Brest-Jerusalem
a la rencontre...
23.10.02 13:57     chronique 24.10.02 13:53  
-<  tank on en parle... content !  ->
 24.10.02

12:21   rouge...

A quatre heures du matin, on a les yeux qui pleurent, la dernière piqûre de moustique qui démange, on conduit lentement en cherchant à distinguer dans le noir la silhouette d'un blindé ou de soldats . A quatre heures du matin, on est fatigué. Ce n'est pas le semblant d'ambiance de fête que les gyrophares rouges étalent sur la chaussée et les murs environnants qui va y changer quoi que ce soit. L'autre nuit, une équipe à la recherche d'une personne souffrant d'hémorragie s"est retrouvée coincée dans la grand-rue d'un village au milieu d'une fête de mariage. A la lueur des gyrophares, une cinquantaine de personnes a entouré l'ambulance en dansant la Dabke. Penché par la fenêtre, s'adressant aux fantômatiques silhouettes nimbées de rouge, le chauffeur cherchait son hémorragie.

A quatre heures du matin tout peut arriver. Le chef de char sur la route de Qabatia est (à nouveau) ivre mort. Il faut l'intervention de ses collègues pour le réveiller deux fois pendant l'interrogatoire qu'il nous fait subir : la patiente débutait un infarctus. L'ambulance venue de Tubas avec un patient nous attend sur le bord de la route, au delà du check-point, mais le chauffeur a éteint les lumières et s'est endormi : on la manque, et il nous faudra une demi-heure dans les routes de campagne pour remettre les choses en ordre.

A quatre heures du matin, une bonne douzaine de blindés tourne dans la ville. Personne n'a jamais su pourquoi, ils ont fini par repartir sans - apparemment - avoir rien fait. A part perturber la circulation des ambulances, parce que si il y a une chose qu'on ne veut pas, c'est être sur leur trajectoire. Parfois on passe pas loin d'un char qui nous suit du canon - du regard - quand on est dans son champ de vision - de tir.

A quatre heures du matin les gars des urgences de l'hôpital, comme dans tous les hôpitaux du monde, font une course de fauteuils à roulettes.

A quatre heures du matin, à quelques détails près, la vie est normale au service ambulancier d'urgence du Croissant Rouge de Jénine. Comme partout dans le monde, les gens dans l'ambulance sont silencieux, d'abord préoccupés de rester éveillés. Chaque fois que j'ouvre ou ferme la porte latérale, je touche du doigt l'impact qu'une balle de 12,7 mm a laissé un jour d'avril. Cette ambulance là a treize impacts. Dont un à la hauteur de la tête du chauffeur, sur le montant de la portière. Le sac de premier secours est répugnant de saleté, à force d'être ouvert, étalé par terre, dans la poussière ou la boue, et son contenu répandu sur le sol pour "inspection" par un mec dans un blindé à quinze mètres (distance "réglementaire" : si on ne se met pas à quinze mètres, parfois ils nous renvoient chez nous) dans le noir, le type en question nous regardant par une fente de trois ou quatre centimètres de haut parce qu'il n'ose pas ouvrir le couvercle pour mettre la tête dehors.

A quatre heures du matin, on peut avoir un problème inédit à régler. Le type dans le blindé veut voir nos papiers. On doit tendre le bras pour les lui donner, mais ça ne suffit pas, alors on doit les lancer vers lui en sautant en l'air. Problème, le bras du gars est trop gros pour passer par la fente, et comme il ne veut pas soulever le couvercle, il ne peut pas attraper les papiers. On lui propose de monter sur le blindé pour les lui apporter, mais bon, il ne veut pas. Alors il utilise une antenne de radio pour ratisser les papiers et les faire venir vers lui : 20 minutes d'attente. Et puis quand il nous les rend il en manque un. Il est resté coincé sur je ne sais quoi, un machin pour regarder dans les coins. Cinq minutes supplémentaires.

A quatre heures du matin, les gens du Croissant Rouge Palestinien ont, comme tous les ambulanciers du monde, des ennemis à combattre ; la fatigue, la lassitude, le manque de vigilance, le froid. Mais ils ont un bonus : la bêtise, la peur, la méchanceté parfois, le danger et la folie de la guerre. L'absurde, aussi. Mais, à quatre heures du matin, quand le téléphone sonne, ils se lèvent sans protester, enfilent leur ambulance comme on met un casque en plastique orange dans une zone où coule du métal en fusion, et éclairent la nuit en rouge clignotant et cahotant.

Je suis un privilégie, je vis entouré de héros.



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