11:34 état des lieux...
On est jeudi 31. C'est le sixième jour de l'occupation de Jénine. Il est 08:20.
Je suis chez moi. Probablement pas pour longtemps, dès que j'aurai trouvé le moyen de partir. Depuis deux heures, j'ai un nouveau voisin : un sniper accompagné d'une escouade de soldats israéliens. Ca peut rendre mes déplacements hasardeux. Il n'y a pas eu d'électricité de toute la nuit, et elle vient de revenir. M'en fous, il n'y a pas que les bouilloires électriques dans la vie pour faire du thé..
Six jours.
Six jours de couvre-feu pour l'ensemble de la population, d'abord. Inégalement intense, les quartiers de la périphérie jouissent d'une certaine liberté, ou plutôt peuvent la prendre, au vu de l'absence de soldats dans leur zone. Les gens du centre sont totalement enfermés. Dans le camp, la configuration en ruelles tortueuses rend le travail des snipers quasi impossible, et ils ne peuvent intimider que leur voisinage immédiat, ce qui fait qu'une bonne partie du camp peut bouger un peu. Les boutiques ne sont plus du tout ravitaillées, et n'ouvrent que très clandestinement. Les trois premiers jours, il n'y avait même pas de pain. Ensuite, la municipalité a négocié avec les Israéliens l'ouverture d'une boulangerie. Depuis, les Israéliens font tout pour l'empêcher de fonctionner normalement : inventaire...
- quand on a eu l'autorisation d'aller chercher le personnel pour ouvrir la boulangerie, il y avait par hasard trois blindés devant chez le propriétaire. Longue et difficile négociation pour le récupérer. Rebelote devant chez le maître-boulanger, celui qui avait ce qu'il fallait pour faire fonctionner le truc.
- arrestation de trois membres du personnel pendant le fonctionnement - des terroristes, naturellement.
- plusieurs descentes et fouilles à la recherches de bombes - infructueuses; c'est une boulangerie
- destruction du groupe électrogène, casse d'une partie du tunnel de cuisson, plusieurs murs ont été endommagés - des bombes cachées dans les murs et le sol, probablement...
L'électricité est là par intermittence. L'eau n'est pas là du tout. Depuis deux jours des tracteurs de la municipalités, d'ONG et de quelques particuliers sillonnent la ville avec des citernes d'eau, quand on les laisse passer, et quand on ne les arrête pas. Aucun quartier n'est approvisionné correctement en eau. Certaines canalisations sont brisées par le passage des chars, et l'eau se déverse dans les rues, transformant les sablières créées par les chars en bourbiers. Dans certaines rues les canalisations des égoûts ont aussi cassé, et tout empeste. Comme presque toutes les rues sont en pente, ça se répand.
Un certain nombre de maisons sont occupées. Technique éprouvée : tous les habitants du bâtiment sont rassemblés dans une seule pièce, et sont nourris au compte gouttes. On arrive souvent à les ravitailler, et ils sont globalement bien mieux traités qu'en avril. Mais on signale de nombreux vols dans les maisons...
Assez peu de violence : seulement un mort et cinq blessés. Pas mal de maisons détruites. J'ai des certitudes pour 6, il y en au au moins le double, probablement plus.
Les rues sont jonchées de débris en tous genres : débris de chaussée ravagée par les chenilles des blindés. Des tonnes de pierres lancées sur les blindés en question dès qu'ils s'arrêtent une minute. Et parfois aussi quand ils sont en mouvement. Dans les rues les gamins construisent des mini-barricades que les blindés écrabouillent sans même s'en rendre compte : nous, dans les ambulances, passons un certain temps à nous ouvrir des passages, effet secondaire. Dans le camp l'autre jour il y avait n char et un APC au coin de ce qu'on appelle ici "ground zero", la zone rasée. Face à eux, une armée de gamins les bombardait de pierres, jusqu'à des demi-parpaings, insensibles aux rafales tirées en l'air pour les effrayer. L'APC, dont le haut est plat, commençait à ressembler à un tas de cailloux. Les vitres de ses périscopes étaient cassées, le haut-parleur aussi. Les gamins sont enragés après les blindés. Il nous est arrivés, lors de l'arrestation de mes collègues, ou à chaque fois que nous sommes interceptés pour contrôle, de devoir, pour notre sécurité, empêcher les gamins de jeter des pierres aux soldats. Du coup, les gamins se mettent à jeter des pierres aux ambulances, parfois.
Pauvres ambulanciers dont la ville attend tout. Ils devraient, pour bien faire, amener à manger, rapatrier le petit frère, l'oncle, réparer la conduite d'eau. Les gens, nous voyant circuler, se disent tout naturellement que nous pouvons les emmener là où ils ont besoin d'aller. Mais on ne peut pas tout faire, et pas ça. Alors il y a des tensions sur notre passage. Chacun présente une requète qu'il juge - à juste titre - n'être pas grand-chose. Mais il y a 5 ambulances et 50 000 personnes. Du coup, on se fait insulter, menacer, caillasser... le moral est parfois bas au centre.
La totale interdiction de circuler fait peser sur les ambulances un fardeau impossible. On n'est pas assez nombreux, on n'a pas assez de voitures, quand elles tombent en panne il nous faut parfois toute une journée pour réussir à récupérer un mécano, ses outils, les pièces... Le personnel de l'hôpital éprouve les pires difficultés à rentrer chez lui ou à aller au travail, et ce sont encore les ambulances qui bouchent le trou. Sans oublier la fonction première : malades, blessés, accouchements, dialyses... On n'a pas assez de voitures pour tout faire. Bientôt, statistiquement, les pannes vont nous limiter encore plus. Si ça dure dans le temps, on va vers de gros problèmes sanitaires.
Rouler dans une ville pleine de blindés et de soldats est éprouvant, surtout la nuit. Le rituel est éternel; tout faire pour les éviter sans avoir l'air d'essayer de les éviter. Et si on ne peut échapper à la confrontation, sortir dans la lumière des phares, bras en croix, chercher un interlocuteur qui parle anglais, réussir à se faire entendre ou comprendre dans le fracas de moteurs... c'est épuisant nerveusement.
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