Da Phasi Code


Pas de thème particulier. La porte de l’église, ou celle de la langue, où est la différence, au fond …? Les portes sont, classiquement, ouvertes ou fermées. Et lourdes, quand elles sont importantes.
Le thème, surtout, c’est que c’est une chouette photo.
Je ne peux, et ne veux, pas être qu’aphasique. Ma relation à l’écrit n’est qu’une facette de ce que j’explore ici. Ma relation à l’image est tout aussi importante. Ma langue me lâche, j’en ai d’autres…
Objectif : parler.

Il n’y a pas que l’aphasie, dans la vie. Il y a la photo, aussi. Et celle là, de photo, c’est probablement celle dont je suis le plus fier.

C’est pas de l’agacement, mais ça y ressemble. Beaucoup. Hier, je parlais presque normalement. Enfin jusqu’à la moitié de l’après-midi. Ensuite, au fil des coups de téléphone (j’en ai eu *trois*), je me suis écouté décliner.
Hier soir, je m’étais intronisé «ze king of ze frencheu language».
Et ce matin, je suis une bouse orale.
Mais maintenant, j’ai enfin vraiment compris et intégré que mon niveau de langue(s) dépend beaucoup de mon état, et notamment de mon état de fatigue. Ça paraît évident, mais vu par l’intéressé, ce n’est pas si simple. Aphasie ou pas, j’ai tendance à considérer ma langue comme un acquis.
Mais j’ai compris. J’ai compris qu’une session de travail, ça me fatigue, et que parfois, mon langage peut provisoirement me faire mal. Mon état de stress influe ma langue. La chaleur peut influer ma langue.
Du coup, si ça ne ressemble qu’à de l’agacement, c’est un progrès. Il y a quelques semaines, face à un déclin de ce type, ça aurait probablement souvent ressemblé à de l’abattement.
Et pour qui me connaît, l’agacement, c’est carrément une bonne nouvelle. Du coup, musique à fond, The Way Up, en plus.
D’un chien. Je vais me réciter du Molière, tiens. Non mais !
Si je ne suis pas sur la voie de la sagesse, hein, c’est quoi ?

Ein Schusterjunge und ein Baguette Brötchen, bitte…
C’est ma liste de courses du matin.
Ça fait deux mois que je travaille ça. 5 jours par semaine, lundi — vendredi, entre 07:00 et 07:10 (ben oui, il faut qu’on parte tôt pour arriver chez l’orthophoniste à temps).
Eh bien c’est rare que j’arrive à dire ça sans me planter. Pourtant, sur le chemin, entre la maison et la boulangerie, je répète, plusieurs fois.
Est-ce que c’est un problème de mémoire à court terme ?
Voyons. Une fois que je suis chez mon orthophoniste, elle me dicte des listes de mots. En français. Des mots plus ou moins faciles. Ça va de «matériel» à «lexicaliser», ou «connexionniste».
Eh bien il y a en gros une chance sur trois que je sois obligé de lui demander de répéter, parce que j’oublie le mot entre le moment où elle le dit et le moment où je commence à écrire. Si le mot a de plus quatre syllabes, en tout cas.
Les dictées de phrases, on oublie.
Mouais. P’têtre un problème de mémoire à court terme.

Un joueur anglais a résumé avec une phrase amusant[e] : le football est un jeu qui se joue à [12] 22, et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne.
C’était à la fin des années 1990, il faut dire.
Les règles, c’est simple. Il faut [mettre] le but [dans l’autre] de l’équipe adverse. Sans les mains. Sans taper l’adversaire. Sans marcher dessus, sans le mordre, etc.
Seule règle un peu casse-pieds : le hors-jeu. Je pourrais vous réciter la règle, mais ça ne à servirait rien : il y a autant d’interprétations que d’arbitres. En gros : [qui] si on reçoit la balle, on ne doit pas être plus près du but adverse que le dernier joueur adversaire.
C’est vraiment simple, les règles, au point qu’on peut regarder un match en [dansait] dansant, [manger] mangeant, buvant, [hurler] hurlant, voire [en] se [battre] battant. Ca ne prend pas la tête…

On devient bûcheron en bûchant, on devient écrivain en… essayant de taper.
Pour devenir écrivain, il [faut] déjà savoir ce qu’on a envie de raconter. Ensuite, il faut savoir comment le raconter. C’est là que l’aphasie met le bouzin. C’est déjà pratiquement un boulot à plein temps de se souvenir de comment on doit raconter. Comme ce matin, quand je tape le mot «devenir», je m’arrête, je le regarde, je le dis à voix haute (pas à la première tentative) pour être certain que c’est un vrai mot, et que c’est bien celui auquel je pensais [bien].
Pas [gagner] gagné, donc.
Mais maintenant j’ai mon cadeau Bonux : j’ai constaté depuis que je me (re)mets à écrire (lire : à taper) que les doigts de ma main droite sont en insurrection permanente. Et ça, ça le faisait pas «avant».
«Avant», c’est avant mon infarctus, auquel je dois déjà mon aphasie. J’ai été hémiplégique (de droite) pendant deux jours.
Allez, hop, neurologue — dans un premier temps.
Ouais, je suis peut-être pas sorti d’l’azert…

Quand on est sur un sol stable, on peut faire tout ce qu’on veut. Mais, dans le pays d’Aphasie, Tom a des problèmes.
Dans la ville d’Azerty, il y a des chausse-trappes, où l’on peut rester [en]glué.
Est-ce que Tom va s’en sortir ?

Dans certains rêves, il est facile de s’imaginer qu’on a [l’élenquence] l’éloquence des princes, vivant dans le château. C’est extraordinaire, ce qu’on est capable de faire avec … sa langue. Les costumes, l’étiquette, le bal, la poésie, le théâtre…
Mais bon. Regardez l’état des habitants du château d’Aphasie…

C’est amusant, les collisions entre les mots. Dans la mesure où on est capable de trouver ça amusant. Ce n’est probablement pas possible à tous les aphasiques.
Dans mon cas, ça se passe le plus souvent bien. J’ai un passé chargé, pour ce qui est de me moquer de moi. Et heureusement, j’en suis encore capable.
Mais parfois, si je suis dans l’état pour, c’est un drame. Je suis furieux. Je tape du pied, j’insulte la terre entière. C’est ça, [où] ou m’asseoir pour pleurer.
Dans ces moments là, je me sens amputé.

C’est un sentiment étrange, l’aphasie.
On a d’abord l’impression qu’on a oublié tous ses mots.
Et puis on découvre petit à petit que le mot est là, en fait. Quand me montre un objet, ou me décrit une sit[u]ation, j’ai immédiatement la réponse. Seulement, je ne peux pas dire le mot. Le mot, ou plus exactement le «signifié» est là, et c’est lui qui est l’objet de la mémoire. Et j’ai les associations, les mémoires, tout. Seul manque le «signifiant», l’enveloppe dans laquelle on veut inclure la lettre. Le mot.
Il me faut retrouver mon stock d’enveloppes. En vente chez tout bon orthophoniste.

Pas d’aphasie la nuit. Enfin, je crois. J’ai l’impression que quand je dors, je parle «normalement».
C’est curieux, si c’est vrai.
Mais le problème, c’est que je ne suis pas certain. Et comment je vais vérifier ça, hein ? Parce que même si en pleine nuit je me mets à hurler un truc du genre «les coquelets sont mardi la pluie !!», est ce que ça vient :
- d’un rêve dans le quel [je parle] en aphasique [parle] «les coquelets sont mardi la pluie !!» ?
– d’un aphasisme© sans rapport avec le rêve ?
– d’un rêve normal, dans lequel je disais : «les coquelicots sont fermés la nuit !!» ?

On ne peut plus me la promettre.
Et c’est le pire.
Je fais le voyage à l’envers. J’avais pas de face cachée. Maintenant, il m’a fallu 3 dictionnaires et 10 minutes juste pour retrouver l’expression «face cachée». Parle d’exploration…
Ça fait de moi un [préviligié] privilégié, peut-être ? J’ai un voyage gratuit. Et dans un sens, je peux même inventer ce que je veux, derrière la face cachée de ma langue… puisqu’il n’y a que moi là.
Je sais pas. J’aimais bien ma langue d’avant, sans face cachée. Sans devoir tout [réapprender] réapprendre. Et imaginez, moi qui suis trilingue, vivant en Allemagne… j’ai trois faces cachées à rédécouvrir.
Enfin, au moins, c’est une jolie photo.

Sans rire. Par fois je me fais rire moi-même avec des phrases aphasiquitées ©. Et, parfois, si on m’entend, on me dit que ces jours-ci, ça ne va pas bien.
Si, j’vous jure !
Fermez les yeux, et écoutez moi vous dire quelque chose d’un genre : «Il y a une brouette qui passe devant ma fenêtre, au 5ème, c’est fou, ça !».
Eh bien ça ne ratera pas, il y en aura un qui commencera à énumérer la liste des mots les plus probables, genre : «mouette ? héronette ? buvette ?», pour m’aider à corriger ma phrase.

L’aphasie, ça mène à tout. Comme à avoir un carnet toujours sous la main, pour pouvoir dire les mots qu’on croit qu’on peut au moins écrire. Ça mène aussi parfois à de bons fous-rires. C’est comme ça qu’on se retrouve confronté à la grenouille de la vie. À force de questions, quand on a repris son calme , on revient parfois à la vie, à la grisaille de la vie. En forme de carnet ?

Est-ce que dans ma tête, quand les mots me manquent, la pensée manque aussi ?
Fabuleux, l’aphasie. Maintenant, je me coltine [les] des questions dans ce genre. Est-ce qu’un aphasique plus atteint que moi, incapable de parler, a dans sa tête les mots pour penser ? Et moi ? Est-ce que c’est vraiment moi qui pense, ou bien je pense avec les mots que j’ai sous la main, limitant ma pensée à mon vocabulaire ?
J’ai mon idée, là-dessus.
Et je vous le dirais bien, si je trouvais le mot pour le dire.

Ce sont les lampadaires du pont «Bornholmer Brücke». C’était un des postes frontières entre l’ouest et l’est. Anectodique [Anecdotique].
Il y avait des lampes éteintes, et des lampes allumées. Je vais vous infliger le cliché avec les lampes allumées un peu plus loin alors que je suis moi même dans mon [ma] obscurité aphasique. Notez, j’ai fait vite. J’aurais [pu] en faire tout un paragraphe, alors que je viens de [le] torcher en quelques lettres.
Là où l’anectodique [anecdotique] devient [est] amusant, c’est quand on lit la plaque au bout du pont, qui nous dit que le Bornholmer Brücke a été le premier poste fontière [frontière] a [avoir] été ouvrir [ouvert] en novembre 1989.
C’est là, que j’ai l’illumation [illumination]?
En tout cas, c’est là que je décide [à] de garder des traces aphasiques quand j’en trouve. Pour mémoire. Aha.

Il y a deux questions qui se posent. Enfin une, plus une. C’est quoi un Lumix ?
Encore qu’en fait, la première question («c’est quoi, un Lumix ?») est déjà réglée. Passons donc à la seconde. Pourquoi j’écris, et pourquoi j’écris si mal ?
C’est parce que je suis aphasique. J’ai besoin d’écrire pour (ré)apprendre à écrire.
Question subsidiaire : pourquoi je mets des photos ? Parce que j’adore la photo. Et les photos que je publie me donnent même un sujet. Pour le cas où j’aurais des pannes d’inspiration.
Et bien voilà : deux questions de moins. C’est pas chouette, ça ?