4 jours à l’hôpital …

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) — le mar 5 Sep 2006 à 14:00

Pre­mier jour — ven­dre­di : «C’est à quel sujet ?»

La pre­mière heure (en fait, non : la pre­mière on l’a pas­sée dans la salle d’attente, mais bon) a été, disons, sur­pre­nante. Toutes les per­sonnes qui nous adres­sé la parole ont tous com­men­cé avec une variante de la ques­tion «qu’est-ce que vous faites ici ?». Au bout d’un moment, on m’a exa­mi­né. Et, il y avait un nou­veau test : je devais suivre le doigt de la dame de mon doigt, et le tou­cher quand elle s’arrêtait de bou­ger. À part ça, hein …

Dans le doute, ils ont déci­dé de me sevrer de mon médi­ca­ment quo­ti­dien, et de le rem­pla­cer par des piqûres d’un autre truc. Pour le cas où ils auraient besoin d’un exa­men spé­ci­fique (dont j’ai heu­reu­se­ment oublié le nom). J’avais ame­né des radios qu’ils avaient deman­dées, mais ils vou­laient les com­pa­rer avec les anciennes, et ils ne les avaient pas encore récu­pé­rées. Bref, il fal­lait le méde­cin, les radios, plus les anciennes radios. Pour les mettre tous au même endroit, il fal­lait bien attendre … lun­di.

Ensuite, ils m’ont ins­tal­lé dans une petite chambre de deux lits, tous les deux libres. Ça n’a duré qu’une dou­zaine de minutes, on m’a ensuite ins­tal­lé dans ma «vieille» chambre, avec trois autres (plu­tôt deux et demi, j’aurai l’occasion d’en repar­ler) hommes. On m’a deman­dé ce que je vou­lais (ou pas) man­ger. J’aime pas le pois­son, et je n’ai pas le droit de man­ger des légumes verts. 5 minutes ensuite, le repas arrive : Pois­son /​ épi­nards. Ha, ha, ha.

Pen­dant l’après-midi, j’ai pas­sé pas mal de temps dans la chambre, avec la com­pa­gnie de deux malades (un par­kin­so­nien, et un futur dans mon cas). Et un autre. Enfin une par­tie. Lui, il était par le même acci­dent que moi. Mais lui, il n’avait pas eu ma chance. Pas exac­te­ment un légume, mais à pre­mière vue, et le pre­mier jour, pas loin.

Il pou­vait émettre des sons. Pas vrai­ment des mots. Mais à un moment il avait visi­ble­ment besoin d’aide. Pas d’infirmière à l’horizon. Il était (à l’évidence) inca­pable de pous­ser le bou­ton d’appel. Donc Vio­la l’a pous­sé pour lui. Après une dizaine de minutes, l’interphone : «mon­sieur J. ? C’est à quel sujet ?». Sans com­men­taire.

Un peu plus tard, une bonne infir­mière (il y en a des bonnes, et des … euh … moins bonnes) a emme­né ce malade. Elle l’a mis debout, et l’a fait mar­cher. Elle lui blo­quait son pied avec son pied à elle, pour l’obliger à lever son pied. Il en a bavé. À tous les sens du mot.



Second jour — same­di : R.A.S.

Je ne vais pas vous par­ler de la bouffe de l’hôpital. Deux minutes et demi, et hop. Pas de goût. Et les deux minutes et demi, hein, ça contient le temps pour tar­ti­ner. Alors, 3 repas, ça fait en tout sept minutes et demi. Et le reste de la jour­née ? Voyons. Exa­mens : zéro. Méde­cins vus : zéro. C’est le week-end.

Une jour­née d’hôpital, pour quelqu’un comme moi, ça fait pri­son.

Mais une jour­née d’hôpital pour quelqu’un comme mon­sieur J., ça fait pen­ser à quoi ?

Hier, ses parents sont venus. Mais same­di, c’est … same­di. Il passe le plus clair de sa jour­née assis sur une chaise devant la table. Sur la table, ali­gnés il y a un bibe­ron d’eau, un bibe­ron de cacao, trois bananes, et un réveil. Il est pen­ché, sur le côté gauche. Et il bave. Pen­dant des heures. Comme hier. Cela dit, en regar­der de plus près, on se rend compte que ses yeux vivent. Il suit du regard les mou­ve­ments des gens. Dès qu’un(e) nouveau(elle) arrive, il essaye d’attirer son atten­tion. «Mon­sieur J., qu’est-ce que vous vou­lez ?». Et puis, dans le doute, on lui le donne bibe­ron. Le per­son­nel soi­gnant le traite comme un légume. Par­fois, on le nour­rit, sans le regar­der, sans lui par­ler. Pire : en par­lant à quelqu’un d’autre.

Mais il est là, lui. Une fois, il s’est dres­sé, et, trem­blant, et a jeté au sol son cous­sin. Sous l’œil hébé­té de celle qui le nour­ris­sait. Et au moment du cou­cher il en a pin­cé une.

Par­fois il est là, par­fois pas. En fait, je vais le com­prendre, ça dépend de qui lui parle, et com­ment. Infir­mier, ou geô­lier.

Troi­sième jour — dimanche : «C’est quoi, ton bou­lot, toi ?»

Je n’ai rien à racon­ter. C’est dimanche. Pro­me­nade dans le parc. Pho­tos.

J’ai ren­con­tré un infir­mier. Même pas. Un gar­çon de salle, comme on dit. À moins que le voca­bu­laire l’ait trans­for­mé en mutant genre «tech­ni­cien d’arrangeur d’oreillers». Il est afri­cain. Et fran­co­phone. Et lui, quand il arrive dans la pièce, il dit bon­jour à tout le monde. *Tout* le monde. Il a emme­né mon­sieur J. à la douche. Pour ça il a fal­lu qu’il se lève. Et le gars a com­men­cé à lui par­ler. En lui disant qu’il allait lui mettre ses chaus­sures. Qu’il allait l’asseoir sur la chaise rou­lante, mais juste pour la douche. Et puis ils sont par­tis tous les deux.

Sur le che­min du retour, j’ai enten­du mon­sieur J. *chan­ter*. Et l’africain l’encourageait. Quand ils sont entrés dans la chambre, l’africain disait au malade «ça fait plai­sir de vous voir sou­rire». Et ensuite il lui a don­né à man­ger, en dis­cu­tant avec lui. Parce qu’il répon­dait.

Je ne sais pas quel nou­veau médi­ca­ment ils ont don­né à mon­sieur J. (en plus de l’africain). Je l’ai enten­du dire au moins sept mots. «Rechts»,«Links», «Schwes­ter», «Kramp­fen», «Was­ser», «ja», et «nein». Et peut-être «Hilfe». Quand il est en bonne com­pa­gnie, il parle. Il *tra­vaille*. Une fois, je lui don­né à boire («Was­ser»), il a dépla­cé le bibe­ron sur la table. Et puis il m’a regar­dé. Je lui remis le bibe­ron dans les mains. Il l’a remis sur la table. Et atten­du. Pour que je recom­mence. C’est éga­le­ment arri­vé aus­si plu­sieurs fois avec Vio­la. Et avec le «bon» per­son­nel, il vit. Il évo­lue. Il revient à lui.

Il y a des gens, à l’hôpital, qui traitent des malades. Et il y a des gens qui s’occupent des malades.

Qua­trième jour — lun­di : tout neuf !

Je suis pas­sé à un scan­ner «dop­pler», qui fait de l’image avec du son. La dame m’a dit que je revien­drais, parce qu’elle vou­lait mon­trer à la patronne. Et après le deuxième pas­sage, à peine quelques minutes, on a vu arri­ver une cohorte de blouses blanches, avec à leur tête le Chef. Le chef m’a déli­vré.

Déli­vré les nou­velles, déli­vré d’un médi­ca­ment, et déli­vré d’un grand poids. Mais vous le savez.

De l’autre côté, lui aus­si avec une caro­tide de moins, mon­sieur J. conti­nue à se battre. Il a chan­té une chan­son à Vio­la. «Ein Pro­sit der Gemüt­li­ch­keit», un chan­son à boire. Oui, il ne l’articulait pas exac­te­ment comme ça. Mais quand Vio­la a répé­té les paroles, il a répé­té encore, et a affi­ché un grand sou­rire content. Après le repas du soir, il s’est fait engueu­ler par un adju­dant qui lui repro­chait d’avoir «recra­ché» son médi­ca­ment. Alors il l’a pin­cée. Et moi j’avais un grand sou­rire.

Mar­di, mon­sieur J. a lui aus­si quit­té l’hôpital. Vers où, ou quoi, je ne sais pas.

Alors avant de l’oublier, je vous raconte l’histoire de cet homme. Ça aurait aus­si bien pu être mon his­toire. À une heure près, à une molé­cule près, j’aurais pu être à sa place, et lui à la mienne. J’aurais pu être un grand enfant de 42 ans. Un enfant joueur, ou un enfant objet. Joueur dans un parc, ou dans ma tête.

Salut, mon­sieur J. Je te sou­haite tout ce que je suis capable d’imaginer. Et des chan­sons.

2 commentaires »

  1. Ping by À l’œil et à la… langue » Tout s’éclaire … (une carotide ? Pour quoi faire ?) — 05/09/2006 17:03

    […] l’hôpital. J’ai tenu un jour­nal. Si vous vou­lez le lire, c’est sur le clic.

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    No C […]

  2. Comment by Giorgio — 05/09/2006 19:37

    OUF :-D parce que, /​maintenant/​, je peux bien te le dire : je n’en menais pas large non plus…

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