[free Plastine] épisode 3 : je n’ai plus de pain…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Free Plastine... — le mer 2 juin 2010 à 18:41


épisode un : la pou­pée qui dit « non »» épisode deux : le jouet extraordinaire

Jénine, 2002 — Ber­lin, 2010

Ça n’a l’air de rien, je sais, mais je n’ai plus de pain. Et bien que ça n’ait l’air de rien, je suis en fait bien embêté.

Je sais, il y a une solu­tion simple : aller en acheter.

Mais je suis à Jénine. Et les Israé­liens aussi. Donc la ville est fermée.

Depuis 4 jours.

Mais je n’ai plus de pain. Donc il va fal­loir que je sorte. Mais la ville est fermée. Mais je n’ai plus de pain.

Je retourne toute la cui­sine, et suis obligé d’admettre la vérité : il va fal­loir que je sorte.

Mon pro­blème est loin d’être unique, natu­rel­le­ment. Dans un sens, j’ai de la chance d’être à Jénine. Naplouse, par exemple, a été fer­mée cette année plu­sieurs fois, pen­dant par­fois des semaines d’affilée. Et même dans la « ban­lieue » de Jéru­sa­lem où j’étais avant, il m’est arrivé d’avoir une fois plus d’une semaine de fermeture.

À défaut d’être unique, mon pro­blème est cela dit tou­jours dif­fé­rent de celui de mes voi­sins. Dif­fé­rent com­ment ? C’est d’un côté plus facile, et d’un autre côté moins facile. La face « facile » de mon pro­blème par­ti­cu­lier est, natu­rel­le­ment, mon pas­se­port. Avec un pas­se­port euro­péen, il est géné­ra­le­ment plus facile de « pas­ser » au cas où, un jour de fer­me­ture, en cas de ren­contre de sol­dats israé­liens. J’insiste sur le mot « géné­ra­le­ment ». La face « moins facile », c’est que je suis seul. Pas de famille, peu de connais­sances, et mon carac­tère ne me pré­dis­pose pas à avoir des rap­ports avec mon entourage.

Donc il va fal­loir que je sorte.

Je ne sors jamais sans mon grand cha­peau. Pour ceux qui connaissent, mon cha­peau est un Tilly. En gros, un cha­peau de brousse. Même quand il pleut, je porte mon cha­peau. C’est à peu près l’équivalent de por­ter une pan­carte qui dit d’un côté « je ne suis pas d’ici, je ne suis pas un autoch­tone, ne tirez pas s’il vous plaît », et de l’autre côté « c’est moi, le type qui habite dans la ville et qui prend tout le temps des pho­tos, vous me connais­sez, je ne suis pas un sol­dat, ne tirez pas s’il vous plaît ».

Sérieu­se­ment, ce cha­peau m’a déjà évité des pro­blèmes sérieux. L’autre jour, ou plus exac­te­ment l’autre nuit, je suis allé au café Inter­net. La ville était fer­mée, mais je n’ai pas vu de sol­dats. Mais le len­de­main matin, alors que je dis­tri­buais à man­ger avec une ambu­lance, dans une mai­son occu­pée, un sol­dat m’a dit de ne plus sor­tir la nuit, que lui avait été bonne pomme, mais que ses col­lègues n’avaient pas appré­cié mon esca­pade noc­turne. Quand, sur­pris je lui ai demandé d’où il sor­tait cette drôle d’idée que je me bala­dais en pleine nuit en plein couvre-​​feu, il a fait un grand sou­rire, et a pointé mon cha­peau du doigt. « J’te connais, Cow-​​Boy… »

À part l’agacement de voir mon magni­fique Tilly être pris pour un vul­gaire cha­peau de cow-​​boy, le fait est qu’il m’a bon et bien sauvé la mise. Ce n’est pas la pre­mière fois, mais cer­tai­ne­ment la plus sérieuse : le sol­dat por­tait un fusil de tireur d’élite.

C’est pas tout ça, mais j’ai faim. Cha­peau, t-​​shirt bariolé –cou­leur « tou­riste »-, j’ai mon sac à dos En route.

Je suis le che­min, entre deux murs, sur quelques mètres, jusqu’à ce que j’arrive à la rue. Là, pre­mier pas­sage « déli­cat ». Je sais bien que les sta­tis­tiques sont plu­tôt de mon côté, et qu’il est rela­ti­ve­ment impro­bable qu’un sol­dat israé­lien ouvre le feu sans som­ma­tion juste parce que je vais tra­ver­ser la rue, mais il suf­fit d’une fois, et c’est déjà arrivé. À d’autres que moi, certes, mais tout de même. Donc, comme tout le monde, avant de tra­ver­ser la rue, je passe dou­ce­ment la tête, et regarde à droite et à gauche. En fait, il convient de prendre son temps pour regar­der. Les Israé­liens sont par­fois coif­fés de sortes d’énormes crêpes, ou plu­tôt de bérets de chas­seurs alpins, mais beau­coup plus larges. C’est ridi­cule, natu­rel­le­ment, quand on voit un type mar­cher dans la rue avec un truc comme ça sur la tête, mais dans mon cas, la pre­mière fois où j’ai sou­dain vu un sol­dat en uni­forme et en arme se lever là où je n’avais vu jusque là qu’un tas informe, j’ai com­pris que les Israé­liens prennent le camou­flage au sérieux. En gros, tant qu’ils ne bougent pas, on ne les voit pas. C’est là qu’ils sont dangereux.

Bon. Per­sonne en vue. Je tra­verse la rue. Len­te­ment, sans me dépê­cher. C’est plus sûr. Je sais que la plu­part des sol­dats ont au moins autant peur que moi, et je ne veux bous­cu­ler per­sonne. Le mélange « peur + arme » à feu est trop sou­vent détonnant.

Ce genre de tra­jets, dans des rues vides, j’en ai déjà fait des cen­taines. Mais je ne peux pas m’y habi­tuer. Et c’est très bien ainsi. Quand on s’habitue, on cesse de faire attention.

Ça y est, j’ai tra­versé la rue. Main­te­nant je suis tran­quille : il n’y a aucune chance que les sol­dats s’aventurent dans ce quar­tier sans le sou­tien de blin­dés, et si ils étaient là, je le sau­rais. Dans une ville morte, le bruit des moteurs de blin­dés s’entend de loin. Notez que par­fois, ils rusent, les sol­dats. Moi j’habite à flanc de col­line, et j’ai une chouette vue sur le centre-​​ville. L’autre nuit, j’ai entendu des blin­dés entrer en ville. Je suis sorti avec mes jumelles sur la ter­rasse, et je les ai obser­vés. Curieux, ils étaient trois. Nor­ma­le­ment, les blin­dés sont tou­jours par deux. Mais là, trois. Ils ont longé l’hôpital, et se sont arrê­tés à côté de la mos­quée. Et ils ont éteint leurs moteurs. Ils sont res­tés là plus de trois heures. Moi, j’étais ren­tré, natu­rel­le­ment. Per­sonne n’attend trois heures. Et d’un seul coup, vers minuit, moteurs. Ins­tic­ti­ve­ment, j’ai pris mes jumelles, et j’ai vu deux chars, toutes lumières allu­mées, qui pre­naient la direc­tion de leur camp. Mais j’ai vu aussi le troi­sième, un trou noir mou­vant, qui lui sui­vait, sans lumières. Je les ai per­dus de vue dans la ville, et quand j’ai pu à nou­veau les voir, il n’étaient plus que deux. Le troi­sième était main­te­nant caché quelque part.

Quoi qu’il en soit, je pense que pour le moment, je suis tran­quille. Je marche normalement.

Enfin, quand je dis « normalement »…

Essayez d’imaginer votre ville, en plein jour, sous le soleil, mais vide. Silen­cieuse. Pas un gamin en train de jouer, pas une voi­ture, rien. C’est ce que j’appelle « mar­cher nor­ma­le­ment », ces jours-​​ci.

Ha, la bou­tique que je vou­lais visi­ter. Elle est fer­mée. Avant, j’aurais fait la tête, et j’aurais cher­ché plus loin. Mais depuis le temps… je frappe au store. Je sais que, quelque part, peut-​​être d’une fenêtre d’en face, on me regarde. Le guet­teur attend d’être sûr que ce n’est pas une embrouille. Mais si près de chez moi, je suis connu. Donc, à peine une petite minute plus tard, la porte s’entrouvre. Je rentre, et la porte est immé­dia­te­ment à nou­veau fer­mée, mais pas verrouillée.

Ils sont trois dans la bou­tique. Le patron, un gamin d’une dou­zaine d’années —pro­ba­ble­ment son fils— et un autre adulte. On « dis­cute » un moment. Mes trois mots d’arabe, leurs trois mots d’anglais, et beau­coup, beau­coup de sou­rires. On m’offre le café, natu­rel­le­ment. J’ai hor­reur de leur café, avec de la car­da­mone, mais il est impen­sable de le refu­ser. Et puis on com­mence à cau­ser bou­tique. La ques­tion n’est pas ce que je veux, mais ce qu’ils ont en stock. L’approvisionnement est un pro­blème. Chez moi, par exemple, il n’y a plus d’eau. L’eau est dis­tri­buée par camions. Mais quand la ville est fer­mée, on se retrouve rapi­de­ment au sec. Inven­taire : du hum­mus (israé­lien), des sucre­ries (made in Israël), deux car­tons de Pringles (j’en prends deux tubes), un stock de Coca (J’en prends deux bou­teilles), et c’est tout que je peux m’imaginer ache­ter. Pas de pain, natu­rel­le­ment. Il y a des nouilles, certes, mais les nouilles sans eau…

Même en temps « nor­maux », c’est à dire en période où la ville est ouverte, l’approvisionnement est dif­fi­cile. Les trois routes qui mènent à Jénine sont contrô­lées par les Israé­liens. Donc, en gros, les camions israé­liens passent, les autres, non. Je vois régu­liè­re­ment le camion de Coca-​​Cola, par exemple. Mais les Pales­ti­niens doivent ache­ter et man­ger israé­lien. Principalement.

Au moment de payer, le télé­phone du patron sonne. Le patron fait à son ami un geste, et l’autre se rue sur la porte, et la ver­rouille. Le gamin passe dans l’arrière-boutique, ferme la porte der­rière lui, et j’entends les clés. Il nous enferme.

Le patron rac­croche, et me dit un des trois mots d’arabe que je connais. Celui qui veut dire « sol­dats ». Et la seconde sui­vante, j’entends un moteur. À l’oreille, une jeep. D’accord : une Range Rover. Pour les fétichistes.

Quand on vit dans une zone « chaude » comme Jénine, on éduque ses oreilles. C’est une ques­tion de sur­vie. Je peux recon­naître les armes israé­liennes (M14, M16, de très petits calibres) et les armes pales­ti­niennes (AK, calibre un petit peu plus gros). Pareil avec les moteurs : le moteur d’une jeep ne me fait pas le même effet que celui d’un APC (trans­port de troupes blindé, sur che­nilles) ou celui d’un char de com­bat. Le moins dan­ge­reux des moteurs est celui des bull­do­zers (D9). Le pire, c’est celui des « drones », des robots volants. Ils sont tou­jours sui­vis d’un assaut. Au sol, ou aérien.

La jeep passe, len­te­ment. J’entends de l’intérieur des grands rires. Les sol­dats sont de bonne humeur. C’est géné­ra­le­ment une bonne nouvelle.

D’un seul coup, un bruit sourd. Quelque chose qui tombe au sol, et qui atteint le store. Puis BANG!. Une gre­nade. Le genre qu’ils uti­lisent aux check-​​points quand ils veulent dis­per­ser la foule. Ça fait un bruit d’enfer. Et ils conti­nuent leur route, en riant. Bonne blague, non ? Il faut bien que les enfants s’amusent.

Le temps de se remettre, en se frot­tant les oreilles, et le pro­chain bruit. Je me fige. C’est un blindé. Un APC. Le modèle qu’ils uti­lisent à Jénine a un moteur que je trouve ter­ri­fiant. Et si j’y ajoute l’image, ce truc est vrai­ment ter­ri­fiant. Très large, et très bas. Il y a deux mitrailleuses à l’avant, télé­com­man­dées de l’intérieur. Et il est rapide, le monstre. Je l’entends mon­ter la côte par la route. Il roule len­te­ment. Il passe devant la bou­tique. Le patron et moi on est assis der­rière le comp­toir. Pas à l’aise. Il s’arrête, pro­ba­ble­ment à un dizaine de mètres. J’entends son binome arri­ver. Ils sont tou­jours deux par deux. Ils pro­gressent sou­vent comme ça. Le pre­mier avance, s’arrête, le second le rejoint, s’arrête, le pre­mier repart, etc.

Le second s’arrête der­rière le pre­mier, et donc devant la bou­tique. J’entends le pre­mier repartir.

Après une ou deux minutes, le second s’ébranle. Je le sens; la bou­tique entière tremble.

D’un seul coup, une rafale d’arme auto­ma­tique. Énorme. Du 12,7, à vue d’oreille. C’est une des deux mitrailleuses. Et immé­dia­te­ment der­rière, un explo­sion. Je suis main­te­nant allongé der­rière le comp­toir, sans m’en être rendu compte. Et puis le second blindé s’en va.

Le télé­phone sonne. Le patron, visi­ble­ment secoué, décroche. Quand il a fini de par­ler, il me fait signe de le suivre. Il déver­rouille la porte de la bou­tique, et sort. Je l’accompagne. Sans un mot, il me montre du doigt, par terre, une grande flaque d’eau. Je ne com­prends pas tout de suite. Je vois une femme sor­tir d’une mai­son, la plus proche de la flaque. Elle est visi­ble­ment déses­pé­rée. Je finis par com­prendre : les sol­dats ont des­cendu sa citerne d’eau. C’est une de leurs grandes blagues favo­rites. Pour­quoi ? Parce que. Pour rigo­ler. Les citernes sont ins­tal­lées sur le toit. De ma ter­rasse, un jour, j’ai pu suivre le tra­jet d’un binome blindé en voyant les colonnes d’eau pro­vo­quées par l’explosion des citernes.

C’est fini ici. Je n’entends plus de moteur, je peux par­tir. Si j’ai un petit peu de chance, les blin­dés ne seront pas arrê­tées sur la route à proxi­mité de l’endroit où je la traverse.

Je décide de prendre un autre che­min. Je tra­verse la route une cin­quante de mètres plus bas. Je vois des gamins ins­tal­ler tout un bric à brac sur la route. Il y a une bat­te­rie de voi­ture, un tam­bour de machine à laver rouillé, ce genre de trucs. Un blindé n’avance pas comme ça à l’aveugle. Cha­cun de ces obs­tacles pour­rait être une bombe. Les sol­dats vont devoir véri­fier chaque obs­tacle. Ils ont hor­reur de ça. Ça fait des moments les plus dan­ge­reux pour eux. Il suf­fi­rait d’un sni­per, un seul… C’est la revanche pour la citerne. Il faut bien que tous les enfants s’amusent.

Je suis en route depuis pra­ti­que­ment une heure, et j’ai par­couru en gros deux cent mètres.

Et je n’ai tou­jours de pain.

[Note de l’auteur : la photo est de la même ville, mais quelques jours plus tard. L’eau est, ce jour là, de l’eau de pluie.]

Pas de commentaire

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Nous sommes désolés, il est pour le moment impossible de laisser un commentaire.

Moteur du site : wordpress 3.4 - Thème : «Back in Black 2» crée par Frederic de Villamil (traduit en français par amnesix)