10:38 entre les gouttes...
On est trois dans la cour de la station d'ambulances du Croissant Rouge. A ma gauche il y a Abed. Il a une grosse vingtaine d'années. Le jour, il travaille à l'hôpital de Jénine. Toutes les nuits, il vient bénévolement conduire une ambulance. A ma droite, Mahmud. Il dirige l'équipe de nuit, et fait l'infirmier le jour dans les ambulances. Tous les trois on partage le même regard extasié. On parle de couleurs...
... parce qu'il pleut. Le premier commentaire de tout le monde c'est que ça va laver les oliviers. C'est ultra-important, ça épargnera aux gens la tâche de laver les olives à la récolte, qui commence en ce moment. Et puis chacun raconte ses histoires sur les belles couleurs de la Palestine, quand les arbres n'ont plus la même couleur que les routes, les chemins, les murs.
Abed est tout de même un peu dépité. Très soigneux de son apparence, il est aussi maniaquement attaché à ce que son ambulance soit impeccable. Il est le seul à nettoyer son véhicule au jet tous les jours. Il a une tâche de boue sur son pantalon vert, aussi, mais il affecte de ne pas la voir. Il trouve tous les prétextes pour démarrer le moteur de son véhicule, le déplacer d'un mètre. Il ouvre le capot toutes les heures... et il est dépité parce qu'il vient de la laver, son ambulance.
Mahmud, lui, est chargé du téléphone ce soir. Le 101, le numéro d'urgence. Il y a une bonne centaine d'appels par soir. Presque tous sont des gens qui s'ennuient et qui essaient de lier la conversation; le numéro est gratuit.
L'orage, car c'est un orage, déchire le ciel et parfois il fait jour, l'espace d'une seconde. Quand il ne fait pas jour, il fait très nuit : l'électricité n'arrête pas de sauter, et le générateur de l'hôpital n'arrive plus à suivre. Je leur parle des couleurs de la Bretagne, ils m'évoquent des endroits que je ne connais pas et qui leur sont maintenant interdits. On est tous les trois sous les gouttes, et, mine de rien, on se paye une jolie tranche de plaisir.
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