Les apparences…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le sam 28 Août 2010 à 12:46

L’Allemagne va très bien. Éco­no­mi­que­ment par­lant. Un com­merce inter­na­tio­nal tou­jours plus flo­ris­sant, plus de trois « pour­cents » de crois­sance (et cha­cun *sait* que c’est un signe de bonne san­té, n’est-ce pas ?), etc.

Et pour­tant…

Tout à l’heure, alors que j’allais faire mes courses, je sui­vais un couple rela­ti­ve­ment âgé. Un couple sans his­toire, visi­ble­ment. Jusqu’à ce qu’ils arrivent à la pou­bellle du coin de la rue. L’homme se penche et regarde dans la pou­belle, plonge la main à l’intérieur, et res­sort avec une bou­teille. La femme fai­sait « le guet ». L’homme a mis la bou­teille dans un de ses sacs à pro­vi­sion.

Comme on fait nos courses dans le même maga­sin, j’ai sui­vi l’affaire. Je les ai vus se rendre à l’automate qui gère les bou­teilles consi­gnées. Sui­vant la bou­teille, entre 5 et 25 cen­times. Et comme ils étaient juste avant moi à la caisse, je les ai vus payer une boîte de conserve avec leur bon de consigne, auquel ils avaient ajou­té douze cen­times que je les vus comp­ter, un par un.

C’était la pau­vre­té faite homme.

Ils étaient impec­ca­ble­ment habillés.

Ils sont des cen­taines, peut-être des mil­liers comme eux à Ber­lin.

Je me sou­viens, en pas­sant, d’un concert que j’avais vu à Copen­hague. C’est là que j’avais vu pour la pre­mière fois des ramas­seurs de bou­teilles. J’avais cata­lo­gué dans la caté­go­rie « bonne occase pour faire un petit peu d’argent de poche ». Mais depuis que je suis à Ber­lin, je sais que ces gens ont faim. Main­te­nant que je sais qu’ils existent, je les vois par­tout. Ils sont tou­jours (ou presque) propres, cor­rec­te­ment habillés, et donc pra­ti­que­ment invi­sibles.

Il y a quelques mois, en gros à la « vic­toire » de la coa­li­tion Cdu/​Csu — Fdp aux élec­tions (ils sont en bas du trou dans les son­dages, en ce moment), je me suis « amu­sé » à lire les com­men­taires sur les sites des jour­naux alle­mands. j’avais été atter­ré par la flot de venin déver­sé contre les « aso­ciaux ». [Note du « Tra­duc­teur » : en Alle­mand, le mot « Aso­zial » —asso­cial— est un mot char­gé d’une conno­ta­tion *très* péjo­ra­tive. C’est un petit peu la ver­sion « offi­cielle » de l’expression fran­çaise « cas social », en plus néga­tif. C’est pra­ti­que­ment une insulte dans la bouche d’un alle­mand.]

On les char­geait de tous les maux de la socié­té. On les sus­pec­tait, pra­ti­que­ment offi­ciel­le­ment, d’être géné­ra­le­ment des voleurs, qui touchent des pres­ta­tion sociales sans jamais essayer de tra­vailler, etc.

J’imagine que les gens qui écrivent ce genre de choses « voient » dans leur tête les *autres* pauvres. Ceux qu’on *voit*. Ceux qu’on voit faire la manche dans la rue, dans le métro. On peut les voir être pauvres. Ils sont sou­vent sales.

Mais les invi­sibles sont plus nom­breux. La popu­la­tion les ignore. Mieux : ignore leur exis­tence. C’est ce qui per­met au mythe de l’Allemagne riche, datant des années 60 ou 70, de sur­vivre, la social-démo­cra­tie soli­daire. Il n’y a que peu de pauvres. Visibles.

Mais com­bien d’invisibles pour comp­ter leurs cen­times à la caisse, com­bien pour plon­ger la main à l’aveuglette dans les pou­belles à la recherche de bou­teilles vides, syno­nymes d’un petit peu d’argent, d’un petit peu à man­ger, un petit peu de vie ?

Pas de commentaire

Pas encore de commentaire.

RSS feed for comments on this post.

Nous sommes désolés, il est pour le moment impossible de laisser un commentaire.

Moteur du site : wordpress 4.9.3 - Thème : «Back in Black 2» crée par Frederic de Villamil (traduit en français par amnesix)