[free Plastine] épisode 3 : je n’ai plus de pain…

épisode un : la poupée qui dit « non »» épisode deux : le jouet extraordinaire
Jénine, 2002 — Berlin, 2010
Ça n’a l’air de rien, je sais, mais je n’ai plus de pain. Et bien que ça n’ait l’air de rien, je suis en fait bien embêté.
Je sais, il y a une solution simple : aller en acheter.
Mais je suis à Jénine. Et les Israéliens aussi. Donc la ville est fermée.
Depuis 4 jours.
Mais je n’ai plus de pain. Donc il va falloir que je sorte. Mais la ville est fermée. Mais je n’ai plus de pain.
Je retourne toute la cuisine, et suis obligé d’admettre la vérité : il va falloir que je sorte.
Mon problème est loin d’être unique, naturellement. Dans un sens, j’ai de la chance d’être à Jénine. Naplouse, par exemple, a été fermée cette année plusieurs fois, pendant parfois des semaines d’affilée. Et même dans la « banlieue » de Jérusalem où j’étais avant, il m’est arrivé d’avoir une fois plus d’une semaine de fermeture.
À défaut d’être unique, mon problème est cela dit toujours différent de celui de mes voisins. Différent comment ? C’est d’un côté plus facile, et d’un autre côté moins facile. La face « facile » de mon problème particulier est, naturellement, mon passeport. Avec un passeport européen, il est généralement plus facile de « passer » au cas où, un jour de fermeture, en cas de rencontre de soldats israéliens. J’insiste sur le mot « généralement ». La face « moins facile », c’est que je suis seul. Pas de famille, peu de connaissances, et mon caractère ne me prédispose pas à avoir des rapports avec mon entourage.
Donc il va falloir que je sorte.
Je ne sors jamais sans mon grand chapeau. Pour ceux qui connaissent, mon chapeau est un Tilly. En gros, un chapeau de brousse. Même quand il pleut, je porte mon chapeau. C’est à peu près l’équivalent de porter une pancarte qui dit d’un côté « je ne suis pas d’ici, je ne suis pas un autochtone, ne tirez pas s’il vous plaît », et de l’autre côté « c’est moi, le type qui habite dans la ville et qui prend tout le temps des photos, vous me connaissez, je ne suis pas un soldat, ne tirez pas s’il vous plaît ».
Sérieusement, ce chapeau m’a déjà évité des problèmes sérieux. L’autre jour, ou plus exactement l’autre nuit, je suis allé au café Internet. La ville était fermée, mais je n’ai pas vu de soldats. Mais le lendemain matin, alors que je distribuais à manger avec une ambulance, dans une maison occupée, un soldat m’a dit de ne plus sortir la nuit, que lui avait été bonne pomme, mais que ses collègues n’avaient pas apprécié mon escapade nocturne. Quand, surpris je lui ai demandé d’où il sortait cette drôle d’idée que je me baladais en pleine nuit en plein couvre-feu, il a fait un grand sourire, et a pointé mon chapeau du doigt. « J’te connais, Cow-Boy… »
À part l’agacement de voir mon magnifique Tilly être pris pour un vulgaire chapeau de cow-boy, le fait est qu’il m’a bon et bien sauvé la mise. Ce n’est pas la première fois, mais certainement la plus sérieuse : le soldat portait un fusil de tireur d’élite.
C’est pas tout ça, mais j’ai faim. Chapeau, t-shirt bariolé –couleur « touriste »-, j’ai mon sac à dos En route.
Je suis le chemin, entre deux murs, sur quelques mètres, jusqu’à ce que j’arrive à la rue. Là, premier passage « délicat ». Je sais bien que les statistiques sont plutôt de mon côté, et qu’il est relativement improbable qu’un soldat israélien ouvre le feu sans sommation juste parce que je vais traverser la rue, mais il suffit d’une fois, et c’est déjà arrivé. À d’autres que moi, certes, mais tout de même. Donc, comme tout le monde, avant de traverser la rue, je passe doucement la tête, et regarde à droite et à gauche. En fait, il convient de prendre son temps pour regarder. Les Israéliens sont parfois coiffés de sortes d’énormes crêpes, ou plutôt de bérets de chasseurs alpins, mais beaucoup plus larges. C’est ridicule, naturellement, quand on voit un type marcher dans la rue avec un truc comme ça sur la tête, mais dans mon cas, la première fois où j’ai soudain vu un soldat en uniforme et en arme se lever là où je n’avais vu jusque là qu’un tas informe, j’ai compris que les Israéliens prennent le camouflage au sérieux. En gros, tant qu’ils ne bougent pas, on ne les voit pas. C’est là qu’ils sont dangereux.
Bon. Personne en vue. Je traverse la rue. Lentement, sans me dépêcher. C’est plus sûr. Je sais que la plupart des soldats ont au moins autant peur que moi, et je ne veux bousculer personne. Le mélange « peur + arme » à feu est trop souvent détonnant.
Ce genre de trajets, dans des rues vides, j’en ai déjà fait des centaines. Mais je ne peux pas m’y habituer. Et c’est très bien ainsi. Quand on s’habitue, on cesse de faire attention.
Ça y est, j’ai traversé la rue. Maintenant je suis tranquille : il n’y a aucune chance que les soldats s’aventurent dans ce quartier sans le soutien de blindés, et si ils étaient là, je le saurais. Dans une ville morte, le bruit des moteurs de blindés s’entend de loin. Notez que parfois, ils rusent, les soldats. Moi j’habite à flanc de colline, et j’ai une chouette vue sur le centre-ville. L’autre nuit, j’ai entendu des blindés entrer en ville. Je suis sorti avec mes jumelles sur la terrasse, et je les ai observés. Curieux, ils étaient trois. Normalement, les blindés sont toujours par deux. Mais là, trois. Ils ont longé l’hôpital, et se sont arrêtés à côté de la mosquée. Et ils ont éteint leurs moteurs. Ils sont restés là plus de trois heures. Moi, j’étais rentré, naturellement. Personne n’attend trois heures. Et d’un seul coup, vers minuit, moteurs. Instictivement, j’ai pris mes jumelles, et j’ai vu deux chars, toutes lumières allumées, qui prenaient la direction de leur camp. Mais j’ai vu aussi le troisième, un trou noir mouvant, qui lui suivait, sans lumières. Je les ai perdus de vue dans la ville, et quand j’ai pu à nouveau les voir, il n’étaient plus que deux. Le troisième était maintenant caché quelque part.
Quoi qu’il en soit, je pense que pour le moment, je suis tranquille. Je marche normalement.
Enfin, quand je dis « normalement »…
Essayez d’imaginer votre ville, en plein jour, sous le soleil, mais vide. Silencieuse. Pas un gamin en train de jouer, pas une voiture, rien. C’est ce que j’appelle « marcher normalement », ces jours-ci.
Ha, la boutique que je voulais visiter. Elle est fermée. Avant, j’aurais fait la tête, et j’aurais cherché plus loin. Mais depuis le temps… je frappe au store. Je sais que, quelque part, peut-être d’une fenêtre d’en face, on me regarde. Le guetteur attend d’être sûr que ce n’est pas une embrouille. Mais si près de chez moi, je suis connu. Donc, à peine une petite minute plus tard, la porte s’entrouvre. Je rentre, et la porte est immédiatement à nouveau fermée, mais pas verrouillée.
Ils sont trois dans la boutique. Le patron, un gamin d’une douzaine d’années —probablement son fils— et un autre adulte. On « discute » un moment. Mes trois mots d’arabe, leurs trois mots d’anglais, et beaucoup, beaucoup de sourires. On m’offre le café, naturellement. J’ai horreur de leur café, avec de la cardamone, mais il est impensable de le refuser. Et puis on commence à causer boutique. La question n’est pas ce que je veux, mais ce qu’ils ont en stock. L’approvisionnement est un problème. Chez moi, par exemple, il n’y a plus d’eau. L’eau est distribuée par camions. Mais quand la ville est fermée, on se retrouve rapidement au sec. Inventaire : du hummus (israélien), des sucreries (made in Israël), deux cartons de Pringles (j’en prends deux tubes), un stock de Coca (J’en prends deux bouteilles), et c’est tout que je peux m’imaginer acheter. Pas de pain, naturellement. Il y a des nouilles, certes, mais les nouilles sans eau…
Même en temps « normaux », c’est à dire en période où la ville est ouverte, l’approvisionnement est difficile. Les trois routes qui mènent à Jénine sont contrôlées par les Israéliens. Donc, en gros, les camions israéliens passent, les autres, non. Je vois régulièrement le camion de Coca-Cola, par exemple. Mais les Palestiniens doivent acheter et manger israélien. Principalement.
Au moment de payer, le téléphone du patron sonne. Le patron fait à son ami un geste, et l’autre se rue sur la porte, et la verrouille. Le gamin passe dans l’arrière-boutique, ferme la porte derrière lui, et j’entends les clés. Il nous enferme.
Le patron raccroche, et me dit un des trois mots d’arabe que je connais. Celui qui veut dire « soldats ». Et la seconde suivante, j’entends un moteur. À l’oreille, une jeep. D’accord : une Range Rover. Pour les fétichistes.
Quand on vit dans une zone « chaude » comme Jénine, on éduque ses oreilles. C’est une question de survie. Je peux reconnaître les armes israéliennes (M14, M16, de très petits calibres) et les armes palestiniennes (AK, calibre un petit peu plus gros). Pareil avec les moteurs : le moteur d’une jeep ne me fait pas le même effet que celui d’un APC (transport de troupes blindé, sur chenilles) ou celui d’un char de combat. Le moins dangereux des moteurs est celui des bulldozers (D9). Le pire, c’est celui des « drones », des robots volants. Ils sont toujours suivis d’un assaut. Au sol, ou aérien.
La jeep passe, lentement. J’entends de l’intérieur des grands rires. Les soldats sont de bonne humeur. C’est généralement une bonne nouvelle.
D’un seul coup, un bruit sourd. Quelque chose qui tombe au sol, et qui atteint le store. Puis BANG!. Une grenade. Le genre qu’ils utilisent aux check-points quand ils veulent disperser la foule. Ça fait un bruit d’enfer. Et ils continuent leur route, en riant. Bonne blague, non ? Il faut bien que les enfants s’amusent.
Le temps de se remettre, en se frottant les oreilles, et le prochain bruit. Je me fige. C’est un blindé. Un APC. Le modèle qu’ils utilisent à Jénine a un moteur que je trouve terrifiant. Et si j’y ajoute l’image, ce truc est vraiment terrifiant. Très large, et très bas. Il y a deux mitrailleuses à l’avant, télécommandées de l’intérieur. Et il est rapide, le monstre. Je l’entends monter la côte par la route. Il roule lentement. Il passe devant la boutique. Le patron et moi on est assis derrière le comptoir. Pas à l’aise. Il s’arrête, probablement à un dizaine de mètres. J’entends son binome arriver. Ils sont toujours deux par deux. Ils progressent souvent comme ça. Le premier avance, s’arrête, le second le rejoint, s’arrête, le premier repart, etc.
Le second s’arrête derrière le premier, et donc devant la boutique. J’entends le premier repartir.
Après une ou deux minutes, le second s’ébranle. Je le sens; la boutique entière tremble.
D’un seul coup, une rafale d’arme automatique. Énorme. Du 12,7, à vue d’oreille. C’est une des deux mitrailleuses. Et immédiatement derrière, un explosion. Je suis maintenant allongé derrière le comptoir, sans m’en être rendu compte. Et puis le second blindé s’en va.
Le téléphone sonne. Le patron, visiblement secoué, décroche. Quand il a fini de parler, il me fait signe de le suivre. Il déverrouille la porte de la boutique, et sort. Je l’accompagne. Sans un mot, il me montre du doigt, par terre, une grande flaque d’eau. Je ne comprends pas tout de suite. Je vois une femme sortir d’une maison, la plus proche de la flaque. Elle est visiblement désespérée. Je finis par comprendre : les soldats ont descendu sa citerne d’eau. C’est une de leurs grandes blagues favorites. Pourquoi ? Parce que. Pour rigoler. Les citernes sont installées sur le toit. De ma terrasse, un jour, j’ai pu suivre le trajet d’un binome blindé en voyant les colonnes d’eau provoquées par l’explosion des citernes.
C’est fini ici. Je n’entends plus de moteur, je peux partir. Si j’ai un petit peu de chance, les blindés ne seront pas arrêtées sur la route à proximité de l’endroit où je la traverse.
Je décide de prendre un autre chemin. Je traverse la route une cinquante de mètres plus bas. Je vois des gamins installer tout un bric à brac sur la route. Il y a une batterie de voiture, un tambour de machine à laver rouillé, ce genre de trucs. Un blindé n’avance pas comme ça à l’aveugle. Chacun de ces obstacles pourrait être une bombe. Les soldats vont devoir vérifier chaque obstacle. Ils ont horreur de ça. Ça fait des moments les plus dangereux pour eux. Il suffirait d’un sniper, un seul… C’est la revanche pour la citerne. Il faut bien que tous les enfants s’amusent.
Je suis en route depuis pratiquement une heure, et j’ai parcouru en gros deux cent mètres.
Et je n’ai toujours de pain.
[Note de l’auteur : la photo est de la même ville, mais quelques jours plus tard. L’eau est, ce jour là, de l’eau de pluie.]