Brest-Jerusalem
a la rencontre...
12.9.02 16:47 chronique     divers 14.9.02 11:07  
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 14.9.02

10:04   en bonne compagnie...

(Jeudi soir)
J’ai passé un long moment hier soir avec mes potes. Ceux qui habitent au coin de la grande rue qui monte chez moi, dans ce qui semble être un tout petit parc d’attractions désaffecté, jonché de carcasses de manèges. Chaque fois qu’ils me voient passer là le soir ils m’invitent aussitôt à venir prendre un thé, ou plutôt un café. Cette religion du café à Jénine, c’est quelque chose. Autant partout ailleurs en Palestine on m’a expliqué à quel point le thé est bon pour la santé, autant ici c’est vraiment le second choix de boisson.

On papote, comme on fait toujours, en fonction du nombre de mots de vocabulaire commun, avec plein de gestes, de croquis sur la poussière du sol, et une grosse quantité de sourires et de rires. On évoque la démission du gouvernement palestinien; c’est réglé en quelques secondes - tout le monde s’en balance. Sauf un, mon copain policier, qui me dit que c’est bon, que c’est démocratique, pour une fois ! Cela dit, il ne sait pas pour qui il pourrait bien voter. Il ne voit surtout pas bien comment il pourrait aller voter. On suggère le vote par téléphone... mais le réseau que ce soit filaire ou mobile est tellement naze que ça nous fait beaucoup rire... ça finit en concours d’imitations du message qu’on a quand on téléphone avec un mobile palestinien, le message qui dit “désolé, réseau saturé”.

Le patriarche du coin, un vieux rondouillard avec deux dents qui manquent au milieu, fait encore de grands gestes. Il joue au vieux grincheux, et se plaint qu’à chaque fois qu’il demande un truc à un de ses petits enfants, il faut au final qu’il le fasse lui-même. Ca fait rire tout le monde, et il adore ça.

A un moment, il s’éclipse, juste pour l’appel à la prière. Je me dis qu’il est allé prier. En fait j’ai mal observé : il s’absente juste avant l’appel à la prière. Quand il revient, il a encore son mégaphone à la main. Du haut de son toit il appelle à la prière pour les gens de son quartier, et plutôt joliment...

En parlant d’appel à la prière, pour une fois ce matin (vendredi) ça m’a réveillé. Vers cinq heures. C’était très harmonieux, toutes ces voix sur la ville, il y avait par moments un accord bizarre qui se faisait, qui me plaisait bien.

Ensuite, réveillé, j’ai profité du silence de la nuit. Enfin plus tout à fait silence... le chant des coqs, des tonnes d’oiseaux... je suis sorti sur la terrasse avec un thé pour en profiter.

05:27, je perçois au loin, au nord, le premier bruit de moteur. L’ambiance est cassée, pour moi, je suis déjà au bord de la colère. Un peu plus tard, je vois les phares approcher. 05:45, ils s’arrêtent à l’entrée nord de la ville.

Presque immédiatement, ils commencent à tirer. Un Merkava et un APC, comme d’hab. Ils tirent presque non stop pendant 20 minutes. Sur quoi ? Je n’en ai aucune idée. Ce dont je suis absolument certain, c’est qu’ils sont seuls à tirer, personne ne leur tire dessus.

Maintenant, ils parcourent la ville avec des sirènes, et un d’eux chante dans le micro, fait des voix de dessin animé, variations sur le thème “restez chez vous, couvre-feu”.

Je devrais être en colère, écoeuré par l’obscènité de ce comportement. Mais depuis hier je me rends compte que je n’attends plus rien d’humain de ces types. Ca n’a finalement rien de surprenant qu’ils se comportent comme ça. Parce que ça fait douze jours qu’on est sous couvre-feu, et chaque jour il y a un incident ou deux qui me les montre sous ce jour là; une bande de sales cons qui prennent leur plaisir là où ils peuvent le trouver : en abusant de l’autorité qu’on leur confère. La seule question, c’est de savoir s’ils sont bêtes ou méchants, sans même exclure la possibilité qu’ils soient les deux.

Au hasard de la disposition des bâtiments, j’entends le crétin dans son haut parleur. Là, il chante. Ca tire par intermittence. Boum, il vient d’y avoir un coup de canon... tout tremble. J’ai senti une vibration immonde me parcourir; l’onde de choc.

La caravane reprend son chemin, en traîne patins. Vous vous rappelez chez vos grands-parents quand il fallait mettre les patins ? Eh bien ils progressent comme ça avec leurs blindés. Le premier avance, d’une cinquantaine de mètres, parfois moins. Quand il s’arrête, le second se met en marche, et vient le rejoindre. Puis le premier repart... quand je visualise, ça me fait irrésistiblement penser à quelqu’un qui marche avec des patins.

Il est 06:33. Il y a un blindé qui fait le tour du camp par l’ouest. Il y en a deux posés sur la route de Haïfa. Probablement aussi deux sur la route de Jalame, mais j'ai un bâtiment qui bloque mon champ de vision. Et puis il y en a un tout près d’ici, j'entends ses chenilles cliqueter quand il bouge. On est en bonne compagnie pour la journée.



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