Cryptonomicon …
J’ai promis, et pour une fois je tiens. Dans un délai raisonnable. Et toc.
J’avais déploré de ne pas trouver une critique de Cryptonomicon. La fiche :
Auteur : Neal Stephenson.
Le livre : paru en 1999. Le titre original est le même : Cryptonomicon. Il a été également publié en français divisé en trois tomes (Le code Enigma, Le réseau Kinakuta, et Golgotha).
Bon. On peut commencer.
La version très courte :
Pendant la seconde guerre mondiale, des collègues sont séparés par (gnî) la guerre. Ils travaillent pour leurs pays respectifs (Usa, Allemagne, et Angleterre). Ils sont des mathématiciens. Ils feront la guerre qu’ils savent faire : des mathématiques appliquées, plus spécifiquement du décryptage / cryptage. Ça les mènera (produit dérivé) à inventer les ordinateurs. Sur le terrain, un soldat américain, et son ami (d’avant-guerre) un soldat japonais vont faire la guerre qu’ils savent faire. À la main. Et un homme curieux se retrouvera dans le coin. Certainement pas hasard. Tous ces protagonistes se retrouvent mêlés à une affaire extraordinaire. Ils fondent une conspiration pour priver les Allemands et les Japonais (en gros : les mauvais) de leurs trésors de guerre, des tonnes d’or volées dans les pays qu’ils ont occupés et pillés. Pourquoi ? pour mettre cet or à l’abri des mauvais, et pour si possible l’utiliser pour le bien.
60 ans plus tard, un informaticien américain participe à la création d’une entreprise. Son parcours l’amènera a rencontrer un vétéran américain (du Vietnam), un industriel japonais, et un homme curieux se retrouvera dans le coin. Certainement pas hasard. Le but de l’entreprise : créer un «paradis de données» (pensez «paradis fiscal», et installez à côté de votre fauteuil de lecture un moniteur informatique comme lampe). Avec, en arrière pensée, de permettre à tous les peuples du monde des données qui leur permettraient à résister à tout régime qui essaierait de les réduire en esclavage, ou pire.
D’accord, vu comme ça, il y a peu de chances que vous ayez envie de lire Cryptonomicon.
D’accord, je recommence : la version (plus) longue …
Un américain, Lawrence Pritchard Waterhouse, génie en puissance, se retrouve à l’université. Il se lie d’amitié avec d’autres génies en puissance, dont un anglais (Alan Turing) et un allemand : Rudy von Hackelberg. Pour Lawrence, incapable de mémoriser les noms des gens, qui appelle Einstein «ce type avec la moustache», c’est le paradis. On ne parle que de maths.
Survient la guerre. Lawrence échoue dans la marine, où on l’utilise à jouer du glockenspiel. À son engagement dans la marine, on lui fait passer un test d’intelligence. Prenez un bateau allant de la ville X à la ville Y à une vitesse Z, sachant qu’il y a un courant de force T, à quelle heure le bateau arrivera-t’il. Ce genre de test. Naturellement, Lawrence voit immédiatement qu’il s’agit d’une question piège. Le courant est naturellement beaucoup plus fort en cas de virage si le bateau … etc. À la fin des quinze minutes, il a démontré une paire de théorèmes, et écrit sur son brouillon un article qui sera ensuite publié dans une revue scientifique renommée. Mais l’examinateur le juge totalement *idiot*, et l’affecte à la fanfare. Sur un croiseur. À la base de Pearl Harbor.
Mis au chômage technique par le coulage de son bateau par les japonais, il assiste à une conférence. De tous les gens qui y assistent, il est le seul à comprendre de quoi le conférencier parle. À la fin de la conférence, le conférencier demande qu’on donne à Lawrence une promotion, un bureau à côté du sien, et du café. Lawrence vient de rentrer dans le monde du cryptage.
Pendant ce temps là, Bobby Shaftoe, des US Marines, après son affectation en Chine (avant la guerre), au cours de laquelle il s’est lié d’amitié avec un officier japonais, processus un petit peu douloureux pour Shaftoe qui apprend de son ami Goto Dengo, et à son corps défendant, l’art du Judo, Shaftoe arrive à Manille. La guerre le prend des bras de l’amour de sa vie. De débarquement en débarquement, il finit par se retrouver grièvement blessé sur une plage. Il fait là la rencontre d’un étrange lieutenant «néo-zélandais», Enoch Root. Bobby sera rapatrié, sera interviewé par le lieutenant Ronald Reagan, où, de son discours (morphiné à souhait), on apprendra qu’il a, à un moment ou un autre, eu affaire à un lézard géant, image qui le marque à vie, dont il parle sans cesse, au point qu’on renonce à l’idée de l’utiliser comme sergent recruteur. Mais on lui propose une affectation «intéressante» …
Lawrence, est maintenant en Angleterre. Il a compris, et théorisé, l’utilisation du décryptage du trafic radio ennemi. Si on abuse des informations qu’on recueille à l’insu de l’ennemi, l’ennemi finira fatalement par s’en rendre compte, et changera son code. Donc plus d’information. Avec Alan, Lawrence travaille sur la façon de cacher à l’ennemi (et Lawrence reconnaît la patte de son ami Rudy dans les cryptosystèmes allemands) qu’on a décodé ses messages. D’où la création d’une unité «intéressante» …
L’interaction de Lawrence avec Shaftoe les mènera dans des situations incroyables. Shaftoe ira (entre autres) en Algérie où il décongèlera un soldat américain (qui a un tatouage en allemand), et le larguera d’un avion à proximité d’un convoi allemand, il ira ensuite en Italie où il coltinera des barils de merde, puis il rencontrera Lawrence dans une épave allemande. Son étape suivant le conduira dans un bateau (anglais) qui va percuter (sur ordre) la côte norvégienne. Le temps de forcer son passage à travers les allemands vers la Suède, il finit sur un bateau (trinitadien) dans les tropiques, déguisé en noir, à attendre qu’un sous-marin allemand voie le bateau et le coule. Une unité définitivement intéressante. Dans l’unité en question, on retrouve Enoch Root. Après un passage *dans* un sous-marin allemand, les deux échouent en Finlande. Où ils seront rejoints par Rudy (en fuite, l’Allemagne ne lui plait pas dans cet état).
Tout ce petit monde (Lawrence étant entre temps passé en Australie, le temps de rencontre la femme de sa vie, avec laquelle il va se marier, et avec laquelle il va choisir la vaisselle pour la cérémonie, laquelle finira sur la liste de mariage qu’il distribuera à ses amis) décide de subtiliser aux forces de l’Axe les trésors de leurs rapines. Tout cet or est en route vers les Philipines, et vers Kinakuta où travaille Goto Dengo, où il construit la cachette gigantesque.
Un petit peu plus tard, en gros 60 ans, on fait la connaissance de Randall Waterhouse. Le petit fils de Lawrence. Avec son associé, Avi, juif, et obsédé par l’Hocolauste, Randy monte une compagnie. Ça le mène aux Philipines, où il rencontre Douglas Shaftoe (le fils de Bobby) et sa fille Amy, dont il tombera amoureux, le jour où il aura le temps. Au cours de ses aventures, il fera une rencontre douloureuse avec une pile de lingots d’or (choc au tibia), le Dentiste (en fait le gérant d’un fonds de retraite de dentistes), une geôle philippine, et –naturellement Enoch Root. Et aussi Goto Dengo. Ah,et dans une épave allemande, il trouvera un papier écrit de la main de son grand-père. Sur la papier, le modèle de vaisselle choisi pour son mariage.
Toujours pas ?
J’insiste : version non allégée
Stephenson est informaticien. Entre autres. Le livre a fait sa réputation sur les descriptions détaillées des travaux de Lawrence et Alan. Ça en a fait un livre «culte» pour tous les dingues d’informatique. Le code Enigma, et surtout les ordinateurs utilisées pour le casser, font partie de la légende informatique. Au présent Randy utilise (et Stephenson décrit longement) FINUX, système d’exploitation d’ordinateurs (non, ce n’est pas LINUX, mais ça y ressemble très fort).
Mais Stephenson nous parle aussi d’économie. De l’information. Du voyage de l’information. Naturellement de cryptologie. De résistance. D’argent. Et tous ces thèmes sont liés de façons qui transfigurent le genre. Il nous décrit la partie d’échecs entre le «mal» et le «bien», entre les bourreaux et les victimes, entre Athéna et Arès. Pour cette partie, il est utile de suivre l’éternel Enoch Root.
Et Stephenson écrit magnifiquement. Le livre, documenté béton, intéressant, passionnant, est en plus hilarant. Shaftoe se déguisant en noir (portant pull-over et gants noirs sous un soleil accablant, sans oublier le cirage sur le visage), Randy rentrant enfin chez lui pour se faire percuter par un camion conduit pas Amy qu’il croyait aux antipodes, et qu’il trouve accompagnée par deux petits Shaftoe gardes du corps qu’elle n’a jamais vus, mais envoyés par une tante éloignée à la réception d’un mail d’Amy (qu’elle n’a jamais vue non plus) sur la «liste Shaftoe», Lawrence lassant à genoux une équipe de sténo et de photographes, tous recouverts de craie, et hallucinés après les cinq heures que Lawrence vient de passer au tableau pour une démonstration … il y a des dizaines de scènes fabuleuses. Des personnages secondaires tous incroyables. Et comment ne pas tomber amoureux d’une île aussi attachante que Qwghlm, peuplée d’hommes comme Ghnxh qui s’éclairent avec un Galvanick Lucipher ?
Ce livre peut être lu et aimé pour tant de différences raisons (et pas exclusives l’une de l’autre), que c’est immédiatement devenu pour moi un des quelques livres que je relis «régulièrement».
Le livre suivant de Stephenson («Le cycle Baroque», qui se situe au 17ème siècle) nous parle de Daniel Waterhouse (tiens ?), des frères Shaftoe (hein ?!?) et d’un homme curieux se retrouvera dans le coin. Certainement pas hasard. Nommé Enoch Root. Il parle aussi de Newton, de Leibniz, de Louis XIV, de Guillaume d’Orange …
Un de ses livres précédents (Snow Crash, ou en français Le Samouraï virtuel) a fondé des pans entiers de la culture «cyber». Touche à tout génial, le gars Neal.
Je crois que Stephenson est la version mutante de Umberto Ecco. Quand j’y pense, c’est probablement un sacré compliment.
Alors … vous le lisez maintenant, ou tout de suite ?




