… dans la folie …
Nom d’un chien ! Je pensais que mon aphasie, ou plus exactement la partie de mon aphasie qui m’encombre l’élocution, était plus ou moins réservée à la zone «quatre syllabes et plus», surtout en Français.
Et tout à l’heure, discutant avec moi-même, comme je fais souvent, j’en arrive à une expression du genre «dans la folie». Ça, pour ce que j’en ai compris, c’est de l’aphasie pure. L’expression cible était naturellement «dans la foulée». Deux tous petits phonèmes échangés, et je suis bloqué. Il m’a fallu bien cinq secondes pour découvrir que quelque chose n’allait pas, et plus de cinq minutes pour comprendre ce qu’il n’allait pas. Folie, foulée, c’était le même mot pour moi. Je n’arrêtais pas de répéter dans ma tête «dans la folie», sachant que quelque chose ne marchait pas rond, et à chaque fois que je disais «dans la folie», c’était avec le sourire d’un vainqueur. J’avais enfin trouvé le mot correct… attends une minute, là… non, ça va pas, là… non, c’est «dans la folie» ! … attends une minute, là…
En fait c’est le processus «traditionnel» pour moi. À chaque fois que, devant mon clavier je me retrouve bloqué, ce n’est pas vraiment par manque d’un mot, mais par (abus ! je l’ai … non c’est pas ça, c’est.… abus !) *abondance* de mots. Là. ça vient de me le refaire. Je suis bloqué, mais pour la raison que j’invoque (invituellement… invituellement…) habituellement.
C’est ça.
Quand je suis bloqué, ce n’est pas qu’il me manque un mot. J’ai le concept dans ma tête, le sens du mot, et c’est tout naturellement que je commence à taper… autre chose. Taper me rend plus facile de me rendre compte quelque chose se passe. Ce qui me coince c’est l’apparition d’un mot *semblable* au mot auquel je pense.
La similitude me rend les choses difficiles. C’est pour ça que pendant quelques minutes je tourne en rond. Et aussi pour ça que ça m’agace. Parfois, il faut que je quitte ces mots semblables totalement, pour y revenir plus tard. Penser à quelque chose de totalement différent. Ça m’arrive couramment au cours (en fait : après) de mes conversations avec Viola. Corollaire, je me trouve régulièrement à brûle-pourpoint à dire le mot que j’avais tenté de dire quelques phrases, minutes ou même heures auparavant. Hors contexte.
Vous vous demandez probablement pourquoi je n’ai pas compris (lire : formellement, écrit, catalogué) ça depuis les années que je me trimballe ce boulet. Pourquoi j’utilise ce mot «aphasie» en donnant l’impression que j’ignore sa définition exacte, pourquoi je ne me suis pas fait expliquer tout ça par un médecin ? Pourquoi est-ce que je suis en permanence obligé de [réinviter] réinventer l’eau chaude ?
Je pourrais prétendre que les médecins n’en ont pas été capables, mais ce ne serait pas honnête. Je crois que je n’ai jamais vraiment coopéré. Et je crois que je sais pourquoi, maintenant.
Je peux «comprendre» tout ce qu’on m’explique. Je ne suis pas idiot, en fait. Mais quand on m’a expliqué, même si j’ai «compris», comprendre ne me sert à rien. J’ai besoin de comprendre les raisons. J’ai besoin de comprendre la maladie, pas les symptômes.
Peut-être que je me la joue, là. Mais j’ai peut-être aussi mis le doigt sur un des mécanismes basiques de mon aphasie. Et si c’est ça, j’ai avancé.

Comment by thomasL — 22/04/2009 at 07:30
Passionnant.
Je me demande si ça a à voir avec une de mes expériences :
De par mes séjours dans différents pays européens, je peux me débrouiller raisonnablement (en plus du Français, ma langue maternelle) en Anglais, Italien et depuis peu Norvégien. Je les maitrise assez pour tenir une conversation.
Je remarque toutefois que le norvégien a pris la place de l’italien dans mes cases mémoires (je suis aussi informaticien !) et il est vérifié que les petits mots (‘oui’, ‘non’, ‘pas’, ‘peut-être’, etc…) sortent en norvégien même dans une conversation en italien. Cela ne se produit jamais avec l’anglais. Parfois, ce sont des verbes entiers que j’invente, terminaison italienne accolée à une racine norvégienne (le syndrome du ‘juksare’). Il faut un certain temps d’immersion pour que mon italien se purifie. À l’inverse, quand je débutais en norvégien, une simple conversation téléphonique en italien m’empêchait d’aligner deux mots en norvégien.
On ne parle pas d’aphasie, là, mais juste d’une difficulté à entretenir de front deux langues dans ma petite tête (et pourquoi ça ne se produit qu’avec ma 3ème et 4ème langue?).
Un aspect que je trouve encore plus intéressant et qui m’épate assez est que, même à l’heure actuelle, je n’ai aucune difficulté à tenir un discours / monologue dans ma tête en italien où en norvégien. Je ne crois pas que mon vocabulaire est plus étoffé dans ma tête que dans ma bouche (pas de nouveaux mots) mais j’ai l’impression que tout me vient plus facilement quand je me fais la conversation dans ma petite tête.
Olivier, quand tu dis que tu te parles souvent, c’est dans ta tête ou à voix haute?
Comment by olivier — 22/04/2009 at 21:18
Quand je me parle, c’est dans ma tête. Je crois. J’espère !
Comment by thomasL — 23/04/2009 at 11:18
Et bien faire le pas de penser -> prononcer -> s’entendre -> se comprendre, je trouve ça vachement décevant. Je suis bien meilleur en langue dans ma tête que à l’oral :-/
Comment by janela — 01/05/2009 at 15:05
Je renchéris. Passionnant.
Je crois qu’il y a des tas de points communs entre l’aphasique et l’étranger sur le plan fonctionnel. les deux ont des difficultés avec les automatismes articulatoires, les deux sont plus fatigables en compréhension (conversations de groupe, bruyantes, multidirectionnelles), les deux ont des pannes de mémoire verbale, les deux ont plus de mal à trouver le mot juste quand la conversation est ardue ou que l’émotion s’en mêle, etc etc. Mais il me semble que la grande différence c’est que l’étranger se sent toujours compétent dans sa langue maternelle, même s’il est dans un contexte où il ne peut la pratiquer, alors que pour l’aphasique c’est la langue maternelle qui est désorganisée.
Janela (c’est un mot que je trouve très beau, il signifie « Fenêtre » en portugais)