
The Wire est une série policière de télé américaine. Encore une, certes, mais une « à part ». Elle nous parle de la déliquescence de la société américaine. Le vocabulaire de la plupart des personnages est digne des meilleures scènes de Idiocratie. Le tableau global est affligeant. Au point qu’on oublie pratiquement l’intrigue, happé qu’on est, scène après scène, par l’absurdité de la vie ubuesque de la ville de Baltimore.
Good police…
Tout agent de police se bat… d’abord contre sa hiérarchie, contre son administration, et même le cas échéant, contre ses collègues. À ses moments perdus, il peut essayer de faire son boulot. Il peut taper ses rapports sur (on entre 2002 et 2008) sa *machine à écrire*. L’archivage des pièces à conviction est, disons, manuel. Dans le meilleur du cas. La police est toute dévouée à ses statistiques. Donc, on se fout totalement de ce qui se passe, tant que les statistiques sont « bonnes ». Mais plus encore que les statistiques, ce sont les humeurs du maire et du chef qui régissent la vie de la police.
Meilleure scène « policière »» : un chef de division apprend que « son » emplacement pour son offrande dans une église a été « gagné » (ce n’est qu’une affaire de prix) par un dirigeant d’un syndicat de dockers. Rentré à son bureau, il lance *tout* son effectif dans une guéguerre privée contre ce dirigeant. Il tire toutes les ficelles, demande le « paiement » de toutes les faveurs qu’il accumulées pendant sa carrière, et met tout ce qu’il a contre ce pauvre type. Jusque parce qu’il a payé plus que lui auprès du prêtre du coin, et lui a piqué l’emplacement pour son vitrail votif.
Messieurs, la cour !
Les juges aux États-Unis sont élus. Donc la justice vit au rythme des élections. Il faut bien de l’argent pour les campagnes, donc on reçoit de ses contributeurs financiers des ordres suggestions quant aux affaires du moment. La justice est dans de bonnes mains.
Meilleure scène juridique : une procureuse (si le mot existe déjà, le féminin d’un procureur), qui a besoin de la signature d’un juge, lui fait un coup de vice à la Basic Instinct, et ressort du bureau du juge avec sa signature.
J’ai mon flingue, tu as ta mallette. Ça fait partie du jeu.
Dans une ville gangrenée par la drogue, les enjeux financiers sont tels que les avocats sont souvent soumis à des tentations… extrêmes. Chaque clan de trafiquants de drogue a son avocat.
Meilleure scène marron : L’avocat d’un clan est confronté, au tribunal, à un témoin à charge contre son client. Omar est braqueur, et occasionnellement tueur. Mais il ne s’attaque qu’aux dealers de drogue du clan que l’avocat emploie. Omar explique, clairement, ce qu’il fait dans la vie. On pouffe dans le box du jury. Quand l’avocat tente d’utiliser le « pedigree » d’Omar (vol, détention d’armes, agressions, etc.) pour le décrédibiliser auprès du jury, Omar, le regard souriant, lui dit tranquillement : « moi j’ai mon flingue, toi tu as ta mallette. Tout ça fait partie du jeu. » L’avocat est stupéfié, le juge à un sourire jusqu’aux oreilles, le jury se gondole de rire. Parfois, on perd…
Casse-toi, sale nègre…
La population est majoritairement noire, et pauvre. Le mot « nègre » (nigger dans le texte) est utilisé régulièrement par les noirs. Un « nègre » peut être un sale con, ou un ami. Ou quoi que ce soit d’autre. On l’utilise sans réfléchir. Comme « putain », « chier », « enculé ». La langue n’est pas raciste : les blancs qu’on voit parlent de la même façon. À part pour le mot « nigger ».
Meilleure scène « nègre » : Wallace, peut-être douze ans, va, sur ordres, être abattu par ses deux meilleurs amis, aussi jeunes que lui. Ses derniers mots, alors qu’il les supplie : « Y’all my niggers, yo. »
Regarder The Wire, c’est un voyage en enfer. C’est fascinant. J’enfile les épisodes. Parfois, histoire de ne pas désespérer, je suis obligé de rire. Parfois, l’absurdité des scènes me fait hurler de rire. L’exemple qui me vient en tête est le dialogue hallucinant que deux tueurs psychopathes tiennent, alors que le premier vient de blesser le second, d’une balle tirée à bout portant :
– lnutile de prolonger.
– T’as pas envie de savoir ? [pourquoi je t’ai tiré dessus]
– Pas particulièrement. [il rajuste ses lunettes et son nœud papillon]
– ll y a un an, un type du nom de Brandon a été tué à Baltimore. Brûlé et battu avant de mourir.
– Les affaires sont les affaires.
– C’est sûr. Mais c’était un beau garçon, tu vois. Vous n’aviez pas besoin de lui faire tout ça. Tu comprends ?
– Un an, tu dis ?
– A peu près.
– On t’a mal renseigné.
– Tu mens pour sauver ta vie.
– Je suis en paix avec mon Dieu. Fais ce que tu veux.
– Alors, tu as compris ?
– Ce qui est arrivé à ton copain, c’est pas mon style.
[… Omar réfléchit…]
– Vu la façon dont ton dos saigne, la balle a dû traverser proprement.
– Du 9 mm à courte portée, c’est normal.
Omar prend le téléphone, hoche la tête pour s’excuser, appelle le SAMU, et lui donne l’adresse où trouver sa victime. Et après, il va se prendre une bière. Gang après gang, décimes par leurs concurrents ou la police, les gangs se succèdent. Mais pour la ville, rien ne change. Politiciens, escrocs, policiers, dealers sont interchangeables. La chape de merde dans laquelle la ville se noie perdure, imperturbable.
Je n’ai vu que les trois premières saisons. La quatrième va nous parler des écoles. J’ai peur.
L’auteur de la série a été policier à Baltimore. Il a, au sujet de la seconde saison, déclaré ceci :
a meditation on the death of work and the betrayal of the American working class.…[I]t is a deliberate argument that unencumbered capitalism is not a substitute for social policy; that on its own, without a social compact, raw capitalism is destined to serve the few at the expense of the many. »
« une méditation au sujet de la mort du travail et de la trahison de la classe travailleuse américaine… c’est une déclaration délibérée que le capitalisme sans contrôle n’est pas un substitut pour une politique sociale; que laissé à lui-même, sans un pacte social, le capitalisme pur est destiné à servir quelques uns aux dépenses de la masse. »
Ah oui : la série n’a pas eu de succès aux États-Unis, bien que la critique unanime l’ait applaudie, disant que c’était une des meilleures séries jamais tournées. Les américains ont trouvé la série trop difficile à suivre…
C’est trop tard ?