Brest-Jerusalem
a la rencontre...
28.9.02 19:20 chronique     chronique 29.9.02 18:51  
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 29.9.02

18:16   ami, si tu tombes...

Je discute avec un groupe de gens qui, comme souvent, m'ont hêlé au passage alors que je rentrais chez moi. Assis sur des chaises sur le trottoir, débordant largement sur la rue, nous sommes huit. J'ai une conversation intéressante avec l'imam d'une des mosquées de Jénine. Nous sommes en haut d'une côte ardue.

Un moment, dans la lumière d'un réverbère, je vois un jeune homme monter. Un de ceux qu'on appelle ici les "chebab". Chebab, normalement, c'est le mot utilisé pour désigner tout jeune adulte. Mais depuis un certain temps, il désigne tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, participent à la résistance à l'occupation. Les gamins qui jettent des pierres sur les chars sont des chebab. Les gens qui, comme lui, portent une AK 47 (mieux connue sous l'affectueux sobriquet de "Kalashnikov") sont des chebab.

La rue est difficile à monter. Je le sais bien, j'y passe tous les jours. Il allonge le pas, marquant l'effort. Est-ce qu'on doit se laisser prendre au jeu des coïncidences et des symboles ? La rue, si difficile à monter, s'appelle "Al Intefadah street". Rue de l'Intifada.

Quand il arrive à notre hauteur, quelqu'un l'appelle, et tout naturellement il vient s'asseoir avec nous. Il me regarde longuement avant de me tendre la main. Je ne peux pas lui en vouloir d'être méfiant. Il attaque d'entrée : "ça ne te dérange pas de parler à un terroriste ?". Prends-ça dans les dents... heureusement qu'il sourit en disant ça, sinon je me serais senti vraiment mal à l'aise.

C'est un autre qui lance la discussion. Il se lance dans un long discours en direction du nouvel arrivant. Lequel assume à présent le rôle de traducteur. "Il me dit que je devrais m'occuper de mes études, de mon avenir, de mes enfants, au lieu de m'occuper de me battre".

"Mais il y a quelque chose de plus grand. Bien sûr que je devrais étudier. Mais je n'ai pas l'argent pour le faire. J'ai un travail en même temps que mes études, mais il ne me rapporte rien." Je lui demande pourquoi. "Je travaille pour les forces spéciales de l'autorité palestinienne, et ils suspendent les salaires de certaines personnes si elles prennent part à la résistance". A confirmer, c'est la première fois que j'entends ça. S'ensuit un long débat auquel je ne participe pas sur l'attitude de l'autorité.

Il reprend : "il y a quelque chose de plus grand que ça. Mon pays souffre. Les gens que je connais souffrent. Il y a quelque chose de plus grand. Bien sûr, nous ne faisons pas grand-chose. Nous ne pouvons pas nous battre contre des chars, ou des hélicoptères. Mais notre présence montre aux gens que ce n'est pas fini. Qu'il ne faut pas se laisser faire. Je sais qu'il y a plein de gamins parmi nous qui ne réfléchissent pas, qui n'ont pas de motivation à leur action. Pour eux c'est juste simplement ça; porter une kalashnikov, c'est être contre les soldats, contre l'occupation, contre l'invasion."

Je pose quelques questions sur la politique. "Tu comprends, on n'a pas de vrai chef, pas d'instructions, alors on ne peut pas être efficaces. Ce n'est pas comme Hamas, ils ont un chef, une ligne politique, ils savent où ils vont." Quand je lui demande ce que veut l'autorité, il est sans hésitation : "la paix. Arafat, il veut Oslo. On nous interdit de nous battre. Mais maintenant trop c'est trop. Tu comprends, avant-hier ils ont tué un voisin parce qu'il était à la fenêtre." Il me raconte qu'une des personnes qui a été arrêtées la nuit où l'homme de 52 ans est mort, et qui a été relachée, lui a dit avoir entendu un dialogue entre deux soldats des forces spéciales israéliennes. L'un a dit à son chef "regarde, il y a quelqu'un qui regarde à la fenêtre". Le chef a répondu "descends-le". Maintenant, l'homme de la fenêtre vient de faire son apparition sur les affiches de "martyrs" dans la rue, dignement paré d'un noeud papillon, avec un gilet de laine, sur fond de mosquée d'Omar.

Il me demande mon avis sur les attaques terroristes en Israël. Je lui dis sans ambages ce que j'en pense : moralement injustifiables, politiquement contre-productives. Il réfléchit un moment. "Je crois que tu as raison. Mais on nous provoque tout le temps. Et puis Hamas, il veut la même chose que Sharon, Hamas veut la guerre. Le camp de la guerre, avec Hamas et Sharon, est plus fort que le camp de la paix avec seulement Arafat."

Que veut Sharon ? "Sharon veut la terre. Il veut qu'on s'en aille. On a accepté qu'ils s'installent, on a accepté qu'ils chassent nos parents et nos grand-parents, on a accepté 1967, et ça ne suffit pas. Il veut la terre, il veut nous tuer tous. Tous les jours en Cisjordanie il y a des morts. Sharon tue les Palestiniens. Les femmes, les enfants. C'est vrai que ce n'est pas bien, les attaques en Israël, mais c'est quoi ce qu'ils nous font ? Sharon, c'est le plus grand des terroristes. Pourquoi nous on est des terroristes, et pas eux ?". Bonne question.

L'imam intervient dans la discussion. "Avant l'intifada, on avait de bonnes relations avec les Israéliens. On a tous des amis juifs. Mais c'était de personne à personne. Maintenant, ce n'est plus les Israéliens que nous connaissons, ce sont les soldats. C'est Sharon. C'est un état qui nous a déclaré la guerre. Vous, les occidentaux, vous oubliez ça : l'intifada, ce n'est pas une agression, pas une invasion, c'est une révolte contre une occupation".

Il se fait tard. L'imam part se coucher, et de fait le groupe se disloque. Le chebab part dans la même direction que moi. Je lui demande s'il n'a pas peur qu'un jour ce soit pour lui que les forces spéciales israéliennes viennent dans la nuit. "Quelqu'un d'autre prendra ma place. Il y a quelque chose de plus grand." Il ajoute : "il faut que tu dise aux gens de ton pays qu'on n'aime pas tuer des gens. Moi je voudrais faire mes études et jouer avec mes enfants. Mais je sais ce qui m'attend."

Kessel ne parlait pas autrement. "Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place." Chez nous, c'est le chant des partisans, une relique sacrée. Ici, c'est la réalité de ceux qu'on appelle les terroristes. Il y a un sacré dépoussiérage à faire. Kessel encore : "il est des pays où les gens au fond des lits font des rêves. [...] la haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère..."

La résistance française aux Allemands est souvent évoquée par les Palestiniens, comme légitimisation. J'ai souvent envie de leur répondre qu'il n'était pas question d'aller se faire sauter au milieu de Berlin, mais je ne le fais pas. Parce que je n'oublie pas que les alliés ont répondu au mal par le mal. Qu'Hitler a ciblé des populations civiles, qu'il a été le premier à le faire, mais que les alliés ont fait bien plus que lui rendre la monnaie. Rotterdam, Coventry, certes. Mais Dresden, Berlin, Hamburg. Si on commence à accepter la justification "je le fais parce qu'il le fait", alors comment expliquer aux Palestiniens que combattre la terreur par la terreur est mal quand c'est eux qui le font, bien quand c'est Israël ou un pays occidental qui le fait... ?

J'ai pendant un moment ignoré. Et puis pendant un moment, je savais, mais je n'ai rien dit. Je n'ai pas dit les mots. Il faut dire les mots. L'occupation militaire israélienne sur Jénine, sur la Cisjordanie, sur Gaza, sur la Palestine, c'est le règne de la peur, de la terreur. C'est la prise à parti de la population civile pour un but politique. C'est du terrorisme.

Et le terrorisme, dans les deux camps, je suis contre.



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