10:29 un gars ordinaire...
Il est des symboles dont on s'éloigne difficilement. Dans l'imagerie des Palestiniens, et peut-être dans celle des média occidentaux, le nom de Jénine est associé à un objet courant : le bulldozer. En Avril 2002 les forces armées israéliennes ont lâché dans le camp de réfugiés de Jénine des bulldozers blindés qui ont rasé un tiers des habitations.
Cette nuit, les bulldozers sont de retour.
Dans la station des urgences du Croissant Rouge Palestinien, un jeune homme dort. Comme toutes les nuits. Le jour, il travaille à l'hôpital comme garçon de salle. Le nuit, il conduit une des ambulances des urgences.
C'est un jeune garçon effacé, calme, tellement discret qu'on ne soupçonnerait pas la détermination, le courage ni la gentillesse qui l'habitent. Abed aime passionnément ce travail. Pour porter secours à un des siens, il est prêt à tout, et d'ailleurs il a tout fait; il est resté assis par terre des heures sous le soleil pendant que des soldats, ayant confisqué les clés de son ambulance, étaient partis faire un tour de char en ville. Il a plusieurs fois été menacé directement, senti le canon d'une arme sur son front. Il a été battu, insulté, humilié. Deshabillé, fouillé. C'est le lot de tous les ambulanciers de Jénine, et il prend sa part sans rechigner. Un peu plus, même.
Abed, c'est le gars qu'on appelle pour réparer un bout de moteur, un brancard. Il bichonne avec un soin maniaque son camion Chevrolet. Après chaque intervention, il le nettoie. Et quand l'appel survient, il est le premier assis dans l'ambulance. Il parle aux malades, aux blessés. Il prend soin de ne pas les secouer.
Ce soir, l'appel vient, et on réveille Abed. Ce n'est pas son heure. Il est en sous-vêtements. Ce n'est tellement pas son genre d'être pris au dépourvu que je le chambre gentiment. Il ne répond pas. Un des collègues me souffle à l'oreille : "ils sont en train de détruire sa maison".
Toute l'équipe se rassemble. On décide que deux des volontaires internationaux vont se rendre sur les lieux dans une ambulance qui doit justement aller prendre un patient dans ce coin là. Ce qu'Abed attend d'eux, c'est simple : il veut avoir la certitude que sa mère est à l'abri. Rien de plus. Il sait que la maison est condamnée.
Dans la cour de la station, on attend. On entend aussi. On écoute, même. On écoute les grondements des deux bulldozers. On écoute les pierres et les pans de murs qui s'écroulent. On écoute la destruction de la maison d'Abed. Abed est assis sur le perron, et regarde son téléphone.
Enfin, le téléphone sonne : l'équipe a été empêchée d'aller sur les lieux.
Abed ne dit rien. Il se lève, et s'en va.
Il part, seul, dans le camp envahi de soldats, pour chercher sa mère. Il faut quatre personnes pour l'arrêter.
Alors les gens de la station, pragmatiques, voyant que le plan A a échoué, lancent le plan B. Tout le monde s'entasse dans deux ambulances, et on part. Par la grand-route, directement. A fond de train.
Quand on arrive à une centaine de mètres, on s'arrête, et tout le monde descend, forme une ligne, et avance. Dix personnes en tenue du Croissant Rouge avancent vers la ligne de soldats qui barre la rue. On nous intime de repartir. Non. Aucune menace ni invective n'y fait. On détruit la maison d'un des nôtres. Finalement un groupe de soldats avance pour discuter. Un peu de tension, vite dissipée, et on localise la maison où la mère d'Abed, sa belle-soeur et deux enfants sont régugiées.
L'équipe les récupère et s'en va. On les amène chez un membre de la famille, plus loin, hors du camp.
Et puis on rentre à la base. Un appel survient.
C'est au tour d'Abed de partir. Il prend les clés au tableau, et se dirige vers son ambulance. Au loin on entend les bruit des murs de sa maison qui tombent. Calmement, il s'installe au volant, et part chercher le patient qu'on lui a indiqué.
Détruire sa maison ? Mais pourquoi... ? Quel crime Abed a-t-il commis qu'on m'aurait caché ? Quand il revient, je lui pose la question.
Abed a un frère. Son frère est membre du Jihad Islamique. Je demande : "il est recherché, alors ? Il a fait quelque chose de grave ?"
Non. Il est en prison. Il n'a rien fait, il est juste membre. Quelle que soit la faute qu'il ait commise, et Abed est bien en peine de me citer un truc que son frère ait fait à part "être membre", il a été arrêté et mis en prison.
Mais ce n'est pas assez. Parce qu'il est "membre", le frère d'Abed doit payer. Et puis sa famille aussi.
Dans la nuit, déchirée par les gyrophares des deux ambulances que nous avions amenées, la mère d'Abed est sortie de la maison où elle avait trouvé refuge. Sur le chemin qui menait à l'ambulance, elle a vu un seau d'eau. Elle s'est agenouillée pour se tremper la tête. Elle a posé à côté du seau un petit objet brillant.
C'est une chaîne.
C'est la clé de chez elle. Elle doit avoir aussi, dans un coin, la clé de la maison de son enfance, à Haïfa, d'où elle a été chassée en 1948. J'espère que pour les troisième les FDI offrent un porte-clés...
Réfugiée une première fois, elle est chassée de chez elle en pleine nuit par un bulldozer parce qu'un de ses fils a affiché des sympathies pour un mouvement terroriste, ou de résistance, suivant le point de vue. Pour ces sympathies, il a été arrêté et est déjà en prison.
Sous l'occupation israélienne, on pratique la double peine : la maison de sa mère vient d'être rasée. Son frère, Abed, n'a interrompu qu'une demi-heure sa mission : secourir les gens.
Utiliser la force. Si ça ne marche pas, utiliser plus de force semble être la devise d'un gouvernement israélien qui n'est préoccupé que de l'opinion de son extrème droite. Sous l'oeil complice, parfois pudiquement détourné, du reste du monde. De vous. De moi.
J'ai parlé à Mohammad, un autre ambulancier. Sa maison a été occupée trois jours par les soldats. 22 personnes enfermées dans une seule pièce pendant trois jours. Quand ils sont partis, il manquait les économies du ménage, 4000 dollars, et tous les téléphones mobiles de la maison. Il n'y a pas de petit profit. Ce matin, alors que nous allions chercher un patient, je lui demande : "mais comment tu fais pour rester le même type gentil, simple, calme, comme vous êtes tous ? Tu n'as pas la haine à l'intérieur ?" Il m'a répondu : "si, parfois j'ai la haine. Mais je ne veux pas devenir comme eux. Alors je la garde sous controle..."
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