Hahaaa ! On était les premiers ! Il était 8 heures moins 10, et ils ouvrent à 8 heures et demie. On avait tous les papiers, le passeport à jour, on était dans le tribunal compétent … non, vraiment, notre référé ne pouvait pas nous échapper. Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir, chez Vattenfall ! Non mais !
Ha ! On a vu un type arriver à huit heures moins 5 (débutant, va !) qui était visiblement fâché de ne pas avoir le numéro UN. Mais nous on l’avait. On avait un moral à manger le bureau du juge, à casser des briques avec la tête, à gagner tous les concours de crachat de bigorneaux, et le bagad de Lann-Bihouë, tambour binaire et premier sabot en prime.
Et puis le panneau lumineux s’est allumé. Et puis ça a fait «ding-dong», et le numéro 001 c’est affiché … porte 13. Nous, on attendait la 6, parce que l’auxiliaire, on la connaît, et elle connaît l’affaire, et c’était elle qui nous avait dit d’arriver tôt pour être sûrs de tomber sur elle. Mais, d’une courte tête, c’est le treize, c’est le treize, le treiiiiiize, casaque de cuir et crinière blonde qui la coiffe au poteau. Et le 13, c’était la pénible de la veille, celle du passeport, celle qui nous avait dit que si on arrivait avant 5 heures on passerait directement …
Bon. Après tout, la loi est la même pour tout le monde, hein. Alors ça commence, question, question, question, blah-blaaaah …
Après plus d’une heure, on nous envoie au tribunal, je veux dire chez le juge. On clopine jusque là, on se fait indiquer l’endroit, on nous invite à nous asseoir sur un banc pour attendre.
Donc, on attend.
Et, après un (long) moment, on voit arriver un homme, relativement vieux, avec des moustaches bizarres, une démarche … hésitante. Et il vient «directement» vers nous, par le zig-zag le plus court. Il a les yeux injectés de sang, les joues traversées de veines gonflées, il a dans la main un dossier, et il tremble, et tremble. Et quand il parle … disons gentiment que son élocution laisse à désirer, plus même que la mienne, si ça peut vous donner une idée. Bref, le portrait classique, presque académique, d’un ivrogne.
Et l’ivrogne, c’est le juge.
De la diarrhée verbale qui a suivi, on a fini par comprendre : ce n’est pas ce tribunal qui n’est compétent, mais celui de Köpenick, à l’autre côté de la ville. Parce que Vattenfall, même si le bureau qui nous a coupé le courant est à Wedding, habite à Köpenick.
Cool. Et nous, on fait quoi ?
On retourne chez l’auxiliaire, on demande un formulaire de transfert de dossier, on revient chez le juge, pour qu’il signe (s’il en est encore capable), et ensuite on nous expliquera la suite.
clac - clac - tounc, on retourne dans le premier bâtiment, et on va chez la première auxiliaire libre. Elle est consternée. Elle appelle ses collègues. La 13, la «nôtre», fait un geste désabuśe. Le gravat juridique est un juge, donc il a raison, rien à faire. Au bout du compte, on nous fait asseoir pour attendre un petit peu.
Drrrrring ! Le portable sonne. C’est un type qui gueule après Viola en l’appelant madame Schulze, et lui dit puisqu’elle en retard, ce n’est pas la peine qu’elle vienne. Viola lui répète plusieurs fois qu’elle n’est pas madame Schulze. Le type raccroche. Viola le rappelle, le ton monte, et Viola lui rappelle que *son* rendez-vous est à quatre heures (le type est un employeur putatif). Le type ne se démonte pas : «madame Schulze, je ne sais pas comment vous avez pu savoir l’heure du rendez-vous de madame S. (le nom de Viola), mais vous ne m’aurez pas. Après la conversation, Viola tourne vers moi un regard un petit peu hagard. Drôle de matinée …
Ensuite, nous obtenons le formulaire de transfert de dossier. clac - clac - tounc, on remonte chez le juge. On nous invite à nous asseoir et … à attendre. À midi moins le quart, arrive le déchet juridique. Verdict, nous devons être à Köpenick avant une heure. Le dossier part par coursier et nous attendra là-bas.
clac - clac - tounc, clac - clac - tounc. Départ de la Wedding — Köpenick. Quinze minutes avant d’arriver à la gare de S-Bahn. En commence la course contre la montre. Et, contre toute attente, on la gagne ! Il est une heure moins dix. Nous entrons dans le tribunal, et nous présentons, comme indiqué, a l’entrée.
«Un dossier de Wedding ? On a pas ça. Allez voir au deuxième.»
À ce stade, on oscille entre la rage pure et dure et un désabusement cynique. Devinez : on nous invite à nous asseoir et attendre un petit peu. Après 45 minutes, le dossier apparaît. J’aurais du postuler comme coursier juridique, moi. Et dix minutes après le dossier, un juge !
Il a deux jambes, le regard clair, il parle clairement … l’espoir renaît. Seulement il ne pose que des questions annexes au cas. Et il fait des aller-retours entre son bureau et notre bureau, euh pardon, notre banc. Entre-temps, Viola appelle l’avocat et lui raconte toute l’affaire. L’avocat *hurle* de rage au téléphone. J’ai appris de nouveaux jurons.
Au bout du compte, le juge nous dit que le formulaire de demande de jugement en référé était très mal formulé (merci, madame 13), et qu’il nous écrit un jugement «maison». ON A GAGNÉ.
Hola, n’applaudissez pas encore. Il n’est que 3 heures. La journée est encore jeune. Et maintenant je vais vous expliquer pourquoi :
Le jugement, pour devenir «officiel», doit d’abord être notifié par huissier. Donc on nous aiguille vers le bureau des huissiers. Mais c’est l’heure de la fermeture. La nénette cherche un huissier susceptible de faire ça. Et elle en trouve un ! … À Wedding. À moins de cent mètres de chez nous. Elle nous donne les papiers, à nous d’aller là-bas et donner le jugement à l’huissier.
clac - clac - tounc, S-Bahn, métro, bus, clac - clac - tounc, et on trouve l’huissier. Le type regarde le papier et nous dit :«Köpenick ? Je ne suis pas compétent.»
Là, on oscille plus du tout. Rage, rage, et rage.
Bon un bon quart d’heure de négociation dure, et l’huissier va nous envoyer le jugement … par la poste. C’est tout ce qu’il peut faire. Et il nous explique que nous ne trouverons personne pour aller ce soir à Köpenick, et que le jugement sera là lundi matin à l’ouverture, ce qui revient au même vu que au siège de Vattenfall, on est vendredi et 5 heures et demie, il n’aurait de toute façon trouvé personne à qui donner le jugement.
En sortant de là, Viola appelle l’avocat qui nous dit que, notifié ou pas, nous avons un jugement. Il nous dit d’appeler un électricien, et de faire remettre le courant tout de suite.
Le problème, c’est qu’aucun électricien n’a le «droit» de faire sauter le plombage du compteur sans … demander permission à Vattenfall. Enfin : le droit il a. Mais si il veut garder sa concession de Vattenfall, il lui est «conseillé» d’appeler Vattenfall avant de faire quoi que ce soit. C’est la Mafia.
Ha-ha.
Au bout du compte, Viola finit par appeler Vattenfall. Elle dit au type que nous avons obtenu un jugement en référé contre Vattenfall. Le type couine au téléphone pendant un moment sur le thème «mais vous auriez du aller au service clientèle, on aura arrangé ça gentiment, les jugements c’est pas bon pour nous, bla-bla …»
Et une heure plus tard (7 heures du soir), on avait le courant !
Je n’a pas la force d’écrire maintenant la diatribe violente que vous êtes en droit d’attendre si vous me connaissez. Peut-être demain …