… dans la folie …

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Aphasie,Journal — le mar 21 avr 2009 à 16:21

à la foulée ...

Nom d’un chien ! Je pen­sais que mon apha­sie, ou plus exac­te­ment la par­tie de mon apha­sie qui m’encombre l’élocution, était plus ou moins réser­vée à la zone «quatre syl­labes et plus», sur­tout en Français.

Et tout à l’heure, dis­cu­tant avec moi-​​même, comme je fais sou­vent, j’en arrive à une expres­sion du genre «dans la folie». Ça, pour ce que j’en ai com­pris, c’est de l’aphasie pure. L’expression cible était natu­rel­le­ment «dans la fou­lée». Deux tous petits pho­nèmes échan­gés, et je suis blo­qué. Il m’a fallu bien cinq secondes pour décou­vrir que quelque chose n’allait pas, et plus de cinq minutes pour com­prendre ce qu’il n’allait pas. Folie, fou­lée, c’était le même mot pour moi. Je n’arrêtais pas de répé­ter dans ma tête «dans la folie», sachant que quelque chose ne mar­chait pas rond, et à chaque fois que je disais «dans la folie», c’était avec le sou­rire d’un vain­queur. J’avais enfin trouvé le mot cor­rect… attends une minute, là… non, ça va pas, là… non, c’est «dans la folie» ! … attends une minute, là…

En fait c’est le pro­ces­sus «tra­di­tion­nel» pour moi. À chaque fois que, devant mon cla­vier je me retrouve blo­qué, ce n’est pas vrai­ment par manque d’un mot, mais par (abus ! je l’ai … non c’est pas ça, c’est.… abus !) *abon­dance* de mots. Là. ça vient de me le refaire. Je suis blo­qué, mais pour la rai­son que j’invoque (invi­tuel­le­ment… invi­tuel­le­ment…) habituellement.

C’est ça.

Quand je suis blo­qué, ce n’est pas qu’il me manque un mot. J’ai le concept dans ma tête, le sens du mot, et c’est tout natu­rel­le­ment que je com­mence à taper… autre chose. Taper me rend plus facile de me rendre compte quelque chose se passe. Ce qui me coince c’est l’apparition d’un mot *sem­blable* au mot auquel je pense.

La simi­li­tude me rend les choses dif­fi­ciles. C’est pour ça que pen­dant quelques minutes je tourne en rond. Et aussi pour ça que ça m’agace. Par­fois, il faut que je quitte ces mots sem­blables tota­le­ment, pour y reve­nir plus tard. Pen­ser à quelque chose de tota­le­ment dif­fé­rent. Ça m’arrive cou­ram­ment au cours (en fait : après) de mes conver­sa­tions avec Viola. Corol­laire, je me trouve régu­liè­re­ment à brûle-​​pourpoint à dire le mot que j’avais tenté de dire quelques phrases, minutes ou même heures aupa­ra­vant. Hors contexte.

Vous vous deman­dez pro­ba­ble­ment pour­quoi je n’ai pas com­pris (lire : for­mel­le­ment, écrit, cata­lo­gué) ça depuis les années que je me trim­balle ce bou­let. Pour­quoi j’utilise ce mot «apha­sie» en don­nant l’impression que j’ignore sa défi­ni­tion exacte, pour­quoi je ne me suis pas fait expli­quer tout ça par un méde­cin ? Pour­quoi est-​​ce que je suis en per­ma­nence obligé de [réin­vi­ter] réin­ven­ter l’eau chaude ?

Je pour­rais pré­tendre que les méde­cins n’en ont pas été capables, mais ce ne serait pas hon­nête. Je crois que je n’ai jamais vrai­ment coopéré. Et je crois que je sais pour­quoi, maintenant.

Je peux «com­prendre» tout ce qu’on m’explique. Je ne suis pas idiot, en fait. Mais quand on m’a expli­qué, même si j’ai «com­pris», com­prendre ne me sert à rien. J’ai besoin de com­prendre les rai­sons. J’ai besoin de com­prendre la mala­die, pas les symptômes.

Peut-​​être que je me la joue, là. Mais j’ai peut-​​être aussi mis le doigt sur un des méca­nismes basiques de mon apha­sie. Et si c’est ça, j’ai avancé.

4 commentaires

  1. Comment by thomasL — 22/04/2009 at 07:30

    Pas­sion­nant.

    Je me demande si ça a à voir avec une de mes expériences :

    De par mes séjours dans dif­fé­rents pays euro­péens, je peux me débrouiller rai­son­na­ble­ment (en plus du Fran­çais, ma langue mater­nelle) en Anglais, Ita­lien et depuis peu Nor­vé­gien. Je les mai­trise assez pour tenir une conversation.

    Je remarque tou­te­fois que le nor­vé­gien a pris la place de l’italien dans mes cases mémoires (je suis aussi infor­ma­ti­cien !) et il est véri­fié que les petits mots (‘oui’, ‘non’, ‘pas’, ‘peut-​​être’, etc…) sortent en nor­vé­gien même dans une conver­sa­tion en ita­lien. Cela ne se pro­duit jamais avec l’anglais. Par­fois, ce sont des verbes entiers que j’invente, ter­mi­nai­son ita­lienne acco­lée à une racine nor­vé­gienne (le syn­drome du ‘juk­sare’). Il faut un cer­tain temps d’immersion pour que mon ita­lien se puri­fie. À l’inverse, quand je débu­tais en nor­vé­gien, une simple conver­sa­tion télé­pho­nique en ita­lien m’empêchait d’aligner deux mots en norvégien.

    On ne parle pas d’aphasie, là, mais juste d’une dif­fi­culté à entre­te­nir de front deux langues dans ma petite tête (et pour­quoi ça ne se pro­duit qu’avec ma 3ème et 4ème langue?).

    Un aspect que je trouve encore plus inté­res­sant et qui m’épate assez est que, même à l’heure actuelle, je n’ai aucune dif­fi­culté à tenir un dis­cours /​ mono­logue dans ma tête en ita­lien où en nor­vé­gien. Je ne crois pas que mon voca­bu­laire est plus étoffé dans ma tête que dans ma bouche (pas de nou­veaux mots) mais j’ai l’impression que tout me vient plus faci­le­ment quand je me fais la conver­sa­tion dans ma petite tête.

    Oli­vier, quand tu dis que tu te parles sou­vent, c’est dans ta tête ou à voix haute?

  2. Comment by olivier — 22/04/2009 at 21:18

    Quand je me parle, c’est dans ma tête. Je crois. J’espère !

  3. Comment by thomasL — 23/04/2009 at 11:18

    Et bien faire le pas de pen­ser -> pro­non­cer -> s’entendre -> se com­prendre, je trouve ça vache­ment déce­vant. Je suis bien meilleur en langue dans ma tête que à l’oral :-/

  4. Comment by janela — 01/05/2009 at 15:05

    Je ren­ché­ris. Pas­sion­nant.
    Je crois qu’il y a des tas de points com­muns entre l’aphasique et l’étranger sur le plan fonc­tion­nel. les deux ont des dif­fi­cul­tés avec les auto­ma­tismes arti­cu­la­toires, les deux sont plus fati­gables en com­pré­hen­sion (conver­sa­tions de groupe, bruyantes, mul­ti­di­rec­tion­nelles), les deux ont des pannes de mémoire ver­bale, les deux ont plus de mal à trou­ver le mot juste quand la conver­sa­tion est ardue ou que l’émotion s’en mêle, etc etc. Mais il me semble que la grande dif­fé­rence c’est que l’étranger se sent tou­jours com­pé­tent dans sa langue mater­nelle, même s’il est dans un contexte où il ne peut la pra­ti­quer, alors que pour l’aphasique c’est la langue mater­nelle qui est désorganisée.

    Janela (c’est un mot que je trouve très beau, il signi­fie « Fenêtre » en portugais)

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