Heimat : la belle télévision…
Il rentre chez lui. Il revient de la guerre. Dans la rue, à côté de chez lui. il regarde un cochon.
Et puis il arrive devant chez lui. Il colle son visage à la fenêtre. Il regarde son père travailler une pièce de fer sur son enclume. Son père sort, et lui se précipite. Il jette sa musette, empoigne une masse, et commence à aider son père. Pas un mot.
La scène dure au moins cinq minutes.
On sent pratiquement les battements de son cœur. L’image est tellement belle, presque machinalement belle, qu’on peut l’oublier, et se consacrer aux gens qu’on regarde, et sent vivre.
Heimat est une série de télévision allemande. C’est une chronique. La chronique d’une famille, d’un village, ou d’un pays. Quelle différence ? En onze épisodes d’une heure et demie, on regarde l’Allemagne sortir de la (première) guerre, on la voit traverser le nazisme, la (seconde) guerre, la reconstruction et le «miracle» économique qui a suivi, et tout ça sans pratiquement sortir du village. Plus de soixante années. Sans concessions.
Heimat est constellée d’une série de portraits *incroyables*. Les personnages qui *sont* l’Allemagne sont pratiquement des archétypes. C’est tout le génie de cette série, capable de nous expliquer par exemple comment le nazisme a pu s’installer là, en Allemagne, tout en nous suggérant tout de même qu’il ne serait pas inutile de faire attention, partout, de façon d’être sûrs de ne pas recommencer. Ce village allemand est au tout autant susceptible de succomber au nazisme qu’un village français, anglais, italien, ou japonais. Pas plus, pas moins. Le village de Schabbach (fictif) est archétypique, universel.
Le réalisateur utilise subtilement l’image noir et blanc. Quand un personnage vit un moment fort, il voit la vie en couleurs. Fugitivement.
Les acteurs sont tellement bons qu’il est facile de les prendre pour des amateurs. On s’assied, et on regarde la télé comme si on venait de la découvrir. Je me suis senti comme les villageois de Schabbach quand ils ont organisé un pique-nique au sommet d’une colline, dans une ruine. Ce jour là, on les voit installer une antenne au sommet de la tour de la ruine, et on vit avec eux leur première émission de radio.
Heimat ne nous épargne rien de ce que la vie de l’Allemagne a été, entre 1918 et 1982. Un village au bord de la rivière du temps. Une chronique. Les gens sont parfois mauvais, parfois bons. Le nazisme, par exemple, dans un petit village, c’est pratiquement Le petit monde de Don Kamillo, au point que le réalisateur nous emmène en ville. Le jour de l’anniversaire du «Führer», Kath quitte le village pour aller fêter l’anniversaire de son frère. Le maire lui dit qu’elle devrait rester, pour l’Anniversaire, jour de fête, jour de pompe. La Kath, 60 ans bien sonnés réplique qu’elle se sent beaucoup plus proche de son frère que du Führer. Le maire est ridicule à souhait, et ses acolytes en fait de braves types. Pratiquement une comédie. Mais quand la Kath arrive en ville, c’est pour voir son frère arrêté, et embarqué dans un camion. Elle ne le reverra jamais plus. Elle ramènera, sur son dos, sa petite nièce. On n’est plus en ambiance de comédie.
En 1939, Paul, qui était parti aux USA dix ans auparavant, sur une lubie, ne peut pas rentrer chez lui. On lui demande son certificat. Le certificat qui confirme qu’il est aryen. Pur. Il ne peut pas débarquer de son bateau. Au villlage, des membres de sa famille se penchent, inquiets, sur les archives. Simon, c’est pas un petit peu juif, comme nom ? Le nazisme vu de Schabbach est en fait une tragicomédie.
Mais Heimat nous mène à travers soixante ans de la vie à Schabbach. Le nazisme, passage important, n’est qu’un passage. Les personnages aussi passent. Mais chez moi, ils restent.
Heimat c’est la meilleure émission que j’aie vue. Point.
Clin d’œil à l’oncle Eduard. Un benêt qui voit sa vie entière à travers le viseur de son appareil photo. Et un à Glasisch, un rustre, qui est le seul du village à ne pas éclater d’un rire gêné à l’écoute d’un concert radiophonique de musique contemporaine, genre «concerto pour un violoncelle et huit aspirateurs».












