Pendant les trois derniers jours ouvrés, j’ai eu le privilège de visiter trois établissements publics allemands. Mais pas comme touriste.
Le premier, c’est le service social de Berlin-Wedding. Où j’habite. Les raisons que j’avais de visiter ce bâtiment mériteraient à elles seules que je m’y attarde. Mais je ne vais pas le faire. Je vais seulement décrire.
Les couloirs sont sinistres. La hauteur sous plafond est énorme. Toutes les portes sont fermées. La lumière elle même est sinistre. Les murs sont jaunes. Enfin je crois. Il est midi, donc la journée est finie, du moins en ce qui concerne le public. Il reste quelques «clients». Ils sont assis sur les chaises métalliques boulonnées au sol. Tout est sombre. Personne ne dit rien. Quand on parle ici, dans ces couloirs, on chuchote. C’est tellement énorme, c’est impressionnant. Quand on est assis pendant un moment, on se rend compte rapidement que les gens qui travaillent là sont au moins aussi sous pression que ceux qui attendent. Quand on quitte son bureau, que ce soit pour aller aux toilettes, pour aller se chercher de l’eau (avec une bouilloire électrique à la main), ou même (mais nettement moins rarement) pour aller voir une collègue, ou aller chercher un dossier, il faut avant toute chose fermer la porte du bureau à clés. Ça fait penser à une prison.
Ce qui me frappe, c’est que dans une prison, en principe, ce sont les prisonniers qui sont enfermés. Et là, quand on parvient enfin à entrer dans une cellule (pardon : un bureau), la couleur revient (des photos au mur, par exemple), la lumière revient (il y a des *fenètres !*), et la vie revient (des conversations, professionnelles ou non).
Je hais ce bâtiment. Rien que d’en passer le seuil, je commence à suer, et à paniquer. J’évite d’y aller, au point que c’est généralement Viola qui y va pour moi, avec un pouvoir.
La deuxième station de ce chemin de croix est le «Job Center» (en allemand dans le texte). Déjà, rien que le nom de cet endroit est un symbole. Au moins pour moi, car je n’ai ni entendu ni lu quoi que ce soit à ce sujet. Le simple fait que cet établissement public allemand porte un nom anglais (pardon : américain) m’a à première vue choqué. Mais passons.
Visitons.
La queue s’étend jusqu’à l’extérieur. Quand on parvient à l’intérieur, il y a une grande salle dans laquelle la queue continue. Elle dure à peu près quarante minutes quand on est dans la salle de queue. La queue utilise chaque centimètre carré. Avec des barrières, on fait tout un parcours étudié pour mettre un maximum de gens dans la salle. En fin de queue, on arrive enfin au guichet. Il y a des agents de sécurité à chaque étape. Dehors, à l’entrée du bâtiment, dans la salle de queue, et naturellement ils nous canalisent jusqu’au guichet.
Si on est un client lambda, au guichet on va devoir décliner son identité, donner son numéro de client (eh oui, nous sommes des clients –mais pas les rois, hein, tout de même), et ensuite on va pouvoir … aller faire la queue. Mais cette fois assis. Sur les mêmes chaises métalliques boulonnées au sol. On prend un ticket, et on s’assied dans une *énorme* salle d’attente. Ça peut prendre plus d’une heure. La salle d’attente est –pour moi– totalement insupportable. Le nombre de gens qui parlent, les téléphones qui sonnent, les gamins qui pleurent, les gens qui s’engueulent, tout ça fait quand je sors de là je ne veux que rentrer chez moi, au lit. Rien ne me fait envie. Et surtout pas de parler. C’est grave.
L’autre jour, j’ai utilisé mon «atout» : ma carte d’handicapé. Je n’en suis pas particulièrement fier, mais ça m’est pratiquement nécessaire. Donc ce jour là on a évité la queue dehors, et la queue dans la salle de queue millimétrique, et on est allés directement au guichet. En plus, (mais là ma carte n’a rien à faire avec ça) on était un cas «spécial», et on a été envoyés directement à l’étage. Donc on a évité également la salle d’attente. On arrive dans un labyrinthe de couloirs aux portes numérotées. Tout est blanc (les murs) et gris (les portes, le sol, les chaises). Mais là au moins c’est calme. Mais simplement parce qu’il y a moins de gens.
On s’est assis avec nos livres. Il y avait un père qui promenait son gamin dans sa poussette. Quand nous avons été appelés, il était encore là. Et quand, plus d’une heure plus tard, il était toujours là… Si je n’avais pas utilisé mon «atout», la visite nous aurait pris en gros quatre heures. Là, en privilégiés nous sommes sortis de là après deux heures et demi.
La troisième station de notre chemin de croix a un nom allemand, au moins. Agentur für Arbeit. En français ça s’appelle l’ANPE. Là, pratiquement pas de queue, les locaux, bien que blancs et gris sont dans l’ensemble nettement plus agréables, les chaises sont individuelles. Je veux dire on peut les bouger. Il y a des tables. Des ordinateurs en self-service. Ce n’est pas un endroit sympathique, mais c’est au moins un endroit «fréquentable». Sur le court terme. On est entrés et ressortis en moins d’une heure.
Maintenant, quand on met les images vis à vis avec leurs «clients», on comprend plus : la Agentur für Arbeit est en réalité la première station du chemin de croix de l’utilisateur Lambda. On cherche un boulot. On a généralement encore un appartement, par exemple. Le Job Center s’occupe de ceux que l’Agentur für Arbeit a abandonnés. Leurs allocations de chômage sont finies. Là on est déjà en plein travail social. Si j’ose utiliser ces mots. Disons plutôt qu’on rentre dans l’administration de la misère. Là sont les jobs à 1€/heure, ces boulots qu’on est obligés d’accepter sous peine de perdre le droit aux allocations du fameux système Hartz IV.
En fin de ligne, ceux qui n’ont plus droit à Hartz IV, il reste la «prison».
Bienvenue en Allemagne.
Notez que je n’ai *aucune* illusion sur le traitement des gens dans les autres pays. Tous les pays évoluent vers une société sans classe moyenne. On est soit «dans le système», soit on est dans la misère. L’Allemagne paye, par exemple, les loyers de dizaines, probablement de centaines de milliers de gens. Mais dans quelques années, de texte en texte, de réforme en réforme, les crédits vont disparaître. En France, les handicapés sont dans la rue. Demain ? espérons qu’il ne vont pas y finir, dans la rue.
Dans le film Sicko de Michael Moore, on peut, simplement en regardant ce qui passe *aujourd’hui* aux USA, se faire une idée sur ce qui va se passer *ici* demain. Le rêve américain.