Trois semaines …
Premier jour : ben oui, la poste !
Ma première pensée consciente de la journée m’est venue devant la façade de la très fameuse Hauptbahnhof berlinoise. Vous savez, celle avec la statue de cheval en ferraille. Pendant que je traversais la rue (et ça prend du temps, tout est à la même gigantesque échelle…), je me suis demandé quelle heure il pouvait être. Quand on doit prendre un train, c’est tout sauf une question idiote, en fait.
Donc, naturellement, vu que j’étais devant la façade de la gare principale de la capitale du plus grand pays d’Europe, j’ai levé les yeux pour lire l’heure à l’horloge. Et c’est là que je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas d’horloge.
Sans rire, une gare sans horloge, c’est quoi ?
Et là, je me suis rendu compte que ce ne peut pas être une gare. C’est autre chose. Un OLNI. Un objet logistique non identifié. C’est dépourvu de toute dimension humaine. C’est une machine. Elle avale des «voyageurs», et en recrache des déplacés. Elle nous vole le voyage, et nous distribue le déplacement, mécaniquement.
Je me rends compte que je ne peux pas aimer une civilisation qui nous prive de voyage et nous fourgue du déplacement.
Mais bon, je philosophe, je philosophe, mais je ne raconte rien, hein.
La mémoire est une salope, tiens, tant que je suis à philosopher. Sur la route de la clinique, je suis passé par une gare dont le nom m’a sauté au visage dès que je l’ai vu. Une gare que j’avais fréquentée pas mal, trente ans plus tôt. Dès que le nom s’est signalé à moi, j’ai eu une image du salon de thé (Konditorei, pour ceux qui savent) de la famille qui m’avait hébergé pendant un mois. J’y avais même servi des gâteaux. J’ai encore en bouche la Chantilly que le patron ramenait à la maison, par seaux entiers, après la fermeture. Eh bien, quand on est passés à cette gare, rien. Nada.
On a fini par arriver à la clinique, tout de même. La première impression a été presque pénible. Je savais où j’allais, naturellement. Un congrès de malades, tous en processus de réhabilitation. Des «gueules cassées» de la guerre de la vie. La première vision, ça a été une rangée de gens en fauteuil roulant, silencieux, immobiles. En train d’attendre. J’ai eu l’impression que leur attente était / sera éternelle. Et, de fait, quelques heures plus tard, dans le hall d’entrée, la même ligne. Quelques têtes nouvelles, mais aussi certaines connues. C’est la solitude personnifiée. Et, par empathie autant que par sympathie, ça fait mal, consciemment ou non, ça fait mal.
Dans l’après-midi, on est sortis. Normal : le premier jour, on n’a plus rien d’autre à faire, une fois que le médecin est passé. Et puis on était obligés : on avait de courrier à poster. Du «vrai» courrier, avec des papillons roses attachés. Donc il nous fallait une poste.
On avait vu, sur le plan de la ville, un logo «poste». Donc on s’est dirigés vers l’endroit présumé. On n’a pas trouvé. Alors, on a demandé. Les gens, très gentiment, nous ont indiqué la direction à suivre. Et au bout d’un moment, on a bien cru être arrivés : on avait trouvé une boite à lettres. Mais on ne parvenait pas à trouver la poste elle-même. Dans le jardin de la maison, devant laquelle la boite à poste était située, il y avait une dame, en train de travailler. On lui a demandé où était la poste. Elle nous l’a indiquée du sécateur : «mais vous y êtes !». Elle nous indiquait… la boite à lettres.
Je ne vais pas déjà commencer à râler au sujet de la nourriture. Promis.
Deuxième jour : j’ai faim !
J’ai tenu vingt-quatre heures. Je craque.
J’ai faim. Au point que j’ai, à midi, attaqué, toutes dents à l’abordage, une assiette d’épinards qui ne m’avait absolument rien fait ! Après, je suis allé me chercher une (sanglot) assiette de salade. Et je m’apprêtais à voler un petit pot de yaourt à la cerise, quand je me suis rendu compte qu’ils étaient là à la disposition de qui en voulait pour un petit en-cas.
Il faut dire qu’ils savent me donner faim. J’ai commencé la journée avec un entretien avec une gamine de peut-être la moitié de mon âge, laquelle a fini, après quelques minutes par me demander, alors que je venais d’évoquer mes petits problèmes de doigts récalcitrants si j’étais capable de nouer mes lacets tout seul. Après plus trois ans de pratique avec la caisse de santé et les diverses administrations concernées, c’est le genre de question que je considère comme une déclaration de guerre. Je vais vous dire pourquoi. Je suis, très officiellement handicapé à 50%, effectivement à plus que ça. Naturellement, ça me crée par moments des problèmes. Mais la société a prévu, pour les gens dans mon genre (les handicapés) des compensations. Mais, à pourcentage égal, tous les handicapés ne sont pas égaux face à l’administration. Pour résumer, si on est capable d’aller pisser tout seul et si est capable de nouer ses lacets, on n’a besoin de rien. À chaque fois que j’ai une conversation de ce genre, j’ai eu beau énumérer les problèmes que je rencontre dans ma vie quotidienne, mon interlocuteur s’en fout.
Donc, réflexe : j’ai un petit peu bousculé la gamine.
Le second rendez-vous a été beaucoup plus positif. La dame a des heures de vol, et ça se voit. Elle n’a que posé des questions, mais les bonnes questions. Elle m’a laissé entendre que ce séjour pourrait m’être plus bénéfique que prévu. J’ai, pour le moment, des bons espoirs.
Sinon, en général, tout a l’air de bien se passer. Tant qu’on ne regarde pas sous le lit. Ni sur le lit non plus, en fait. J’ai fait une erreur : j’ai fait les lits. Et il se trouve que, on l’appris plus tard, la dame chargé de notre chambre utilise une méthode très simple : si le lit est fait, elle ne touche à rien. On n’a pas eu la literie changée (et je suis la près de la fin de la cinquième journée de mon séjour), les moutons d’origine sous mon lit sont toujours là, et la table sur laquelle mon ordinateur trône est toujours aussi gluante. D’accord : pas gluante. Disons collante.
La douche fuit, et il n’y a pas de mécanisme apparent pour déclencher l’aération de la salle de bains.
Notez, il y avait un mécanisme apparent, et il était situé du côté de la bouche d’aération. Il se trouve que c’était le cordon d’appel d’urgence. On ne l’aurait jamais su, si une infirmière hilare ne s’est pas présentée à la porte, en fait. C’est «normal». Si je sonne, je n’entends rien. Par contre, si quelqu’un d’une autre chambre sonne, naturellement, ça sonne dans la mienne. Ainsi que dans toutes les autres chambres. Naturellement. Bien sûr.
Note pour moi-même : tenter de ne pas faire les lits un de ces jours.
On est allés se balader. Au lac.
En fait, il y a deux lacs à portée de la main. Le petit, et le grand. Le petit, sur le plan, nous a paru être situé à l’intérieur d’une réserve naturelle. Vous imaginez la promenade. Eh bien de ce premier lac, on n’a rien vu. Ou ce qu’on en a vu, on l’a aperçu à travers les fenêtre des maisons riveraines. Déception. Un de ces jours, on va tenter le grand lac.
Troisième jour : comme un samedi
Samedi. Je m’attendais à un samedi, une journée pour du beurre . Or, pour le samedi après-midi j’ai vu apparaître sur mon planning deux rendez-vous. Chouette ! Ça me fait un contraste marqué avec ma première clinique, celle de l’année 2006.
Premier rendez-vous : la gamine de la veille. Une ergothérapeute. Elle a été très bien. Elle a été la première a réussir à me faire fermer et ouvrir ma main droite sans que ça «claque». Si j’ai bonne mémoire (trois jours de passés, déjà, tout de même..), mon deuxième atelier de la journée était le «groupe de la main». On s’est pris pour Laurel et Hardy, et on a joué à la balle. Individuellement. En groupe.
Ici, le ouikende officiel se limite au dimanche, mais la journée était tout de même terminée. On est descendus en ville. J’en reparlerai un de ces jours, probablement, de la ville. Et si je ne le faisais pas, partez du principe que vous n’avez pas raté grand-chose. Je m’amenderai si je trouve à raconter sur cette ville. Promis.
Quatrième jour : Lübeck
Dimanche, on n’a rien à faire. C’est vrai qu’on est vraiment dans un patelin perdu. Mais on a découvert qu’il y a une ligne de bus rapide (c’est même écrit sur le bus) qui nous mène à Lübeck, en moins d’une heure. C’est Byzance.
Donc, pour la première fois, je suis allé à Lübeck. Je savais que c’était (ou au moins que ça avait été) une ville très riche, très puissante. Une ville de la fameuse Hanse. Au même titre que Hamburg, et Bremen. Au niveau «image», je n’en connaissais qu’un bâtiment qui ornait les timbres de 20 pfennig (si je ne me trompe pas).
Quelle découverte ! La vieille ville est un joyau ! Chaque bâtiment a et est une histoire. Les façades et les toits sont gondolés par le temps, et tout ce qui a été détruit pendant la guerre a été reconstruit à l’identique. C’est aussi impressionnant que Dresden, si non plus.
Dommage qu’on n’avait que quatre heures à passer là. Il va falloir qu’on revienne là pour au moins deux ou trois jours. J’ai pris une poignée de photos, mais Lübeck en mériterait des centaines. Et je n’ai pas même mis les pieds au port…
Cinquième jour : au boulot !
Ça ne rigole pas. J’ai huit rendez-vous sur mon planning pour lundi. Les ateliers auxquels j’ai participé ne me laisseront probablement pas un souvenir inoubliable. Le plus «intéressant», c’est de voir la réaction des gens confrontés à de tels accidents. J’en vois passer tellement, en fauteuil, avec une jambe et un bras morts. Ou des gens comme moi, sans séquelles apparentes, ou presque. Tous des gens qui n’ont que la maladie en commun.
Sixième jour : les OS de la santé
Il fallait que ça arrive. Un jour ou l’autre. Une clinique, c’est une usine. On peut essayer de l’oublier, mais ça te revient toujours. Je n’ai pas trop de problèmes avec ça, quand ce sont les femmes de ménages, ou l’intendance qui me le rappellent. Passe encore avec le «petit personnel» soignant : au prix qu’ils sont payés maintenant, et avec la façon dont les clients (pardon : les patients) les traitent, je ne me fais que très difficilement des illusions. Mais les médecins…
Notez qu’au niveau des médecins, ce ne sont pas des illusions que je me fais. J’ai des exigences. Je sais, je sais. Mais tout de même. Au fond, les femmes de ménage et les infirmier(e)s ne nous tiennent pas de discours. Alors que le patron de la clinique…
Ah, c’était un chouette discours. D’économie. Il nous a expliqué tous les à-côtés économiques de notre séjour dans son usine établissement. Il nous a également, naturellement, expliqué tout le bien qu’il pense de son équipe extraordinaire. Et il nous a (et là il était probablement plus sincère qu’il le savait) expliqué que le vrai travail dans son usine établissement est effectué par les «thérapeutes» (orthophonistes, ergothérapeutes, kinés, masseurs, etc.). Et il nous a, pour finir, promis que si son personnel ne pouvait pas trouver le temps nécessaire pour nous, lui, personnellement, le trouverait.
Tiens, aujourd’hui j’ai trouvé une petite pancarte dans un coin de la clinique. Elle disait : «patients privés du médecin-chef». Quand je vous le disais, qu’il est bon en économie, celui-là.
Sinon, j’ai aussi eu la visite du médecin-sous-chef. Jeune, dynamique, toujours le sourire aux lèvres, et un humour… tenez quand, après une tirade de plusieurs minute je l’ai supplié de parler plus lentement, il m’a répondu, les yeux brillant de plaisir, «encore plus lentement ?» avant de se tourner vers le médecin-sous-sous-chef, lequel l’a gratifié d’un rire presque pas servile. C’est le moment où j’ai quitté la conversation, les laissant à leurs dialogues réservés aux initiés.
Vous savez ce qui m’emmerde au sujet de l’économie ? C’est que les lois ont changé. Avant, le client avait son mot à dire.
Sinon, après tout ça, histoire de se nettoyer l’intérieur, on est allés se balader. On a trouvé le «grand» lac. Je me suis rendu compte que l’utilisation du terme «grand» est due à l’existence d’un «petit» lac. Mais on devrait l’appeler «lac plus grand», pour être juste.
Cela dit, très chouette, ce lac.
Septième jour : et si… ?
C’est surprenant, parfois. Ça va faire bientôt trois ans que je me plains de ma main droite. J’ai deux doigts qui me pourrissent la vie. Enfin : surtout ma vie informatique. Je m’en étais rendu compte du problème le premier jour où, après mon accident, j’avais allumé mon ordinateur, et posé mes mains sur mon clavier. Et comme «avant» je n’avais pas de problème, il m’était paru évident que mes problèmes de doigts étaient dûs aux conséquences directes de mon accident. Après tout, j’ai été hémiplégique – de droite – (je ne m’en lasse jamais, de cette blague là, tiens…) pendant quelques jours, alors rien de surprenant au fait que deux didis de ma main droite me mènent la vie (plus) dure, non ?
J’ai même été, il y a un petit plus d’un an, traité par une ergothérapeute berlinoise. Une incapable. Notez que j’ai prononcé ce mot en apparence dur depuis le premier jour où elle a posé ses gros doigts boudinés à elle sur mes didis à moi. Instinctivement. Et de toute façon, je n’avais observé aucun résultat positif. Après la dixième séance, j’avais laissé tomber.
Mais ici, j’en ai, des résultats. Et comment !
Mais le plus surprenant, c’est le diagnostic. La kiné qui s’est penché sur mon cas m’a, dès sa seconde séance, demandé de me déshabiller. Enfin : le t-shirt, hein. Elle m’a regardé, et m’a demandé si j’avais toujours tenu mon épaule droite plus haut que la gauche. À lire l’ébahissement dans mon regard, elle déclaré que je ne le savais probablement même pas. Elle est passée derrière moi, et s’est attaquée à mon épaule droite. Apparemment, je suis en permanence «tendu» dans cette zone là.
Et vous savez quoi ? Elle m’a expliqué que à ce niveau, au niveau de la septième vertèbre, il y a un nerf. Et ce nerf est celui qui contrôle l’annulaire et le petit doigt. Elle n’est pas belle et surprenante, la vie ?
Ah, en passant, pas si mauvais que ça, mon instinct, non ?
Huitième jour : et, donc…
Aujourd’hui j’ai eu la seconde partie d’un exercice. Il s’agissait de lire un texte, et le résumer, en tentant de se souvenir d’un maximum de détails. Hier, j’ai déjà raconté cette histoire deux fois, à une demi-heure d’intervalle. Curieusement, j’avais «gardé» plus de détails la seconde fois. Et aujourd’hui, la troisième fois, plus de vingt-quatre heures plus tard, j’avais tout autant de détails en mémoire que la veille. C’est naturellement positif, surtout quand on dans quelles conditions l’exercice a été réalisé : il y avait dans la salle un tas de gens également en train de travailler, thérapeutes et patients. Tout le monde faisait du bruit, bougeait, le tout étant le «summum» des conditions défavorables pour moi, en ce qui concerne la concentration.
Le truc vraiment surprenant, c’est que l’exercice suivant a été un échec retentissant. Il s’agissait, en utilisant un programme informatique, de simuler une séance d’achats au magasin. Et il en ressort que je suis , alors que je me souviens après plus de vingt-quatre heures des détails d’un texte, incapable de me souvenir d’une liste d’achats de trois articles. C’est surprenant, même pour moi.
La seconde bonne surprise de la journée – en fait la première, chronologiquement parlant – a été la séance de badminton. J’en avais déjà «subi» une, qui ne s’était pas vraiment bien passée. Des questions subsistent, tout de même. Je «rate» des balles que je considère comme carrément inratables. J’ai comparé avec le ping-pong : je toujours aussi «bien» (lire : ou mal) que la dernière fois que j’ai joué, et des balles «comparables», relativement loin du corps, et plus rapides, ne me posent pas de problème notable. Toujours qu’il en soit, j’ai joué beaucoup mieux que la fois d’avant, et j’en ai tiré beaucoup de plaisir. Tout de même, surprenant le nombre de ratés spectaculaires au badminton quand il s’agit de balles à mi-hauteur, surtout du côté droit, normalement mon côté le plus fort. Il faudra que j’en parle à mon ami Loïc, lequel pratique le badminton régulièrement en club. J’imagine qu’il y a une explication logique à ces erreurs, vu que je sais que ce n’est pas un problème de vision, ni un problème de déplacement (de la raquette). Le badminton est un petit peu curieux, quand on a joué au tennis ou au ping-pong.
Je fais également du «vélo». Aligné avec les collègues, comme les gens que j’ai plaisir à singer quand je les vois en vitrine chez moi à Berlin. Mais bon, vélo en conserve ou pas, c’est au programme. J’y prends également du plaisir. C’est ma troisième séance, et c’est la première fois que je sue sur le vélo. Je suis prudent, je ne pousse pas vraiment. Je me suis concocté un programme progressif, et j’imagine que dans une semaine ou deux semaines je vais gagner le tour.
Demain, première séance de teste «neuropsychologiques», ceux dont j’attends le plus…
Tiens, il me manque un jour. Aujourd’hui est vendredi. Le neuvième jour de mon séjour. Étonnant, non ?
Neuvième jour : les séries …
Ah, j’aime me faire tester. Surtout par un psychologue. Si. Vraiment.
Il en est sorti que je suis fâché avec les nombres. Mais sérieusement fâché, hein, pas juste pour rigoler. Je ne comprends pas les nombres qu’on me dit. En Allemand, en tout cas. Ce n’est naturellement pas une question de langue : je comprends les chiffres en Allemand, je peux les réciter, tout ça. Mais quand on me les dit, je ne les comprends pas. Je ne peux pas m’en souvenir.
C’est curieux.
Sinon, j’ai aujourd’hui récupéré ma sandale de chez le cordonnier. Et la seconde sandale vient de me lâcher.
C’est curieux
Dixième jour : la terrasse…
J’écris de ma chambre, avec vue sur la terrasse du café. Oui, il y a un café, dans la clinique. Où les clients dépenseraient-ils leur argent sinon ? Aujourd’hui, le ciel est couvert. Mais à travers le double vitrage de la fenêtre, je sens qu’il fait relativement chaud. Souvent, à la terrasse, il y a des malades qui prennent le soleil. Là, il n’y en a qu’une. Elle est dans son fauteuil à roulettes. Un homme, probablement son mari, venu la voir (on est dimanche) lui tient la main. Ils ne parlent pas. C’est souvent que je vois de tels couples. Des gestes tendres, ou des visites de courtoisie. Il y a en fait beaucoup de visites, toute la semaine. C’est presque curieux. Je suis habitué à l’idée des malades seuls à l’hôpital. Je ne sais pas expliquer la différence. Je me souviens de mes séjours à la Charité de Berlin, où la plupart des malades étaient seuls. Peut-être que c’est parce qu’on est en province. Ou c’est peut-être lié au type d’établissement : ici c’est «juste» une clinique de réhabilitation, dans une ville (un village) de thermes.
Depuis quelques jours on a repéré, à la cantine, un étrange «couple». Deux vieilles dames que tout sépare : une très digne, bien habillée, et l’autre invariablement habillée de la même façon. Je ne suis même pas certain qu’elle parle l’Allemand. Elle est musulmane, foulard inclus. Et depuis quelques jours, elles sont inséparables. Sauf, justement à la cantine, où la place de chacun à table est fixée. C’est bien qu’elles se soient trouvées.
À ce sujet, un de nos voisins de table, celui qui mange en face de moi, vient de passer sous la fenêtre, un couple avec un gamin. Il attend également la visite de sa femme plus tard dans la journée.
Le temps se couvre encore plus. La terrasse est vide. À écrire, je me rends compte que j’ai de moins en moins de problèmes avec ma main droite. Rien que pour ça, mon séjour est justifié. Mais je trouve ça très con de constater que ce problème de main aurait dû être réglé il y a au moins deux ans.
Tiens, il y a à nouveau des ombres sur la terrasse : les gens ne vont pas tarder à revenir.
Le psychologue qui me suit (eh oui, j’ai un psychologue qui s’occupe de moi à la clinique) m’a dit que mon cas est typique. Le fait que mon «AVC» n’a pas laissé de séquelles physiques visibles a fait qu’on m’a «traité» comme si je n’étais pas malade. J’aurais dû avoir ce genre de soins (exercices de mémoire, de concentration, etc.) juste après mon accident, ça aurait rendu ma «réhabilitation» beaucoup plus sûre, plus rapide, et plus facile.
Je vous l’avais dit : il y a maintenant un couple avec un gamin à la terrasse. Glaces.
Le pire, c’est que le raisonnement (économique) qui m’a gardé à l’écart de ce genre de traitements est idiot. Pour économiser les frais du traitement «neuropsychologique» (plus cher que les traitements des problèmes «physiques»), on préfère me payer pour rester à la maison, alors que le traitement nécessaire aurait pu me renvoyer à la vie active, me transformant de «bénéficiaire» en «cotisant». C’est rageant. La caisse de retraite se prépare apparemment à me proposer une reconversion. Vers quel genre de boulot ? Le seul mot que j’ai compris est : «concierge». J’ai parlé à mon psychologue. Je lui ai décrit mon projet de devenir photographe. Il trouve que ça a beaucoup plus de sens que tout projet genre «concierge».
Sans dec’…
Ils sont maintenant quatre, mais les ombres ont à nouveau disparu, alors que la dalle ne me renvoie plus de lumière. Temps très changeant.
[quatre heures de balade autour du «grand» lac plus tard…]
Chouette balade sous la pluie. C’était tout simplement magnifique. De très chouettes paysages, et un sentier magnifiquement balisé et entretenu. En fait toute la ville est parcourue par des chemins piétonniers et chemins de randonnées pédestres ou cyclistes. Il y a aussi une série de chemins à thème : les «routes des chauves-souris». Le tout est très agréable, bien conçu, et impeccablement entretenu. Le seul point d’ombre est le quartier «touristique» du lac. L’hôtel et tous les hôpitaux / cliniques de la ville appartiennent au même groupe, et ils ont décidé d’aggrandir leur secteur hôtelier. C’est moche, cependant sans plus.
Tiens, avant que j’oublie d’évoquer cette amusante coïncidence : la ligne de bus qui dessert la clinique ne tourne que jusque 14:00. Après, il y a juste un numéro de téléphone. Quand on l’appelle, un taxi arrive. La compagnie de taxis porte le même nom que l’un des patrons de la clinique. Aha.
Caramba ! Encore un jour de perdu ! Ou deux…
On passe au douzième jour, sans passer par la case «départ». Et puis au treizième. C’est pas que je sois fainéant, hein. Quoique. Hier Viola est partie. Petit désaccord entre elle et la caisse de retraite. Ça ne fait pas de doute : sans elle, c’est moins drôle. Et il y a moins de choses à raconter. Allez savoir pourquoi… peut-être parce que je passe tout mon temps libre sur mon lit avec mon bouquin …
Quinzième jour (?) : bas les masques …
Ça va faire deux ans que j’ai entendu pour la première fois le mot «neuropsychologique». Mon orthophoniste, puis ma neurologue, m’avaient dit que j’avais besoin de soins neuropsychologiques pour m’aider à combattre mes troubles de la concentration. Et je les avais crues, toutes les deux. Naturellement.
J’en suis à cinq heures passées avec deux neuropsychologues. La conclusion que j’en tire : c’est une arnaque. Enfin non, pas une arnaque. Disons que j’ai été mal informé. Ces gens, tous dûment diplômés, ne sont pas là pour m’aider à me battre contre telle ou telle partie de ma maladie. Ils sont là pour apprendre à m’arranger la vie après la défaite. Si ma concentration me manque, le mieux serait d’aller faire une petite promenade. Ou bien une pause. Ils me recommandent de tester si la «pause thé» est plus ou moins efficace que la «pause café» ou la promenade. Mais pas d’exercice pour améliorer ma concentration, hein. Mais du jargon, ça ils en ont. Tel ou tel type de problème de concentration a absolument besoin d’avoir un nom, si possible compliqué et très impressionnant. Cognitif-de-mon-cul. Mais de solution, point. Dans «neuropsychologique», il y a, après tout, «psy». Ça explique tout.
Les tests que j’ai faits ? Pour établir mon profil, pour le donner à la caisse de retraite pour l’aider à prendre une décision à mon sujet : vont-t’ils me garder à la retraite définitive, ou vont ils me rendre à la vie active, et sous quelles conditions.
En fait, je ne suis même pas en colère. La concentration ne peut, au bout du compte, être améliorée qu’en l’utiliser pendant sa vie quotidienne. Je le fais, donc je fais tout ce qu’il est possible de faire. Mais maintenant je le sais. Voilà.
Par contre, je me suis rendu compte que je ne suis plus capable de faire une division, même avec un morceau de papier. Je vais y remédier dans les délais les plus brefs. Là, je suis en colère.
C’est la fête des pères, en Allemagne. Une bonne partie des clients patients est rentrée à la maison, et pas mal de ceux qui sont restés ont reçu de la visite. Mais, conditions météo étant, la terrasse est vide. Elle est en train de sécher. J’ai mangé seul à table. Le médecin de la section est «malade» depuis hier, ainsi que le «médecin-chef». Bah, ils seront probablement en pleine forme lundi.
Seizième jour : on vit (ou meurt) comme on mange …
Je regarde mes «collègues» malades. Et ça me fait mal. Et (surprise !) ça me met en colère. Je regarde, sur la terrasse, un «nouveau». Il est, comme tant, hémiplégique. De droite, lui. Il est dans son fauteuil roulant. Il tente d’apprendre comment comment on doit faire pour avancer en ligne droite. Avec une main et une jambe, du même côté. Régulièrement, il baisse la tête. Il pleure. Alors la jeune femme s’approche de lui, s’agenouille à côté de lui, très près, et lui parle à l’oreille. Et puis elle se relève, et lui recommence à essayer d’avancer droit. Il a à peine trente ans.
Je me demande ce qui envoie un gamin de trente ans ici. Non : je sais, il est ici parce qu’il a eu un AVC. Mais pourquoi un AVC à trente ans ? Pourquoi moi, à 42 ans ? Pourquoi tant de jeunes ?
Ce midi, entre un jour férié et un week-end, j’ai dû manger froid. Un de mes rendez-vous de lundi est annulé : pas assez de personnel. Et dimanche, comme tous les dimanches, pour le petit déjeuner, il va y avoir des œufs. En poudre. Il n’y a pas de cuisine ici. J’ai dormi pendant treize jours dans les mêmes draps : ils ne sont changés qu’une fois par semaine, et on nous a «oubliés» la semaine dernière. Si je veux que mes draps soient changés plus souvent, libre à moi de le faire moi-même. Je n’ai jamais vu ma chambre propre. Je n’ai que cinq rendez-vous individuels par semaine : c’est tout ce que la caisse paye. Les «serveurs» portent des gants … en caoutchouc.
Je suis en colère, car je suis certain que j’écrirais la même chose dans n’importe quelle clinique du monde «occidental» civilisé. La bouffe n’a pas de goût. Les thérapeutes sont débordés. Les médecins sont en guerre pour l’avancement. Ce n’est pas uniquement dans les cliniques. «Notre» monde nous fait ça. Toujours plus vite, toujours plus, toujours moins cher. C’est ça la recette du gâteau à l’AVC.
La diététicienne nous a expliqué les ravages que la «qualité» de notre alimentation nous inflige. Le fromage sans fromage, les œufs sans œufs, tous les plats achetés tous faits, à passer au micro-ondes. Nous n’avons plus le temps de cuisiner, ni même faire des courses. Les supermarchés ouvrent de plus en plus tard. Qui aurait imaginé, il y a vingt ans, qu’il irait faire ses courses à 22 heures ? Et, question sérieuse, les gens avaient ils autant d’AVC qu’aujourd’hui ? Le médecin-chef nous a, lui a décrit les ravages effectués par le stress. Toujours plus vite, toujours plus ! Nous nous tuons. L’appat du gain individuel, et l’appauvrissement de la collectivité. Et dimanche, si j’en veux, j’aurai des œufs en poudre dans mon assiette, servis par une polonaise ou une russe. Elles travaillent plus vite, et nous coûtent moins cher. Et ils ne parlent pas trop : plus de problème de langue. Mais, hygiène oblige, elles portent des gants en caoutchouc.
Dix-huitième jour : l’ennui …
Vivement demain. Rien à faire (d’obligatoire), et rien envie de faire. Le téléphone m’est toujours autant insupportable. Je lis. Beaucoup. Mais quand je ne lis pas, je m’ennuie.
Dix-neuvième jour : whatever …
On arrive en phase de départ. Et c’est bien.
J’ai eu ma troisième séance de «groupe neuropsychologique – problèmes de concentration». C’est comme ça que ça s’appelle sur mon «plan». C’est l’atelier le moins intéressant des ateliers auxquels j’ai participé. C’est celui qui me fait se poser le moins de questions. Oh, si, je m’en pose des questions, hein. Au sujet de cet atelier, pas dans le cadre de l’atelier, et c’est naturellement là que le bât blesse. Un des participants avait, après trois séances de silence hostile, s’est enfin lâché. Son problème : depuis son AVC, sa femme se demande si il n’est pas devenu «idiot». Depuis son accident, il parle moins, il n’est plus capable de travailler, discuter le fatigue, etc. , et sa femme se demande pourquoi il a changé à ce point. Il n’ose pas aborder avec sa femme ce problème, à cause de sa réaction à ce «changement» de son mari. La réponse évidente à ce problème : il faut que des informations parviennent à sa femme. Le canal importe peu, mais il faut que la femme sache que son mari n’est pas devenu idiot, et pourquoi son comportement s’est modifié.
La réponse de l’animatrice de l’atelier (psychologue diplomée, opérant depuis neuf ans dans la clinique) : «comment voulez-vous régler ce problème ?»
Le patient est retombé dans son mutisme. On ne l’a plus entendu. Étonnant, non ?
Je ne suis pas hostile a priori à la fréquentation de psych.* (ologues, analsytes, othérapeutes, etc.). Mais je me demande pourquoi j’ai très souvent l’impression que je ne suis pas capable de discerner qui, entre moi et le psych.* est le patient. Une dame qui, après avoir questionné un groupe de quatre personnes nous sort une synthèse d’où sont absentes les réponses données par les patients mais où on trouve une liste (apparemment apprise par cœur) des convictions de la dame en question est pour moi très probablement malade. Mais bon, personne me demande mon avis, hein. Enfin si, elle m’a demandé mon avis. Et puis, après avoir dit que mon point de vue était très intéressant, elle l’a écrit sur le tableau. Mais quand j’ai lu que ce qu’elle a écrit, c’était son point de vue, pas le mien. L’important étant qu’elle m’ait remercié pour ma participation à la discussion.
Et puis ça m’agace, les gens qui «mènent» la discussion avec des «techniques» niveau bac à sable, le tout cousu de fil blanc. Apparemment, il y a trop de gens qui pensent que l’âme des gens est à leur portée quand ils ont eu quelques années de patience, couronnées par leur précieux morceau de papier. Un diplôme est visiblement accessible à tout le monde ; la capacité d’en faire quelque chose d’utile l’est manifestement beaucoup moins.
Vingtième jour : le merdeux et la grosse …
J’étais assis à la droite d’une vieille dame, à la table d’un groupe «orthophoniste». On «jouait» à chercher des mots relatifs à ce qui était écrit sur la carte que la «prof» nous donnait. Le thème était d’abord : «surnoms affectueux». La prof a commencé avec «lapin». Quand ça a été le tour de la vieille dame, elle a soupiré «Scheißer», en français «merdeux». Et pour la première fois elle a souri. Elle nous a expliqué que son mari, depuis plus de cinquante ans, était son «merdeux». Elle était sa «grosse». Elle était heureuse. Quelques tours de table plus tard, elle était incapable de citer le nom d’un auteur. Je la sentais tellement triste, tellement vulnérable sans son vocabulaire…
Pour la vieille dame, c’était la première séance. Demain, elle rentre à la maison. C’est typique. J’ai commencé à prendre part il y a quatre jours (ouvrables) à un atelier qui est programmé pour dix séances. Et après-demain, je rentre à la maison. Le premier jour, le «médecin-chef» m’a prescrit un scanner. Je l’ai eu ce matin, et le «médecin» ne m’en pas parlé lors de sa visite. Il s’est expliqué : il a soixante patients, il ne peut pas penser à tout. Si la conversation avait eu lieu en français, je lui aurais dit qu’il n’est pas obligé d’être médecin si il n’est pas capable de le faire correctement.
La souffrance permanente dont je suis entouré ici est par moments difficile à supporter. Est-ce que, à me cantonner à un rôle d’observateur je ne me condamne pas à passer «à côté» de quelque chose ?
Comment by Giorgio — 29/05/2009 at 08:59
Heureux de te retrouver, toujours aussi mordant. Commentaires suivront…
Comment by gemp — 29/05/2009 at 13:45
L’épaule, ça me rappelle le sketch de Fernand Raynaud: « Là, là, y’a un défaut… »