J’ai un talent reconnu (surtout par moi) pour choisir une photo pour illustrer mon propos du jour, à moins que ce soit un talent pour raconter quelque chose relatif à la photo du jour. J’ai aussi un talent reconnu (etc.) en ce qui concerne le titre que je donne à mon histoire du jour, à moins que ce soit à ma photo du jour. Donc, en fait, il est prudent, une fois qu’on a lu la page jusqu’en bas, de revenir en haut, histoire de déterminer qui illustre quoi.
Vous ne trouvez pas ?
Ah, oui. Il fait que je vous raconte de quoi je voulais parler.
Dont acte. C’était hier. On est allés «en ville» pour m’acheter un pantalon. Je voulais un «Dockers» noir. Muni de la recette magique (W36 L32) qui m’évite même de devoir essayer mon nouveau pantalon dans le magasin.
Il y avait des soldes chez Peek & Cloppenburg. C’est le seul magasin que je connais à Berlin où je suis certain de trouver mon pantalon sans chercher. Vous noterez donc que je suis équipé pour acheter un pantalon dans un temps le plus court possible : j’ai la taille exacte (je l’ai prise de mon défunt Dockers précédent), et je sais exactement où l’acheter.
Notez, j’aurais dû méfier. Entre le métro «Zoologischer Garten» (la gare du zoo, chère à mon cœur depuis 1982) et le magasin (qui se trouve juste avant le fameux «Kadewe», un des magasins les plus prestigieux du monde civilisé), il y a, en face de la «Gedächtniskirche» (un des monuments les plus connus de Berlin), une agence de ma banque. C’est pas forcément facile de tirer de l’argent, même en plein cœur de la ville. Il y a relativement peu de distributeurs. Mais je savais qu’il y en avait un dans l’agence de ma banque.
Ce que j’ignorais, c’était qu’il n’y avait plus d’accès à l’agence. La porte ne «marchait» plus (lire : il n’y avait plus de mécanisme permettant d’ouvrir la porte avec la carte bancaire). Et il y avait même un mot sur la porte. Ça disait : «Suite à un problème technique, nous ne sommes plus en mesure d’ouvrir les portes hors des heures d’ouverture.»
Ben oui. Le week-end entier, l’agence la mieux située de la capitale n’était pas en mesure.
Là, déjà, j’étais un petit fâché.
Mais bon, je n’allais pas laisser un bête non-distributeur m’empêcher d’acheter mon Dockers, hein. Donc on est arrivés au magasin. On est directement montés à l’étage concerné (le quatrième), on a demandé à un vendeur où trouver les Dockers, il m’en a sorti un. J’ai pris ma checkliste :
- Modèle : D4 Confort. Check.
- Taille : W36 L32. Check.
- Couleur : noir. Check
- Prix : en solde. Check
Montre en main, moins d’une minute pour acheter mon pantalon. VICTOIRE ÉPIQUE, comme on dit sur l’internet. J’avais mon pantalon dans la main. Mais j’ai dû le rendre au vendeur.
Chez Peek & Cloppenburg, l’usine à vendre des vêtements (quatre étages gigantesques, avec des centaines de vendeurs, des milliers de pantalons, des dizaines de milliers de sous-vêtements, robes, accessoires, et visiblement beaucoup de marques), il n’y a qu’une (je répète : une) caisse. Donc le vendeur nous donne l’étiquette, avec le code barre, et nous on doit descendre à la caisse. Le temps qu’on descende à la caisse, le pantalon descend également à la caisse (bien que ce ne soit pas par le même chemin que nous), et une fois à la caisse …
… il y a la queue. Naturellement, quand je dis qu’il n’y a qu’une caisse, ce n’est techniquement pas vrai. Il y a 6 caisses, derrière un seul comptoir. Donc disons qu’il y a 6 caisses. Pour les grincheux. D’accord. 6 caisses, 6 queues. Mais tout de même un seul comptoir. Derrière le comptoir, je n’ai pas compté, mais au moins 30 femmes debout en plus des 6 caissières assises. Au premier abord, ça ressemble à, je ne sais pas, un couloir de métro à l’heure de pointe. Elles courraient dans toutes les directions.
On avait un petit de temps, le temps de faire la queue, on a regardé les femmes derrière le comptoir. Apparemment, les règles du jeu étaient simples. Échanger les sous contre les vêtements.
Nous on en était à l’étape «queue». Moi, méthodique, j’avais à la main :
- mon étiquette
- ma carte de fidélité
- ma carte bancaire
Arrive une ginette (tarifée, mais probablement pas syndiquée) qui, après avoir observé que j’avais en main ma carte bancaire, me demande : «Vous voulez payer par carte ?».
Passée la première seconde, temps que je réprime mon instinct (lequel, aiguillonné par l’histoire de la banque et le début de queue, m’aurait poussé à répondre : «non, évidemment, andouille !»), je souris, et je réponds (modèle de concision) : «oui».
La ginette me désigne une machine. On peut payer sans passer par les caissières. Vous imaginez que je la suis sans hésiter, tournant le dos à la queue. J’aime les machines. Elles n’ont aucune imagination, n’ont que rarement l’idée d’engager la conversation, en résumé, parfaites. D’accord, il a fallu au moins 7 ou 8 tentatives à la machine pour lire le code barre, et deux ou trois tentatives pour lire ma carte de fidélité, mais en gros, en deux minutes, j’ai eu en main mon ticket de caisse.
Et c’est là que l’horreur m’a saisi.
IL FALLAIT RETOURNER FAIRE LA QUEUE !!!
Les règles du jeu du comptoir n’étaient pas si simple que ça. Pour les caissières, il s’agissait de prendre l’étiquette (avec le code barre), prendre l’argent, transformer l’étiquette en ticket de caisse, transférer le cas à une femme qui court, passer au client. Point barre. Facile.
Mais pour le client muni d’un ticket de caisse …? il fallait trouver une femme *libre* pour prendre le ticket de caisse, et ensuite donner les vêtements. Et les femmes courraient. On au pu penser à un gigantesque poulailler dans lequel quelqu’un aurait mis le feu. Ça courait dans tous les sens, à toute allure.
Au bout d’un moment, une jeune blonde nous tend la main, et a pris mon ticket de caisse. Et puis elle a commencé à courir. Elle allait d’un côté, d’un autre, elle est allée dans une arrière-boutique, et au bout d’un moment elle est revenue. Sans pantalon.
Elle a pris un téléphone, et a parlé à quelqu’un. En a lu à son interlocuteur ce qu’il y avait sur le ticket. Après une minute de conciliabules, elle met la main sur le combiné, et me demande : «c’est quoi, votre pantalon, quel tissu ?». Là, moi, interloqué, j’ai perdu toute capacité à m’exprimer en allemand correct. Viola a pris le relais : «euh … en coton. Noir.»
Viola était aussi interloquée que moi, visiblement.
Et la blonde reprend son dialogue au téléphone : «noir, en coton». Et après avoir raccroché, elle est repartie en courant.
Après quelques minutes, elle revient. Prend son téléphone. Et repart. En courant.
Nous, on n’avait que ça à faire, donc on a attendu. On a constaté que les clients avaient *beaucoup* de mal à se voir remettre les vêtements qu’ils avaient payés. En gros, les femmes qui courent cherchent les vêtements, et le système de rangement, malgré les code barres, est en fait un énorme foutoir.
La queue était parcourue par des ginettes tarifées. L’une offrait aux gamins des ballons, l’autre offrait aux gogos qui avaient à la main leur carte bancaire une possibilité de couper à la queue (Aha.) en payant à l’automate, et une troisième essayait d’empoisonner les clients en leur distribuant des barres de céréales piégées.
Il lui a fallu quatre coups de téléphone (et plus de vingt minutes) pour trouver mon pantalon, à la coureuse de fond blonde. Au point que les caissières n’avaient plus de travail, ayant momentanément endigué le flot de clients. Une, à l’affut d’un client, me regarde, et me dit : «Ah, non. Vous, c’est le pantalon.»
Dans le commerce, normalement, surtout en ce qui concerne les vêtements, le temps perdu est perdu dans les étapes «choix» et «essayages». Pas à l’étape «paiement», et surtout pas à l’étape «course de blondes assistées par téléphone».
Mon rêve d’achat rapide d’un simple pantalon est mort. Le prochain, je l’achèterai sur le net.
Ah, alors, maintenant que vous allez revenir à début de la page, comme je vous vous l’ai conseillé, vous allez comprendre que le mot «maître» de la photo n’est pas «Dockers», mais bel et bien «bites».
Et toc.