10:19 nuit de samedi à dimanche...
Choses vues, entre autres choses vues, choses pas vues, ou choses déjà oubliées...
Hier soir, ou plutôt en fin d'après midi. Nous roulons dans une des rues principales de la ville. Tout est mort, désert, poussiéreux. Pas silencieux; on entend le moteur d'un char tout proche, et le moteur de l'ambulance. Au milieu de tout ça, un gamin de peut-être cinq ans fait des tours de vélo dans la rue. Il a manifestement décrété que tout ceci ne le concernait pas.
Hier après-midi, toujours, un APC déboule à fond de train du haut du quartier de Marah, où j'habite. Il prend un virage à droite, et entame la descente. Problème, il est gros, lourd, il va vite, et le bitume, à force de se faire cheniller menu, n'est plus ce qu'il a été. Moralité, voilà notre APC qui part en une jolie vrille sur la route, incapable de reprendre le contrôle. Le tout aurait été vraiment amusant si il n'avait pas brisé sa chute sur... un poteau électrique, privant le quartier d'électricité pour la soirée.
Cette nuit. Je reviens très clandestinement du netcafé. Dans une des rues parallèles, qui passe derrière l'hôpital, il y a un champ avec des oliviers. Il y a un char, pas loin. Le temps que j'arrive à déterminer ce qu'il est en train de faire, je m'assieds au pied d'un de ces oliviers, et j'attends tranquillement. Le ciel, curieusement, est parcouru de gros rayons verts, genre laser. Plusieurs explications ont été proposées, aucune n'est réellement satisfaisante : système d'acquisition de cibles pour bombe guidée, arme de sniper... ce n'est pas plus mal de ne pas le savoir, dans un sens. Une raison de moins de s'inquièter. En tous cas ça fait bizarre, ces rayons verts dans le ciel.
Cette nuit. On essaie d'aller chercher un patient dans le camp. Dès les premières maisons, on stoppe net. De petits rayons laser (encore) rouges sont braqués sur nous. On finit par distinguer au bout du rayon un fusil, puis un soldat. Puis plusieurs. Ils n'ont pas du tout l'air d'avoir envie qu'on rentre dans le camp. Alors on ne rentre pas.
Route de Qabatia, cette nuit. Passé le checkpoint habituel (deux APC), on accélère pour aller chercher un patient. Brutalement on est pris dans le faisceau d'un gros projecteur. On s'immobilise illico. Deux soldats surgissent de l'ombre. Contrôle vite fait, et puis on continue. Sur le côté, on voit plusieurs camions, jeeps et engins blindés, hérissés d'antennes en tous genres. Nous avons trouvé le PC de l'opération Vanguard. En passant, Vanguard, en français, c'est avant-garde. C'est pour quand, le gros des troupes ?
Il y a encore des routes parallèles pour aller de Jénine à Qabatia. Toute la journée, des ambulances et un tas d'autres véhicules les empruntent. En général, les ambulances, chargeant des patients à Qabatia, rentrent ensuite à Jénine. Mais par la route normale, le checkpoint. Parce qu'on ne veut pas forcément exposer les patients aux rigueurs de ces routes clandestines défoncées dans les collines. Ca m'inspire deux réflexions :
- si j'étais un soldat, je finirais par un jour me demander comment il se fait que toutes ces ambulances rentrent dans la ville sans jamais en sortir. Comment il se fait que je peux voir passer la même ambulance trois fois en deux heures à mon checkpoint, mais seulement pour entrer et jamais pour sortir. Je finirais par me dire que la ville de Jénine est un immense parking à ambulances;
- si j'étais un Israélien, je me demanderais comment mon gouvernement s'y prend pour me faire croire qu'il mobilise des centaines d'hommes et des moyens considérables pour boucler Jénine, alors que visiblement on entre et on sort de cette ville plus ou moins comme on veut si on est suffisamment motivé. De là à se dire que ceux qui étaient vraiment motivés pour sortir (genre parce qu'ils ne voulaient pas être trouvés) sont probablement déjà très loin. Un indice pour nos amis Israéliens : en ville il se raconte avec un grand sourire qu'il y a trois jours que les principaux militants recherchés ont quitté la ville.
Alors tout ça pour quoi ?
En fait, je sais un peu pour quoi. Je sais les effets en tous cas : ce matin, en un seul voyage, on a entassé 24 personnes dans une seule ambulance. Malades, famille (un seul membre de famille par malade, c'est la règle), et équipage. 24 personnes et un fauteuil roulant dans une ambulance prévue pour le transport d'un malade et deux membres d'équipage. Voilà à quoi ça sert. A pourrir la vie des gens.
Ce matin, une dizaine de coups de canon dans le camp. Pas d'appel à blessés. Tout ce cirque sert à quoi ? A vendre du Sharon, probablement.
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