Feu sur la rampe…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le dim 30 Mai 2010 à 13:10

J’avais pro­mis, plus ou moins…

Alors voi­là une petite col­lec­tion de loco­mo­tives « uti­li­taires » que je trouve mar­rantes, quelques por­traits, quelques situa­tions. Un bien piètre résu­mé d’une jour­née magni­fique.

Un conseil. Si un jour vous enten­dez par­ler d’une mani­fes­ta­tion « à vapeur », quels que soient l’heure, l’endroit, la météo, le pro­gramme à la télé ce jour là, ou même (clin d’œil) la date de la paru­tion de la ver­sion « direc­tor » d’Avatar, pre­nez vos chaus­sures. Lais­sez à la mai­son votre montre. Invi­tez des gens que vous aimez, ouvrez grand les yeux, les oreilles, le cœur, et lais­sez-vous trim­bal­ler. Chaque fois que j’ai assis­té à une mani­fes­ta­tion de ce genre, j’en ai pris pour des années de bon­heur en stock.

Voi­là, à vous de cli­quer…

La belle, la bête…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le dim 23 Mai 2010 à 14:17


La machine le plus impo­sante que j’aie jamais vue. Construise en Alle­magne en 1957, à deux exem­plaires seule­ment. Les deux machines ont fonc­tion­né pen­dant dix ans avant d’être mises à la retraite d’office. Elle souf­frait aus­si d’anémie. Je veux dire par là qu’elle n’avait pas le ren­de­ment qu’on avait atten­du d’elle.

Mais quelle sil­houette !

Le musée de Neuen­mark-Wins­berg n’est pas très grand, mais très agréable. On est par­tis de Ber­lin à 6 heures du matin, et ren­trés à minuit. La pre­mière moi­tié du tra­jet était, mal­heu­reu­se­ment, assu­rée par une loco die­sel, et non à vapeur. Mais un peu après Leip­zig, on a retrou­vé l’autre moi­tié de notre train, avec la 01 0509 – 8 à vapeur, qui nous emme­née jusqu’à la gare de Neun­markt-Wins­berg.

Ce qui m’époustoufle tou­jours, c’est la réac­tion des gens qui se trouvent, d’un seul coup, en pré­sence d’une machine à vapeur. L’enthousiasme est géné­ral, et même conta­gieux. Des ginettes (géné­ra­le­ment trou­vées par groupes de deux) qui agitent fré­né­ti­que­ment les bras en criant, s’immobilisant de temps en temps pour prendre une pho­to avec leur télé­phone aux adultes qui spon­ta­né­ment explosent en applau­dis­se­ments incré­dules, tout le monde sou­rit. La machine à bon­heur.

L’autre truc qui me « troue » à chaque fois que je voyage à vapeur, c’est le nombre de gens, pla­cés dans les endroits les plus impro­bables, mais tous munis qui de camé­ras, qui d’appareils pho­to. Dans les arbres, dans les champs, en ville ou au plein milieu de nulle part, on en trouve un. Je ne sais pas com­ment ils savent, mais ils sont là, en embus­cade. Ils nous attendent. Une petite minute de bon­heur, et la machine est par­tie. Je pour­rais parier qu’après ils sprintent jusqu’á leur voi­ture, et roulent à tom­beau ouvert sur des iti­né­raires pré­ci­sé­ment éta­blis à l’avance, pour rejoindre à temps leur posi­tion en aval, pour une nou­velle minute de bon­heur. Des accros.

Une chouette jour­née. Vrai­ment.

Vision d’hier, photos de demain…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le ven 21 Mai 2010 à 06:30


Au dépour­vu. On vou­lait prendre le train, à la gare de Ber­lin-Frie­drichs­traße. Un train de ban­lieue. Et, arri­vé sur le quai, je trouve d’un seul coup sur un quai d’en face, une loco­mo­tive à vapeur. Ça me fait tou­jours le même effet. Notre train arri­vait sur notre quai, donc je n’ai eu que quelques secondes pour en pro­fi­ter.

J’adore ces machines.

Sur­tout la pro­chaine. Ça tombe bien, car la pro­chaine, c’est demain matin. Une jour­née dans un train à vapeur. Direc­tion la Bavière, et retour.

Tchoooooooo !!

Haut les mains !

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le mer 12 Mai 2010 à 07:53

Ça fait au moins deux jours que je cherche une idée de texte pour accom­pa­gner cette pho­to que j’adore. Je renonce.

Je me rends.

« Wir rocken die Bundesliga »… le foot qui vit : FC Sankt Pauli

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Journal — le lun 10 Mai 2010 à 12:00

J’écrivais, il y a un peu plus de deux ans ces quelques lignes :

Les joueurs de Sankt Pau­li sont répu­tés pour leur jeu rugueux. Mais la plu­part des fautes qu’ils com­mettent sont dues à leur manque de tech­nique, pas à leurs inten­tions. On ne les voit pra­ti­que­ment jamais avoir un geste violent ou dan­ge­reux.

Mais il n’est cepen­dant pas recom­mandé de les cher­cher, et encore moins de les trou­ver.

[…]

Je sou­haite au FC Sankt Pau­li de res­ter en deuxième divi­sion.

Hier, sur le stade de Mil­lern­tor, le FC Sankt Pau­li fêtait sa pro­mo­tion en Bun­des­li­ga, la pre­mière divi­sion alle­mande. J’en ai encore les larmes aux yeux. Les rai­sons, en vrac :

Sankt Pau­li a tou­jours été une club dif­fé­rent. Et, de plus, il a et l’intention et les moyens de le res­ter. Le club n’est pas limi­té à l’équipe : le public est à la fois le moteur et le garde-fou de l’équipe. Après un match (vic­to­rieux : 5 – 1 contre Koblenz), il y a deux semaines, le public entier sif­flait l’entraîneur, en récla­mant sa démis­sion. Le « jour­na­liste » de télé de ser­vice demande, sérieu­se­ment, à l’entraîneur la rai­son de ce com­por­te­ment. L’entraîneur a, sérieux comme un pape, sug­gé­ré que le but concé­dé à Koblenz a pro­ba­ble­ment déplu. Le même public, tou­jours com­plice, a, quelques semaines plus tôt, décla­ré une grève. Les Ultras ne sont entrés dans le stade que cinq minutes après le début du match, pri­vant l’équipe et la direc­tion de ces incroyables scènes qui se passent quand l’équipe pénètre sur le ter­rain. La rai­son ? La direc­tion avait deman­dé et obte­nu un ban­nis­se­ment des fans de Rostock, les­quels n’avaient envoyé que *sept* per­sonnes dans leur tri­bune vide. Rostock est *l’ennemi*. Les fans de Rostock et ceux de Sankt Pau­li en viennent régu­liè­re­ment aux mains. Mais pour les Ultras de Sankt Pau­li, il était inad­mis­sible qu’on inter­disse l’entrée à ceux mêmes qui les insultent à chaque ren­contre. Même l’ennemi a des droits.

Sankt Pau­li a dans son effec­tif le seul joueur à ce jour à être ouver­te­ment trai­té pour dépres­sion. La dépres­sion, dans le monde du foot, n’existe pas. Il a fal­lu le sui­cide, très, très média­ti­sé, du gar­dien de l’équipe natio­nale pour qu’on en parle. Pen­dant quelques jours. Chez Sankt Pau­li, le mot existe, on en parle. Le pré­sident de Sankt Pau­li est ouver­te­ment homo­sexuel. Il est direc­teur d’un théâtre qui pro­gramme régu­liè­re­ment des revues de tra­ves­tis. Et tout le monde s’en fout. À Mil­lern­tor per­sonne n’est indé­si­rable. À part les fas­cistes. Il y a, dans l’effectif, un titu­laire, vice-capi­taine, qui est, en fait un joueur à temps par­tiel. Il cumule avec un métier… sur­pre­nant : il est com­mis­saire de police. Dans la ville. Ce cas est unique en Alle­magne.

Le stade de Mil­lern­tor fait « peur ». Il impres­sionne. On peut voir les réac­tions des arbitres et des adver­saires quand ils entrent sur la pelouse. La musique est Hell’s Bells. Cette « entrée  » est répu­tée et « crainte » dans toute l’Allemagne. Le stade contient (une des tri­bunes est en cours de recons­truc­tion) 19 000 per­sonnes. Au moins la moi­tié des places sont des places « debout ». Et le stade chante de la pre­mière minute jusqu’à la der­nière. C’est dans ma liste de trucs « à faire avant de mou­rir ». L’ambiance est com­pa­rable à celle du stade de Dort­mund (le plus grand d’Allemagne, 80 552 places, et en moyenne plus de 79 000 spec­ta­teurs). Les fans des « grands » clubs alle­mands (Bayern, Schalke, etc.) en rêvent tout haut.

Hier, Sankt Pau­li a raté le « bou­clier », et n’est pas deve­nu cham­pion de seconde divi­sion. Alors quelqu’un (un joueur ?) a démon­té un enjo­li­veur de sa voi­ture. On fait la fête pareil. Car la deuxième divi­sion, c’est fini. Pour tou­jours, bien sûr. Comme les cinq fois pré­cé­dentes.

L’équipe dont je par­lais il y a deux ans, et que je décri­vais comme des « gar­çons bou­chers au grand cœur » a beau­coup évo­lué. Mais avec le même effec­tif. Le capi­taine de l’équipe a signé au club quand celui-ci était mena­cé de relé­ga­tion de la troi­sième divi­sion. Plus de la moi­tié de l’effectif actuel (voire deux-tiers) date de cette période, dont au moins 5 titu­laires. C’est rare. Ils ont tra­vaillé. L’entraîneur est un ancien joueur du club, ain­si que son adjoint. Après chaque match, il ras­semble toute l’équipe au centre du ter­rain. Y-com­pris les mas­seurs, les cou­peurs de citrons, les ramas­seurs de balle, les jar­di­niers, tout le club. Ils donnent leur avis, et font la fête ensemble.

L’équipe a main­te­nant un jeu magni­fique. Pas par­fait, mais fluide, rapide. « À la nan­taise ». Ils sont « tech­niques », et donnent tout. Ils ont mis *soixante-douze* buts avec une dif­fé­rence de buts de +35. L’entraîneur a recru­té très intel­li­gem­ment. Il a fait venir des jeunes, qui font par­tie des équipes natio­nales de leurs caté­go­ries. Encore une curio­si­té : au début de sa car­rière, l’entraîneur n’en était pas un. Il n’avait pas les diplômes néces­saires. L’année der­nière, il a fait tous ses stages et pris ses cours *en plus* de son tra­vail d’entraîneur. Il entraîne, et il forme.

Je les suis depuis bien­tôt plus de quatre ans. J’ai vu une équipe naître, et gran­dir. Le club a gran­di aus­si. Les infra­struc­tures changent. Mais le FC Sankt Pau­li demeure. Dif­fé­rent. Hier, ils ont défi­lé avec une ban­de­role qui pro­met­tait : « Wir rocken die Bun­des­li­ga ». En fran­çais ça se dirait pro­ba­ble­ment « on va mettre le feu ». Je leur fais confiance.

Je vais pou­voir prendre une bouf­fée de vent frais dans la Bun­des­li­ga.

[Free Plastine] Le jouet extraordinaire

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Free Plastine... — le dim 9 Mai 2010 à 10:13

La sta­tion du Crois­sant Rouge de Jénine a quelques « annexes », dont une qui se trouve hors de la ville elle-même. Chaque nuit, une ambu­lance et deux « infir­miers » passent la nuit dans un ce petit vil­lage annexe. Et cette nuit, j’en suis.

C’est moi qui conduis l’ambulance. Natu­rel­le­ment, si j’ose dire. Je pars avec Hus­sein et Moham­med (ce ne sont pas leurs vrais pré­noms; j’ai oublié les vrais), avec les­quels je béné­fi­cie d’une avan­ta­geuse répu­ta­tion de porte-bon­heur, depuis le temps que je conduis pour eux : j’ai pu les mener à tra­vers tous les bar­rages. Je semble avoir un talent de diplo­mate, ce qui ferait hur­ler de rire les gens qui me connaissent « dans le civil ». Ma répu­ta­tion a dépas­sé le cadre de la sta­tion ce matin, car j’ai réus­si à faire pas­ser le bou­lan­ger et deux de ses employés entre leurs domi­ciles res­pec­tifs et la bou­lan­ge­rie cen­trale de la ville, qui appro­vi­sionne —entre autres— l’hôpital. Et depuis deux jours, plus de bou­lan­ger…

Évi­dem­ment, trans­por­ter dans une ambu­lance des gens qui ne soient ni malades ni bles­sés me pose un pro­blème. Un pro­blème « moral ». Mais dans plus de 99% des cas, je sais qui je trans­porte. Et, pour être hon­nête, depuis le début de la semaine, seules les ambu­lances peuvent rou­ler sans —trop de— risques de se faire tirer des­sus sans som­ma­tions. Et il y a des gens qui doivent se dépla­cer. Les malades, les bles­sés, natu­rel­le­ment. Mais, excu­sez-moi de le dire comme je le pense, le bou­lan­ger aus­si. Entre autres. Donc mon pro­blème « moral » est géné­ra­le­ment très rapi­de­ment réglé.

On m’a pro­mis un lit pour la nuit, ce qui est en fait un pro­grès en ce qui concerne le cou­chage : dans la sta­tion de l’hôpital, on dort à même le sol. C’est la rai­son pour laquelle je ne prends la nuit qu’occasionnellement. Le ser­vice de jour m’occupe très faci­le­ment à plein temps.

Il va être l’heure. J’achète à man­ger pour les trois, car je sais qu’Hussein est fau­ché : des sol­dats israé­liens « habitent » dans sa mai­son, avec sa famille comme otages depuis deux jours. Il est à bout de nerfs. Je n’ai pas pu négo­cier sa visite à sa famille, mais j’ai pu aller les voir moi-même. Piètre conso­la­tion.

La nuit tombe. On part. En petit en vacances. C’est la sta­tion calme. C’est pra­ti­que­ment une récom­pense d’être envoyé là-bas. J’étais sur­pris qu’Abu George m’y envoie. Il rem­place le chef de sta­tion titu­laire : celui-là a été tué quand une balle israé­lienne a tou­ché une bou­teille d’oxygène. La car­casse de l’ambulance cal­ci­née n’est pas loin de l’entrée de la sta­tion. Abu George ne parle pas un mot d’anglais, mais il ne manque pas de tra­duc­teurs. Avant le départ, il est venu en per­sonne me sou­hai­ter une bonne nuit.

Je sais que la route à prendre passe « pas loin » d’un camp mili­taire. Dans cette zone, je roule très len­te­ment, avec le gyro­phare, pleins phares. Pas ques­tion que qui­conque puisse croire qu’on tente de pas­ser en cachette. Les sol­dats ont la détente notoi­re­ment facile, et je n’aime pas ce genre de jeux.

D’un seul coup, je vois, en tra­vers de la « route », en tra­vers du che­min, un énorme bloc de béton. Cul de sac. Et merde…
J’arrête le moteur, et je des­cends. À peine sor­ti de l’ambulance, je me trouve ébloui par un pro­jec­teur. Et il y a une voix qui me crie des­sus. Natu­rel­le­ment, je ne com­prends rien de ce qu’il dit. Enfin en tout cas pas les détails. Je peux devi­ner le sens géné­ral du dis­cours. Je com­mence à avoir de l’expérience : je lève les bras, et je parle, len­te­ment, dis­tinc­te­ment, en anglais. « J’ai dû me trom­per de route. Je vais repar­tir dans la direc­tion dont je suis venu, si vous n’avez pas d’objection ».

Je suis, à force, un fin psy­cho­logue. Je sais « tra­duire » le lan­gage, cor­po­rel ou pas, de mes inter­lo­cu­teurs. Par exemple, le sol­dat auquel je viens de dire ça a visi­ble­ment une objec­tion. Com­ment je le sais ? Facile : j’entends le bruit de la culasse de son trom­blon, qu’il vient d’armer. Com­ment je sais que j’ai rai­son ? facile : il me hurle des­sus, pas trop dis­tinc­te­ment, quelque chose qui va dans le genre : « ne bou­gez pas, un offi­cier va venir vous par­ler. »

Je remonte à bord, et j’explique à mes deux coéqui­piers ce qui se passe. J’éteins les phares, et j’ouvre une bou­teille de Coca. Je la fais tour­ner. On n’a aucune idée du temps que l’officier va prendre pour arri­ver.

Après avoir pris le temps de regar­der autour de moi, je me rends compte que nous sommes pra­ti­que­ment devant l’entrée du camp mili­taire. Je vois le por­tail à peut-être cin­quante mètres sur la droite. Et je vois un type qui marche vers nous. Il ne traîne pas, l’officier.

Et d’un coup, j’ai comme un coup de panique : j’entends le bruit d’un moteur infer­nal. La seconde sui­vante, je vois un tube de métal, sui­vi de plus de soixante tonnes de métal.

Ça me donne une image curieuse… je m’imagine d’abord que le monstre pro­mène son maître. Mais, la col­lec­tion de bruits que le char fait me met en tête Le jouet extra­or­di­naire de Clo­clo :

Il fai­sait « Zip » quand il rou­lait
« Bap » quand il tour­nait
« Brrr » quand il mar­chait

J’aurais pu en rire, dans d’autres cir­cons­tances, j’imagine…

L’officier arrive jusqu’à nous, le char s’installe juste devant nous. Je vois bien que l’officier est en train de nous par­ler, mais en fait sa voix, comme le reste de l’univers entier, est cou­verte par le bruit incroyable du moteur (900 che­vaux nour­ris au die­sel, tout de même…).

L’officier lève le bras, et le moteur démen­tiel s’arrête. L’univers sou­pire. L’officier est un gamin de peut-être vingt ans.
Il me demande en anglais mes papiers. Je lui donne mon pas­se­port, et je vois son visage s’illuminer. « Ho, un fran­çais ! Je viens de Besan­çon, moi. Je m’appelle Claude. ».

J’imagine qu’il n’interprète pas exac­te­ment cor­rec­te­ment le sou­rire qui me passe sur le visage. Il s’imagine qu’il s’est trou­vé un ami, peut-être. Dans ma tête, c’est Clo­clo, pas un offi­cier israé­lien. Une sorte de pan­tin mul­ti­co­lore et sonore.

Il m’invite à des­cendre de l’ambulance, et ordonne à Hus­sein et Moham­med d’en faire autant. Puis il leur parle (en hébreu, langue que chaque pales­ti­nien peut au moins com­prendre). Moi je ne com­prends pas un mot de ce qui se dit, mais je vois les consé­quences : mes deux coéqui­piers vont s’asseoir sur le talus. Clo­clo ne me demande même pas ce qu’on fait là, et com­mence à par­ler dans sa radio. Pen­dant ce temps là, je rejoins Hus­sein et Moham­med.

Clo­clo m’appelle. Je ne bouge pas. Clo­clo se déplace.

— Qu’est-ce que tu fais ?
 — Comme les autres.
 — Pour­quoi ?
 — Tu nous as ordon­né de nous asseoir, non ?
 — Eux, oui. Pas toi. Toi, c’est pas pareil !
 — Pour­quoi ?
 — Ben… t’es comme nous, toi. Eux ce sont des arabes. Allez, viens.
 — […]
 — Tu veux visi­ter le char ?
 — Est-ce que mes deux amis peuvent aus­si le visi­ter ?
 — T’es chiant,toi.

La radio de Clo­clo gré­sille. Il se retourne, se déplace de quelques pas, et dis­cute. Je vois que l’équipage du char est sor­ti. Ils sont assis sur la tou­relle, et sont en train d’en griller une.

Hus­sein me demande dans quelle langue Clo­clo me parle. Je lui explique que, curieu­se­ment, j’ai trou­vé là un com­pa­triote. Enfin vague­ment. Moham­med me dit que je devrais me lever, que je ne devrais pas res­ter avec eux. Quand je lui demande pour quelle rai­son, il me répond, sur­pris : « Toi, c’est pas pareil ! »

Ben tiens.

Clo­clo revient.

— Je suis déso­lé, il va fal­loir attendre un petit peu. Tu veux une clope ?
 — Fume pas. Mais mes deux potes fument.
 — T’es vrai­ment chiant, toi. Sérieux.

Il tend son paquet de ciga­rettes à Hus­sein. Hus­sein, imper­tur­bable, prend une ciga­rette, et, sans un mot, l’allume. Clo­clo en pro­pose une à Moham­med, dont le visage s’éclaire. Il le remer­cie avec un grand sou­rire. Un dia­logue en hébreu com­mence. Sans moi, natu­rel­le­ment. Après quelques minutes, Moham­med éclate de rire. Clo­clo crie quelques mots en direc­tion de ses hommes. Ils le regardent tous avec l’air sur­pris. Hus­sein et Moham­med se lèvent, se dirigent vers le char. Un sol­dat les aide à mon­ter.
 — T’es content ?
 — Sur­pris. Content…
 — Je peux te poser une ques­tion ?
 — Tant qu’on est là…
 — Qu’est-ce que tu fais là ?
 — Je conduis une ambu­lance.
 — Oui, j’ai bien vu. Mais pour­quoi ?
 — C’est simple : si j’étais pas là, qu’est-ce qui se pas­se­rait, là ? Hon­nê­te­ment.
 — Je sais pas. Mais pour­quoi tu es de leur côté ?
 — Ils ont besoin d’aide, et je suis là.
 — Et nous, on en a pas besoin, d’aide ?
 — Com­bien d’ambulanciers israé­liens tués cette année ? Com­bien bles­sés ? Com­bien arrê­tés ?
 — C’est pas qu’une ques­tion d’ambulanciers !
 — Si. Votre guerre ne m’intéresse pas. Entre les kami­kazes et ton engin, je ne fais pas la dif­fé­rence.
 — Nous on se défend !
 — Chez eux.
 — T’es chiant.
 — Déso­lé. Avant-hier j’ai un bébé qui est mort dans mon ambu­lance. Un type comme toi, dans un char, m’a inter­dit de tra­ver­ser la place pour ame­ner le gamin à l’hôpital. Note que je ne suis pas cer­tain que le gamin aurait été sau­vé à l’hôpital : le per­son­nel a aus­si inter­dic­tion de venir tra­vailler. Tu vois ce que je veux dire ? Tes bles­sés, quand tu en as, il n’y a pas de bar­rages pour aller à l’hostau, je crois.
 — Mais ils trans­portent des ter­ro­ristes dans les ambu­lances !
 — Aha. Un ter­ro­riste de deux mois.
 — Écoute, je suis déso­lé…
 — J’en suis tout à fait cer­tain.
 — Eh, t’es vrai­ment chiant, hein !

Clo­clo se retourne. Il reste silen­cieux pen­dant un petit moment. Sa radio lui parle. Il répond.

— Bon. Tu vas où, avec ton ambu­lance ?
 — Tu le sais très bien. On passe ici tous les jours.
 — On a déci­dé de cou­per cet accès.
 — Et je fais quoi ?
 — Pour toi, je vais faire une excep­tion. Je vais te lais­ser pas­ser, mais demain il fau­dra pas­ser ailleurs.
 — Où ?
 — Je vais expli­quer ça à tes gars.
 — Mer­ci.
 — Je peux te poser encore une ques­tion ?
 — Je t’en prie.
 — Si Israël était enva­hi, et que les ambu­lances juives avaient des pro­blèmes, est-ce que tu serais là ?
 — Juifs, non juifs, je m’en fous. À même pro­blème, même solu­tion. Oui, je serais là. Pareil.
 — Mer­ci.
 — J’t’en prie.

Clo­clo me tend la main. Je la prends. Il s’en va. Il grimpe sur son char. Hus­sein et Moham­med en sortent. Il leur parle, leur mon­trant une carte rou­tière. Ils le remer­cient, visi­ble­ment, et grimpent à bord de l’ambulance.

Le moteur du char démarre. Un membre de l’équipage accroche un câble entre le bloc de béton et le char.

Il fai­sait « Zip » quand il rou­lait
« Bap » quand il tour­nait
« Brrr » quand il mar­chait

Le char remorque le bloc de béton. Pen­dant ce temps là, Hus­sein réper­cute ce qui s’est pas­sé au télé­phone. Je redé­marre, j’avance, len­te­ment.

Je m’arrête au niveau de Clo­clo. Il me fait un clin d’œil. Je hoche la tête. Dans ma tête, notre dia­logue. On roule en silence.
Clo­clo m’aurait-il lais­sé sau­ver le gamin d’avant-hier ? M’aidera-t’il à sau­ver un gamin demain ? Et quand bien même… com­bien de Clo­clo dans l’armée israé­lienne ?

Jénine, novembre 2002 — Ber­lin, mai 2010.

[Free Plastine] La poupée qui fait « non »…

Écrit par olivier dans la (ou les) catégorie(s) Free Plastine...,Journal — le sam 1 Mai 2010 à 20:56

Je ne suis pas tran­quille, contrai­re­ment à la ville. Et quand je dis « pas tran­quille », j’abuse des formes de style. Je suis ter­ro­ri­sé, je crois, en fait.

Non. Pas ter­ro­ri­sé. Ce n’est pas le mot juste. Le mot juste me manque, là tout de suite. Le mot « ter­ro­ri­sé » me paraît adé­quat, mais l’utiliser aurait été comme une défaite. Donc, je ne suis « pas tran­quille », ce matin là. À défaut de voca­bu­laire adap­té.

L’adaptation du voca­bu­laire me semble, à tout dire, être ce jour là le moindre de mes pro­blèmes. Mais puisque j’ai le temps… et puis com­ment pen­ser quand les mots manquent ?

Alors est-ce que je suis ter­ro­ri­sé, ou pas ? Un petit coup d’œil à tra­vers le pare-brise : le canon du char n’a pas bou­gé. Il est tou­jours diri­gé direc­te­ment vers moi, donc pas de panique.

Ou bien ?

C’est fou ce qu’on a comme temps pour pen­ser, quand on attend au volant, face à un char de com­bat immo­bile. Je l’ai trou­vé en sor­tie de virage, en bas de la côte. Enfin, trou­vé n’est pas le mot juste. J’ai failli l’emboutir en sor­tie de virage. Et, immo­bile ou pas, un char de com­bat n’est pas un objet qu’on « trouve » juste comme ça. Juste après avoir enfon­cé la pédale des freins, j’ai éteint le moteur.

Ça fait au moins une demi-éter­ni­té que je suis là. Peut-être même cinq pleines minutes. Mon regard cou­lisse, régu­liè­re­ment, mais, sur­tout, sans bou­ger la tête, vers mon pas­sa­ger, lequel est tout aus­si figé que moi. Sa ciga­rette finit de se consu­mer, il ne res­tait plus que de la cendre. Mais il n’osait même pas lever la main pour la secouer. Il finit par ouvrir la bouche, et laisse tom­ber le mégot sur ses cuisses, comme dans une comé­die.

Cinq minutes hors-vie. Oh, j’imagine que j’ai tout de même déglu­ti de temps en temps, mais à part ça…

Et ensuite ?

La parole est reve­nue. Sans bou­ger, et en par­lant dou­ce­ment. « On fait quoi, là ? ». Mon pas­sa­ger prend son temps pour me répondre. « Rien ». Après une ou deux minutes, j’insiste. « On peut tout de même pas res­ter là toute la jour­née ! »

« Oh si, on peut ! » chu­chote mon pas­sa­ger.

Sou­pirs par­ta­gés. Puis mon pas­sa­ger, un méde­cin, a chan­gé d’avis.
 — Tu as rai­son, on ne peut pas pas­ser la jour­née ici. On a un malade à l’arrière.
 — Alors je fais quoi ? Demi-tour ?
 — T’es dingue ? Non, il faut leur par­ler.
 — Aha.

Len­te­ment, très len­te­ment, je lève la main pour atteindre le micro. J’enclenche la sono et, len­te­ment, j’amène le micro devant ma bouche. « Est-ce que vous m’entendez ? » Dans mon meilleur anglais.

Rien.

« Est-ce que vous m’entendez ? »

Une sac­cade ter­ri­fiante : le canon du char s’abaisse de quelques cen­ti­mètres. Puis il remonte.

— Tu crois qu’ils m’entendent ?
 — Aucune idée. Insiste.
 — D’accord.

« Est-ce que je peux redé­mar­rer le moteur ? »

Rien. Juste la frousse et la sueur. Mon pas­sa­ger se décon­tracte un petit peu. Il épous­sette de la main la cendre de sa ciga­rette qui était sur son pan­ta­lon, ouvre la fenêtre, et éjecte son mégot. Il se passe les mains dans les che­veux.
Nous sommes encore en vie.

Du coup, on com­mence à se relaxer. Je ramasse ma bou­teille d’eau, et bois. Mon pas­sa­ger quitte son siège et va à l’arrière pour ras­su­rer le malade.

Je monte le son. « Est-ce qu’on peut redé­mar­rer le moteur ? »

Le canon s’agite. Un coup à droite, un coup à gauche, puis il recentre sur nous. Sur moi.

— Qu’est-ce qu’ils disent ?
 — Rien.
 — Galère…

Le petit doc­teur revient à l’avant. Il prend le micro. Il parle len­te­ment, en hébreu.

Au milieu de sa phrase, le canon du char s’agite. Droite, gauche, droite, gauche, droite, gauche. Aus­si curieux que ça puisse paraître, j’ai l’impression que le char est tota­le­ment pani­qué. Les mou­ve­ments du canon me semblent être pra­ti­que­ment fré­né­tiques. Droite, gauche, droite, gauche…

Dans le doute, on ne touche à rien. On s’installe dans l’attente.
Curieu­se­ment, je ne regarde pas le « pay­sage ». Où je suis est tota­le­ment inin­té­res­sant. Pour moi. Le petit doc­teur prend ses aises, les pieds sur le tableau de bord, le clope au bec, dont il secoue la cendre par la fenêtre grande ouverte.
Après un cer­tain temps (en fait vrais­sem­ble­ment pas plus d’une ou deux dizaines de minutes, mais je trouve ça vrai­ment long), je décide de reten­ter la com­mu­ni­ca­tion. Je prends le micro, et je demande (an anglais) : « est-ce que nous pou­vons par­tir ? ».

Et ça recom­mence, le char tres­saute, le canon se balance, et je n’ai aucune idée de ce que ça peut vou­loir dire. Aga­cé, je demande, encore une fois,dans le micro : « est-ce qu’on peut par­tir ? ».

Pas de réac­tion appa­rente. Pas de mou­ve­ment mena­çant, pas de pen­dule…

Et d’un seul coup, à l’avant du char, je vois une trappe s’ouvrir. Comme un diable qui sort d’une boîte, appa­raît sou­dain une main et un bras. une toute petite tête, cou­verte par un casque énorme Le bras me fait l’honneur d’un doigt d’honneur, et la bouche de la petite tête s’ouvre. Le type hurle : « ça fait une heure que je te dis Non ! ». Là des­sus, la tête dis­pa­raît, et la main tatonne quelques secondes avant d’attrapper la trappe, et de la cla­quer bru­ta­le­ment. Fin de la repré­sen­ta­tion.

Et là j’ai l’illumination : les sol­dats sont en fait morts de trouille. Pro­té­gés par le blin­dage des soixantes tonnes d’acier, ils n’osent même pas par­ler. Ils ne parlent que par gestes. Notez que ça ne me ras­sure pas. Le canon qui balance de droite à gauche me dit en fait « non ». Et de même, le canon qui oscille de haut en bas me dit « oui ».
Que dire ? Le petit doc­teur et moi échan­geons juste quelques regards. Le petit doc­teur s’allume une nou­velle ciga­rette. On attend.

Plus tard, (com­bien de temps ?), le moteur du char se met en marche. Il recule len­te­ment, le canon tou­jours bra­qué sur nous, jusqu’à la pre­mière inter­sec­tion. Tourne à droite, et dis­pa­raît.

Je relance le moteur, je passe la pre­mière, et, len­te­ment, je com­mence à avan­cer.

Per­sonne ne lui a appris
Qu’on pou­vait dire oui.

Ramal­lah, avril 2001.

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