Sans commentaire.
Un peu plus tard, une bonne infirmière (il y en a des bonnes, et des … euh … moins bonnes) a emmené ce malade. Elle l’a mis debout, et l’a fait marcher. Elle lui bloquait son pied avec son pied à elle, pour l’obliger à lever son pied. Il en a bavé. À tous les sens du mot.
Second jour — samedi : R.A.S.
Je ne vais pas vous parler de la bouffe de l’hôpital. Deux minutes et demi, et hop. Pas de goût. Et les deux minutes et demi, hein, ça contient le temps pour tartiner. Alors, 3 repas, ça fait en tout sept minutes et demi. Et le reste de la journée ? Voyons. Examens : zéro. Médecins vus : zéro. C’est le week-end.
Une journée d’hôpital, pour quelqu’un comme moi, ça fait prison.
Mais une journée d’hôpital pour quelqu’un comme monsieur J., ça fait penser à quoi ?
Hier, ses parents sont venus. Mais samedi, c’est … samedi. Il passe le plus clair de sa journée assis sur une chaise devant la table. Sur la table, alignés il y a un biberon d’eau, un biberon de cacao, trois bananes, et un réveil. Il est penché, sur le côté gauche. Et il bave. Pendant des heures. Comme hier. Cela dit, en regarder de plus près, on se rend compte que ses yeux vivent. Il suit du regard les mouvements des gens. Dès qu’un(e) nouveau(elle) arrive, il essaye d’attirer son attention. «Monsieur J., qu’est-ce que vous voulez ?». Et puis, dans le doute, on lui le donne biberon. Le personnel soignant le traite comme un légume. Parfois, on le nourrit, sans le regarder, sans lui parler. Pire : en parlant à quelqu’un d’autre.
Mais il est là, lui. Une fois, il s’est dressé, et, tremblant, et a jeté au sol son coussin. Sous l’œil hébété de celle qui le nourrissait. Et au moment du coucher il en a pincé une.
Parfois il est là, parfois pas. En fait, je vais le comprendre, ça dépend de qui lui parle, et comment. Infirmier, ou geôlier.
Troisième jour — dimanche : «C’est quoi, ton boulot, toi ?»
Je n’ai rien à raconter. C’est dimanche. Promenade dans le parc. Photos.
J’ai rencontré un infirmier. Même pas. Un garçon de salle, comme on dit. À moins que le vocabulaire l’ait transformé en mutant genre «technicien d’arrangeur d’oreillers». Il est africain. Et francophone. Et lui, quand il arrive dans la pièce, il dit bonjour à tout le monde. *Tout* le monde. Il a emmené monsieur J. à la douche. Pour ça il a fallu qu’il se lève. Et le gars a commencé à lui parler. En lui disant qu’il allait lui mettre ses chaussures. Qu’il allait l’asseoir sur la chaise roulante, mais juste pour la douche. Et puis ils sont partis tous les deux.
Sur le chemin du retour, j’ai entendu monsieur J. *chanter*. Et l’africain l’encourageait. Quand ils sont entrés dans la chambre, l’africain disait au malade «ça fait plaisir de vous voir sourire». Et ensuite il lui a donné à manger, en discutant avec lui. Parce qu’il répondait.
Je ne sais pas quel nouveau médicament ils ont donné à monsieur J. (en plus de l’africain). Je l’ai entendu dire au moins sept mots. «Rechts»,«Links», «Schwester», «Krampfen», «Wasser», «ja», et «nein». Et peut-être «Hilfe». Quand il est en bonne compagnie, il parle. Il *travaille*. Une fois, je lui donné à boire («Wasser»), il a déplacé le biberon sur la table. Et puis il m’a regardé. Je lui remis le biberon dans les mains. Il l’a remis sur la table. Et attendu. Pour que je recommence. C’est également arrivé aussi plusieurs fois avec Viola. Et avec le «bon» personnel, il vit. Il évolue. Il revient à lui.
Il y a des gens, à l’hôpital, qui traitent des malades. Et il y a des gens qui s’occupent des malades.
Quatrième jour — lundi : tout neuf !
Je suis passé à un scanner «doppler», qui fait de l’image avec du son. La dame m’a dit que je reviendrais, parce qu’elle voulait montrer à la patronne. Et après le deuxième passage, à peine quelques minutes, on a vu arriver une cohorte de blouses blanches, avec à leur tête le Chef. Le chef m’a délivré.
Délivré les nouvelles, délivré d’un médicament, et délivré d’un grand poids. Mais vous le savez.
De l’autre côté, lui aussi avec une carotide de moins, monsieur J. continue à se battre. Il a chanté une chanson à Viola. «Ein Prosit der Gemütlichkeit», un chanson à boire. Oui, il ne l’articulait pas exactement comme ça. Mais quand Viola a répété les paroles, il a répété encore, et a affiché un grand sourire content. Après le repas du soir, il s’est fait engueuler par un adjudant qui lui reprochait d’avoir «recraché» son médicament. Alors il l’a pincée. Et moi j’avais un grand sourire.
Mardi, monsieur J. a lui aussi quitté l’hôpital. Vers où, ou quoi, je ne sais pas.
Alors avant de l’oublier, je vous raconte l’histoire de cet homme. Ça aurait aussi bien pu être mon histoire. À une heure près, à une molécule près, j’aurais pu être à sa place, et lui à la mienne. J’aurais pu être un grand enfant de 42 ans. Un enfant joueur, ou un enfant objet. Joueur dans un parc, ou dans ma tête.
Salut, monsieur J. Je te souhaite tout ce que je suis capable d’imaginer. Et des chansons.
Ping by À l’œil et à la… langue » Tout s’éclaire … (une carotide ? Pour quoi faire ?) — 05/09/2006 at 17:03
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Comment by Giorgio — 05/09/2006 at 19:37
OUF :-D parce que, /maintenant/, je peux bien te le dire : je n’en menais pas large non plus…