15:54 interlude...
Divine surprise, le couvre-feu est levé aujourd'hui de 14 à 18 heures. Un ou deux chars retardataires pour semer la panique dans le flot des gens qui sortent pour aller chercher à manger, à boire, ou bien se transférer dans un quartier moins soumis à tension, et voilà, on respire...
Quoi dire... ? Comment résumer ? Il me faudrait écrire des heures et je n'ai pas la force.
En quelques mots. Pas mal d'arrestations. A blanc, pour la plupart. Les gens restent arrêtés pendant deux ou trois jours pendant lesquels, suivant une technique bien éprouvée en Avril, on les déshabille, yeux bandés, et on les parque dehors sans nourriture, eau ni couverture. Et on finit par les interroger. Dans la plupart des cas on les relâche.
Des maisons détruites. Au moins une douzaine, avec à chaque fois le même traumatisme pour les gens et tout le quartier.
La survie s'organise : distribution de pain et d'eau par les camions de la municipalité, transports en tous genres par les ambulances (le personnel de l'hôpital, les gens qui veulent évacuer leur quartier parce que les Israéliens y sont, mais aussi tous les "petits" malades qui ne nécessiteraient pas en temps normal une ambulance... dialyses, soins ophtalmologiques, etc.
La résistance à la survie s'organise aussi : hier, 4 ambulanciers du Croissant Rouge arrêtés sous mon nez, mais aussi deux ambulanciers palestiniens des nations unies, des chauffeurs des camions d'eau et de pain... le message dont parlait Paul est clair: on ne vous laissera pas faire fonctionner les services d'urgence.
Alors on improvise. J'ai transporté vingt-quatre patients dans une ambulance par des chemins de traverses. On entasse, on a du mal à fermer les portes, on se croirait dans le métro de Tokyo. Tout le monde le prend plus ou moins bien, on arrive encore à en rire, même quand certains des patients gémissent à chaque cahot.
L'état de la voirie devient plus qu'inquiètant. Les grands carrefours sont défoncés, on s'enfonce dans le sable, ou la boue. Les colliers des plaques d'égout sont dessertis, ça fait des trous béants d'un mètre de large dans la chaussée, le passage des chars élargit tout ça. Des canalisations sont rompues, certains quartiers empestent, et nagent dans la boue. Les premières pluies vont être terrifiantes. C'est sur une telle échelle que je ne vois pas comment la municipalité va pouvoir faire face à ça.
Tous les jours, toutes les heures, tous les gens des services d'urgence, eau, électricité, les gens qui distribuent la nourriture, les ambulances, tous ces gens sont obligés de se métamorphoser en héros. Il faut un courage en béton armé quand on est Palestinien pour avancer bras en croix vers un groupe de blindés pour demander le passage. La fatigue est omniprésente. Quand les véhicules se croisent, on est passé des saluts enthousiastes des gens qui découvrent qu'ils ne sont pas seuls dans la ville fantôme à de petits gestes de la main, les yeux fixés sur la route.
J'en oublie forcément. Je n'ai pas dormi dans mon lit depuis une semaine. Ce soir je fais relâche.
Quand on roule dans la ville, on est aux aguets, on cherche sur la route la silhouette du char ou de la jeep qui va nous contraindre à faire demi-tour, ou nous faire perdre un temps précieux en contrôles. Je me souviens de cette vision hallucinante d'un cheval, magnifique, en travers de la rue, qui nous a tout autant barré le passage qu'un char aurait pu le faire.
Tout cela est fou. Les Israéliens ont autorisé une boulangerie à fonctionner. Hier, toute la journée, un char est resté devant la porte. Et "par inadvertance" il a écrasé la petite baraque qui contient le groupe électrogène de la boulangerie.
Tout est fait pour dégoûter, écraser, décourager. On nous a fait attendre deux heures et demie hier le résultat d'un contrôle de papiers. Assis au soleil. Dans l'ambulance un nouveau né hurlait à la vie. Le type qui dépassait du blindé n'osait plus me regarder en face. J'ai fini par lui demander si le pigeon voyageur qui amenait la réponse s'était perdu; il est redescendu dans son blindé et a claqué le couvercle.
Ils ne gagneront pas. Ils n'ont pas l'humanité nécessaire. Les Palestiniens, eux, doutent, pleurent, rient... mais continuent à s'entêter à vivre.
SI je ne m'endors pas en arrivant chez moi, je tâcherai d'écrire toutes les petites histoires vécues en... à peine une semaine d'invasion.
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