
Voyager dans le temps ? C’est facile.
La technique n’a (naturellement) pas beaucoup évolué depuis qu’elle a été mise au point, dans les années 70, en RDA. Le seul changement, c’est qu’on se rend aujourd’hui compte que la machine à voyager dans le temps n’est pas exactement ce qu’on croyait à l’époque. La machine à voyager dans le temps ne peut vous envoyer que dans une seule période : les années 70 de la RDA. C’est la raison pour laquelle la RDA n’a pas su commercialiser cette magnifique invention. Et, sérieusement, qui voudrait visiter la RDA dans les années 70, hein…
J’ai pu tester cette machine hier.
C’est Viola qui nous a eu un ticket. Elle l’a reçu de sa caisse de santé.
On s’est rendus à l’adresse indiquée : le centre de l’hôpital de Berlin. Cet hôpital s’appelle « Hôpital Universitaire Charité ».
Quand on arrive, on est immédiatement écrasé, impressionné par l’énorme bâtiment. Enfin tant qu’on approche. Parce que dès qu’on le voit de près, l’ambiance change.
Il fait beau, le temps est magnifique, et pourtant, quand on longe le bâtiment, il fait froid. Les lampadaires sont made in RDA. Le porche de l’entrée des urgences me fait l’impression d’un jouet gonflable. Il y a des câbles électriques partout, qui tiennent avec des ficelles. Les murs sont vérolés de partout. On voit partout les structures métalliques qui affleurent du béton. On voit des filets de sécurité qui emballent des sections entières. Je ne suis pas à l’aise.
On rentre. Le mur du fond est couvert de panneaux. On cherche la section que Viola doit visiter. On cherche pendant une dizaine de minutes, et on abandonne. Alors je parviens à convaincre Viola de s’adresser à l’accueil. L’accueil, il est facile à trouver. Il y a un énorme panneau « Information » dessus. C’est un cube. Je veux dire : on peut faire le tour. Dedans, il y a quatre agents.
Viola leur demande : « elle est où, la section gynéco ? »
Les quatre agents (trois hommes et une… euh… femme, je crois) se regardent, l’air ahuri. La réponse tarde à venir. Et quand elle vient, elle est… bizarre. « Vous avez une prise en charge ? » Le second embraie immédiatement, pratiquement par réflexe : « C’est le papier rose ». Puis le troisième sursaute : « Vous avez un rendez-vous ? »
Moi, j’ai peur, là. Alors, histoire de me rassurer, je chuchotte à Viola, en français ? « Où est la caméra ? ». J’invoque l’esprit de la caméra invisible, histoire de me convaincre que c’est un gag. Du coup, je commence à m’intéresser aux quatre agents. Je regarde leurs chemises d’uniforme : dessus, il est écrit « sécurité ». Oh, ils portent un uniforme.
Viola insiste : « la section gynécologie, s’il vous plait ? ».
Palabres. Après consultations, l’un des quatre nous dit : « Je ne sais pas de quoi vous parlez. Allez à l’accueil du bâtiment 3. Pour y aller, c’est facile : vous sortez, vous allez à droite, vous traversez la route, vous passez sous le porche, ensuite vous prenez la prochaine à gauche, et ensuite vous tournez à droite. Le numéro 3, vous ne pouvez pas le rater. Il y a des portes automatiques ».
Haaaa, sa voix quand il a parlé des portes automatiques. Je pouvais y percevoir quelque chose comme de la fierté. Vous vous rendez compte ? Des portes au-to-ma-tiques !!
On est sortis, on a retrouvé le soleil. On s’est regardés tous les deux, interdits, et on s’est mis en route pour trouver le numéro trois.
Notez, on a fini par le trouver, le numéro 3. Il y a eu un petit peu de confusion, car par exemple sur la façade du numéro 5, il y avait une énorme plaque qui disait « amphithéatre 4 », et sur la façade du numéro 4, une non moins énorme plaque qui annonçait fièrement « amphithéâtre 3 ». Mais une fois éliminée la confusion entre « bâtiment » et « amphithéâtre », on a eu la force nécessaire de continuer à chercher. Et effectivement, nous avons trouvé une bâtiment qui portait le numéro trois. Et il y avait effectivement des portes automatiques.
Des doubles portes automatiques, même.
Passée la première, dans le sas, il y avait là quatre ou cinq chaises à roulettes. Mais dans un état ! J’hésite entre les mots « reliques » et « ruines ». Le mot « relique » a une connotation peut-être un petit peu trop positive. C’était des ruines. Des machins rouillés, des trucs sur lesquels je ne m’assoirais sous aucun prétexte.
Nous sommes regardés.
Nous avons passé la seconde porte automatique. Nous étions dans un hall. Béton, métal et verre. Et vide.
On est là, tous les deux, un petit peu comme des cons, devant un petit guichet « information » (je présume que c’est l’accueil) vide. De derrière, une voix « je peux vous aider ? »
Ho, oui !
La dame (pas d’ambiguité) demande à Viola le papier de la caisse de santé, l’examine longuement, et le pose sur le guichet. « Attendez-moi une minute, il faut que j’aille chercher mes lunettes ». Et, elle fait le tour du guichet, farfouille dans ses tiroirs, et en sort des (ses, j’espère…) lunettes. Sur sa chemise d’uniforme, le mot magique : « sécurité ».
Elle nous envoyés à l’accueil d’un service voisin. La dame nous a renvoyé au second étage. Là… personne. Des couloirs vides. Avec à droite comme à gauche un panneau annonçant « Besucherschleuse », avec un bouton. Pas facile à traduire, ça. Si je fais du mot à mot, ça donne « écluse à visiteurs ». En tant que visiteur, je pense qu’on doit sonner, et rentrer pour s’asseoir pour attendre que quelqu’un vienne pour s’occuper de lui. À gauche, « Besucherschleuse » de la « section 147 » (ne me demandez pas ce que c’est), alors qu’à droite, il y avait la « Besucherschleuse » de la « section 148 ».
On a fait preuve d’initiative, et on a avancé un petit peu plus loin. Les portes sont toutes numérotées, et sur l’étiquette on trouve le nom et la fonction de la personne qui travaille à l’intérieur. Ah, il y a aussi la surface exacte de la pière. 16,21 m2, la pièce à la porte de laquelle Viola a décidé de frapper. Ça disait « secrétariat ».
« Vous avez une prise en charge ? Et un rendez-vous ? ».
La dame était, curieusement, en civil. Elle est allée consulter ses collègues, et après plusieurs minutes de palabres, elle a rendu à Viola ses papiers, et lui a recommandé d’aller à l’accueil principal.
Une fois dans la rue, Viola décide de tenter sa chance dans le bâtiment d’en face, se fiant à la plaque « clinique ambulatoire ». Pourquoi pas. L’accueil principal, on le connaissait déjà.
Là, pour la première fois, nous avons affaire à du personnel médical. La dame s’interroge, et nous donne —enfin !!— l’adresse du service gynéco. C’est facile à trouver. Troisième étage, à gauche de l’ascenseur.
Radiants, après un petit bisou dans l’ascenseur, on arrive au troisième étage.
Vide.
Plus que vide. Les étiquettes des portes comprenant le numéro, la fonction, le nom, et la surface exacte, sont déguisées. Recouvertes de scotch opaque. On est dans un couloir fantôme. En levant les yeux, victoire :! Un panneau, avec une flèche, indiquant le service gynéco. On avance, jusqu’à la fin du couloir. Rien. On revient à l’ascenseur, et on entend quelqu’un. On court, et on voit un gamin, peut-être 19 ans, en tongs, en train de fermer à clé une des portes fantômes. Il n’a pas la réponse à la question, mais nous dit de le suivre. Il va jusqu’à là où nous étions. En passant, je note qu’il y a une étiquette qui n’a pas été cachée. Elle indique fièrement « couloir ». Le gamin trouve (comment, je ne sais pas) deux infirmières (euh… deux femmes avec des blouses blanches). Après un court palabre, une des deux se lance dans une explication insuivable. Tout ce que j’ai pu en comprendre, c’est que, bien qu’on était en dessous du panneau « service gynéco », il fallait aller dans un autre bâtiment. Enfin je crois. La dame ayant à plusieurs reprises montré du doigt à travers la fenêtre un bâtiment, dehors, j’en ai au moins tiré ça.
Voyant nos visages, le gamin nous dit : « suivez-moi ».
On est allés à la cave. On a suivi des kilomètres de couloirs souterrains à la « X-Files ». Machinalement, je me suis demandé si je n’aurais pas, par hasard, une lampe de poche dans mon sac. Et, après je ne sais combien de portes, on se retrouve dehors. Et le gamin nous montre du doigt un bâtiment, et, suivi du bruit de ses tongs, il est parti.
Nous rentrons dans le bâtiment. Il y a un panneau « information »… le guichet est fermé. Il y a des stores vénitiens fermés, et un panneau annonçant « pas d’informations disponibles ».
Donc, pas de trace d’un service gynéco. Mais un petit peu plus loin, dans le couloir, il y a un papier, manuscript, indiquant que le service gynéco avait déménagé, et qu’il se trouvait au troisième étage.
Ben tiens…
Arrivés à l’ascenseur (en fait il y en a deux, mais un des deux est en panne, avec un papier annonçant la remise en service fin 2023…), nous trouvons une note manuscripte nous indiquant que pour aller au quatrième étage, il faut descendre au troisième et finir l’ascension à pieds. Et, en effet, il n’y a que trois étages sur le panneau de commande. Apparemment, le rez-de-chaussée est au bouton « 1 ». En dessous, ça passe directement de « 1 » à « -1 ».
Une fois arrivés au troisième étage, le champ de distortion temporale commence à se dissoudre. La vie commence à reprendre un cours « normal ». J’avoue d’avoir hésité à demander pourquoi je ne pouvais pas trouver de toilettes pour hommes, juste par peur d’une réponse du genre « ce service est un service gynéco », et pourquoi les deux clientes et le médecin qui discutaient parlaient russe, mais sinon, le reste était visiblement normal. On a du attendre, remplir des formulaires, tout ça. On était heureux d’être sortis de ce piège.
La sortie de la machine à explorer le temps la RDA des années 70 est donc située à la porte du service de gynéco. Si vous la cherchez…
Et dire que je me demandais pourquoi j’avais lu qu’il existe des visites guidées de la Charité…