Stuttgart 21 : une leçon de démocratie appliquée…
En Allemagne, ça fait un bon mois que Stuttgart-21 réside sur les couvertures des gazettes. L’affaire évolue en ce moment, d’une affaire principalement régionale à une affaire définitivement nationale.
Au début, Stuttgart-21 était la dernière « géniale » idée du patron de la Deutsche Bahn (la SNCF locale). Une gare souterraine ultra-moderne de 8 voies pour remplacer, à Stuttgart, la gare « traditionnelle » à 16 voies. Stuttgart (la gare) est pour le moment une gare genre Gare de l’Est (ou en fait comme toute gare parisienne) : un cul de sac. Alors que Stuttgart-21 (21 comme le siècle) ne le sera plus. On devait y gagner du temps (oh, dix minutes…) sur certains trajets. La gare devrait être une étape importante, stratégique, bla-bla, etc. Ah oui, ça sera cher, et le centre ville devra s’habituer aux engins de construction pour… oh… à peine dix ans. Une paille.
Je ne sais pas exactement depuis combien de temps les habitants de Stuttgart se battent contre ce projet. Moi, habitant Berlin, je ne connaissais même pas ce projet jusqu’à ce qu’il atterrisse sur les pages « une ». Ça a commencé le jour où ils ont commencé à détruire une partie de la gare actuelle. Construite en 1918, classée monument historique. Ou plus exactement le jour où des habitants de Stuttgart ont commencé à s’enchaîner à leur gare. À grimper sur la façade. C’est ce jour là que la lutte est devenue visible.
Dans la ville, les manifestations s’enchaînent. Les chiffres gonflent. Jusqu’à jeudi dernier : plus de 50 000 personnes. Ce jour là, les ouvriers ont commencé à abattre les arbres du parc. Des arbres au moins centenaires. Stuttgart est fâchée. Et jeudi, la police a perdu les nerfs. Entre 100 et 400 blessés. Un des manifestants a perdu la vue. On a vu des scènes oubliées en Allemagne : des canons à eau balayant la foule, des gamins, des vieux. Et les ouvriers ont travaillé de la tronçonneuse toute la nuit…
Au début, dans la presse, le discours de la DB, relayé par le gouvernement du Land de Baden-Württemberg, était simple : « on s’en fout ». Le projet est une priorité absolue pour la DB, pour le Land, et pour la ville. On de discute pas avec les manifestants, et on n’interrompt certainement pas les travaux. Point.
Maintenant, tous ces gens tranquilles ont l’impression que leurs bureaux feutrés ont été subitement déménagés dans une zone de guerre. Ils sont bombardés de tous les côtes. Les procès pleuvent. Les sondages s’effondrent. Une catastrophe au niveau image. Et, pire : le front s’étend.
On voit les manifestants réutiliser les slogans et les techniques utilisées contre la RDA, et ça, pour un politique allemand, c’est le scénario-catastrophe. Depuis au moins un mois, à Stuttgart, chaque lundi, on manifeste. Sur les pancartes, « nous sommes le peuple ». Dans le bureau du premier ministre de Baden-Württemberg, monsieur Mappus, ça sent la sueur et la panique. Il propose des négociateurs. Il a annoncé qu’il arrête le démolissage de la gare d’origine, il veut discuter.
À Berlin, dans le bureau de madame Merkel, chancelière, c’est la même odeur. Sa majorité ne survivrait pas à une défaite en Baden-Württemberg. Et cette défaite s’annonce. Elle ne veut surtout pas devoir s’en mêler. Pour combien de temps ?
À Berlin, on commence à manifester. Depuis hier. Chaque mercredi. « Nous sommes le peuple ».
Oh, il n’y avait pas grand monde. Une petite centaine de gens. On verra bien la semaine prochaine. Mais l’Allemagne ne supporte plus ce genre de gouvernance. Si les Berlinois s’y mettent, c’est naturellement par solidarité. Mais pas seulement. Les discours d’hier soir étaient souvent destinés aux politiques nationaux. Sur l’air « change de ton ».
Comme en Argentine, comme un Islande, les gamelles apparaissent dans les manifs.
Et madame Merkel n’est tout de même pas un Sarkozy. Elle n’a pas de boucs émissaires à déporter.
Je vais suivre ça de près. La démocratie, loin des discours fatigués, dans la rue.
