
Quelle démocratie voulons-nous ?
Cette question est posée, live à la télé, sur deux chaînes, ainsi que sur l’Internet, chaque vendredi. À Stuttgart, vendredi après vendredi, on discute. Mais le sujet du vrai débat n’est que rarement évoqué…
Le sujet « officiel », est la future gare de Stuttgart. Un projet débuté il y a au moins quinze ans, validé plusieurs fois par le parlement [du land de Baden-Württemberg, l’Allemagne est un état fédéral], déjà financé, et dont les travaux ont même commencé. Donc pourquoi est-ce qu’on en débate aujourd’hui ?
Il y a un petit peu plus de six mois, des habitants sont entrés en « résistance ». Chaque lundi, au début, des manifestations. Puis plus, toujours plus de manifestations. Avec plus, toujours plus de participants. Et quels participants ? Des vieux, des jeunes. Des « de droite », des « de gauche ». Des gens qu’on n’a pas l’habitude de voir défiler dans la rue, et qui avouent également que c’est quelque chose de nouveau pour eux.
Mille, puis cinq mille, dix mille, cinquante mille, puis près de cent mille.
Cet été, les travaux ont commencé. Le premier coup de pelle a déclenché une quasi-insurrection. Des gens se sont enchaînes à la vieille gare, ils se sont enchaînes aux arbres destinés à l’abattage. Des mamies et des papys ont brandi leurs cannes en direction des policiers. Des gamins en pagaille. Et le drame : la police perd un petit peu les nerf. Un homme y perd un œil. Des photos dramatiques déferlent sur les « une » des journaux du pays entier. Les canons à eau balayant des retraités et des enfants par dizaines.
Le patron de la DB [Deutsche Bahn, la SNCF allemande] s’oppose, pendant les semaines menant à tout ça à tout changement. À son côté, le premier ministre [du land]. Leur image est détruite. Les élections législatives du mois mars 2011 s’annoncent désastreuses.
Et surtout, surtout, le discours des gens change. Au delà le projet, ils mettent en question le gouvernement, et au delà, la gouvernance. Ils voient des hommes arc-boutés en faveur de leurs projets qu’on commence à décrire comme « personnels ».
En dernière extrémité, craignant encore une escalade, le premier ministre tente un « coup » il annonce la nomination d’un arbitre. Le mot utilisé est « médiateur ».
Le coup semble au début osé, mais en fait relativement tordu. Très politique, en fait. En effet, le fossé entre les adversaires est tellement profond qu’on n’imagine pas très facilement une réconciliation. Et quel pouvoir a le médiateur pour faire annuler un projet chiffré à plusieurs milliards d’euros ? Le premier ministre a nommé comme médiateur un ancien sécrétaire général de son propre parti. Il s’imaginait jouer sur du velours.
Et voilà que, après à peine quelques heures de sa désignation, le médiateur crée une énorme surprise il annonce un gel des travaux. La foudre aurait frappé le premier ministre qu’il n’aurait pas paru plus surpris. Lui, comme le président de la DB annoncent dans les minutes suivantes que non, les travaux ne seront pas gelés.
Mais, contre toute attente, le médiateur s’impose. Il parvient à obtenir un gel des travaux, mais demande en échange aux manifestants de rester chez eux. Et, autre surprise, il annonce que l’intégralité des séances qu’il va organiser sera diffusée à la télé. Et sur l’Internet. Et il prononce des mots très lourds. Il déclare que les temps de ce genre de façon de gouverner sont résolus. Finies les décisions prises en catimini dans les cabinets. Il se propose de faire le contraire de ce que les citoyens « attendent » des politiques ouvrir les portes. En grand.
Le médiateur a, en cinq minutes, bousculé les fondements du régime. Il a peut-être commencé une révolution.
Il n’a, en fait, aucun statut officiel. Il n’a aucun pouvoir. Le projet est en fait bétonné voté par la représentation élue. Et, de fait, le fossé entre les « pour » et les « contre », après un mois de dialogue de sourds, est toujours aussi béant. Et ça n’échappe à personne.
Mais, ce vendredi 12 novembre, la question que le médiateur n’a jamais directement posée est apparue au grand jour. Un « politologue » a osé la poser : quelle démocratie voulons-nous?
En fait elle est sortie un petit peu avant ça. Live. Le débat en était à une opposition entre le modèle allemand (ferroviaire) et le modèle suisse. Et un des experts « contre » a, en réponse à un argument de la DB qui lui disait que le projet avait été voté, figé donc, il a dit : « oui, mais en Suisse, les politiques sont décidées par les citoyens ».
Et, encore une fois, quel pouvoir a le médiateur ? Que peut-il faire ? Me en faisant abstraction du contenu des débats, si il valide le projet de la DB, la guerre reprend là où elle s’arrêtée. D’un autre côté, si il ne veut pas de ce projet, il ne peut pas dévalider les actions du gouvernement. Au pire, il peut appeler à l’organisation d’un référendum. Et le cadre législatif ne garantit pas qu’on puisse l’organise. Et en tout cas qu’on l’impose.
Alors pourquoi tout ça ?
Pour moi, tout ça, c’est surtout pour empêcher que ça puisse se répéter. Il ne va plus être possible de mettre en place des projets de cette taille sans une vraie consultation de la population concernée. J’en veux pour preuve les sondages d’hier dans le land de Baden-Württemberg : les verts, fer de lance des « contre », frôles les 50% d’intentions. Et le CDU, jusque là confortablement majoritaire est à moins de 25%. Les gens ne se décident pas en fonction de la gare, mais en fonction de la gouvernance. Ils n’ont appris le contenu du projet pratiquement au début des travaux. Les politiques n’ont pas fait leur boulot. Et les gens dans la rue commencent à dire qu’ils n’ont plus besoin de partis politiques…
Quelle démocratie veulent-ils ?
Alors qu’en quelques semaines, les associations et les gens intéressés ont monté de toutes parts un projet alternatif. Qu’au fil des séances, on voir le projet de la DB secoué, et le projet alternatif prendre de la crédibilité, les gens de Stuttgart se confortent apparemment dans leur idée que le pouvoir n’est pas dans les bonnes mains. Et les bonnes mains ne sont pas toutes vertes… Pendant que les acteurs s’envoient à la tête des statistiques et des chiffres, les spectateurs se posent la vraie question. Le gouvernement ne veut pas « être otage » de la rue. Mais quoi faire ? Apparemment, une grosse partie de la solution est le dialogue ouvert. C’est la voie choisie par le médiateur. Et elle va très probablement avoir des conséquences.
Le premier ministre a, imprudemment, ouvert la boîte de Pandore… Stuttgart est à surveiller de très près.