Aux bons soins du docteur Kellogg (Alan Parker, 1993)
Titre original : The Road To Wellville
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Ça ne m’arrive pas tous les jours.
Sans rire.
Les premières images de The Road to Wellville m’ont laissé, très littéralement, bouche bée. Catalogue des 4 premières *minutes* du film :
- Une, deux trois femmes en train de rire, proches de l’hystérie
- L’hystérie est collective, et organisée. Une femme énorme avec un porte-voix guide les femmes, en dessous, avec leurs bottines, alignées, riant jusqu’à la démence, tapant sur leurs cuisses en rythme
- Un homme, visiblement un *dingue*, est assis sur une plate-forme qui tourne. Il la fait tourner en tirant sur des poignées au-dessus de lui. Il est lui aussi en sous-vêtements. Il a les pieds dans des seaux d’eau chaude (elle fume !). Il répond aux questions de journalistes, et son discours est autant halluciné qu’hallucinant. Le Corn-Flake est son cadeau au monde comme le maïs était le cadeau des indiens au monde.
- La grosse femme en rouge, assise sur un piano, porte-voix à la bouche, dirige une séance de gymnastique
Voilà quatre minutes, incluant le générique. Bienvenue à Wellville. Un délire visuel autant qu’auditif. Le discours du docteur Kellogg, l’inventeur du corn-flake, m’aurait fait peur si je n’étais pas déjà stupéfié par sa machine. Les seaux d’eau fumante, dans lesquels il plonge ses pieds, sont manifestement reliés à des câbles de cuivre. Électricité thérapeutique.
AU SECOURS !!
Plongeon pendant deux heures dans l’Amérique dont vous n’aviez jamais su qu’elle existait à l’époque. Ho, c’est facile de se moquer des américains aujourd’hui. Avec leurs régimes végétariens, leur culte hystérique du corps, leur relation au moins ambiguë avec leurs sexualité, tout ça. Mais découvrir ça avec les froufrous (littéralement) du début du siècle précédent m’a laissé. j’insiste, bouche bée.
En fait, il va falloir que je re-voie ce film pour pouvoir enfin rire. Je n’ai pas ri pendant le film, choqué que j’étais. Tentez d’imaginer la scène suivante : deux hommes assis, avec les pieds dans des seaux d’eau. Ils reçoivent des décharges électriques, venant d’une machine à manivelle reliée aux seaux d’eau par des câbles en cuivre. Le but ? Les décourager d’avoir des érections. Mais naturellement, ils parlent des femmes, de l’infirmière qui est tellement jolie. L’un des hommes se tourne vers l’assistant, et lui demande «plus d’ampérage, s’il vous plait». Et les hommes ont un sourire béat en recevant leur décharge.
Alors, rire, ou gémir ?
Le film est d’abord, pour moi, un choc visuel. Les costumes dans ce contexte, les machines utilisées, on en a plein l’œil. Mais si on parvient à s’en détacher et qu’on suit les dialogues, c’est encore pire !
Les thèmes abordés : le sexe, la santé, le sexe, le végétarisme, le sexe, les affaires, le sexe, le couple, le sexe. Ah, le sexe, aussi. Alors qu’on est dans un «sanatorium», où les clients viennent pour le docteur Kellogg qui leur promet un esprit sain (lire : sans sexe dans la tête) dans un corps sain (lire : sans sexe), on se rend compte très vite que le sexe est omniprésent, littéralement ou suggéré. Deux femmes à vélo discutent. L’une vante à l’autre le «sourire vélo». L’autre ne comprend pas. La première insiste : depuis qu’elle fait régulièrement du vélo, avec sa selle en cuir, elle n’a plus du tout besoin de son mari. Et elle s’interrompt, son visage éclairé d’un soudain sourire … de plaisir. Son «sourire vélo». L’hypocrisie générale de l’Amérique pudibonde exposée en douze secondes. Il reste 117 minutes et 48 secondes à découvrir.
C’est scène incroyable sur scène incroyable. Le bon docteur Kellogg, en pleine forme, mène son institut qui n’aurait rien à envier d’une salle de torture de Guantanamo d’une main ferme, mais sans jamais cesser de sourire. Ses clientes et clients vont d’expérience sexuelle en expérience sexuelle, sans jamais cesser de louer les vertus de l’abstinence. Les hommes d’affaire, tous plus véreux et minables que les autres, sont à l’affût du moindre dollar.
C’est l’Amérique.
Bienvenue à Wellville …

