Brest-Jerusalem
a la rencontre...
11.9.02 12:53 chronique     chronique 11.9.02 13:25  
-<  où t'as mis le décapsuleur ? un peu d'air...  ->
 11.9.02

12:57   éducation...

Il a commencé sa carrière d’enseignant en 1960. Jusqu’en 1998, il a regardé défiler des générations d’élèves palestiniens de la région de Jénine. Je lui ai demandé comment la situation politique de la région (sous la direction successive des Jordaniens, des Israéliens, puis de l’Autorité Palestinienne) avait influencé le système scolaire et sa carrière...

"Si tu voyais quelqu’un en costume, tu pouvais l’appeler professeur "
Entre 1960 et 1967, être un professeur, c’était être quelqu’un de respecté. Le salaire n’était pas extraordinaire, mais les enseignants jouissaient du prestige certain de leur situation. Respect de la part des élèves, de la part des familles, et de la part de l’administration jordanienne. Les conditions de travail n’étaient pas forcément excellentes, mais dans l’ensemble on pouvait faire du bon travail. Les enseignants faisaient clairement partie de l’élite dans la société locale.

"vous n’avez qu’à travailler à côté..."
Changement total de ton après 1967 et la conquête de la Cisjordanie par les troupes israéliennes. L’éducation en Cisjordanie est soumise à l’autorité de l’Administration Civile qui, comme son nom ne l’indique pas, est issue de l’armée israélienne. C’est un colonel qui se retrouve chargé des questions d’éducation dans ce qui devient “Judée et Samarie”.

Perte de pouvoir d’achat, changement dans la relation avec l’administration, mais aussi changement de comportement des élèves, l’enseignement devient un tout autre métier.

Côté administration, l’éducation est clairement un chantier secondaire. Devant la grogne des enseignants concernant la perte de pouvoir d’achat avec la nouvelle donne politique, Moshe Dayan lui-même, de passage à Jénine, en 1970, lors d’une réunion avec la municipalité explique froidement aux enseignants qu’ils n’ont qu’à prendre un second métier pour compléter leurs émoluments si ils ne sont pas satisfaits de ceux qu’ils reçoivent.

De fait, en écho à la préoccupation essentiellement sécuritaire de l’administration, du côté des enseignants et des élèves, c’est l’économie qui est à l’ordre du jour. De nombreux élèves à partir de quinze ans n’hésitent pas à quitter les cours plus tôt dans la journée pour aller travailler de l’autre côté de la “ligne verte”, en Israël ou dans les colonies.

De nombreux enseignants suivent ainsi le conseil de Dayan, et consacrent une partie de leur énergie à gagner leur vie en dehors de l’enseignement.

Le résultat combiné de ces facteurs est une baisse de niveau générale de l’enseignement, ainsi qu’une perte de prestige de la position d’enseignant dans la population, qui voit d’un mauvais oeil un enseignant se consacrer à une épicerie au lieu de préparer les cours du lendemain...

L’administration civile (militaire) israélienne exerce un contrôle léger mais constant sur le contenu des cours. De façon directe, d’abord, en veillant à ce que dans les causeries du matin (tous les matins, le directeur d’une école, ou un professeur désigné, fait une petite causerie de quelques minutes devant l’ensemble des élèves) aucun sujet politique ne soit abordé. De même, chaque directeur d’école est supposé rapporter à l’autorité militaire la plus proche les absences des élèves, spécialement dans les périodes agitées. Les bibliothèques d’école sont soigneusement expurgées de tout ouvrage non conforme, et certains poètes locaux sont exclus des programmes de littérature.

De façon indirecte ensuite : il est évident pour les enseignants que chacun de leurs propos en salle de classe sera rapporté à qui de droit. L’autocensure est donc de mise.

Comme simple enseignant, puis principal d’un collège de 600 élèves, mon interlocuteur me dit toute la difficulté de préserver le niveau d’enseignement auquel il croit toujours. “j’étais toujours fatigué, tous les professeurs qui voulaient bien faire leur travail étaient fatigués. Nous n’étions pas assez nombreux, et le matériel manquait, même les livres”

“Il n’y avait plus de conscience individuelle"
Arrive la première Intifada, une période sombre pour l’enseignement en Cisjordanie. A partir de 1987, bien souvent, l’examen de fin de scolarité devient une mascarade, avec des gens à l’extérieur des salles d’examen diffusant par haut parleur les résultats. Dans certains cas même, l’examen n’avait pas lieu et les certificats étaient donnés d’office en fin d’année, le tout avec des moyennes faramineuses.

De grèves en manifestations, de couvre-feux en arrestations, la scolarité devient un parcours chaoteux et chaotique. Certaines écoles n’arrivent à fonctionner que quelques jours par mois. Dans la hiérarchie, certains sont soupçonnés par leurs collègues de collaborer avec les Israéliens, notamment en signalant les absences répétées d’élèves.

Les classes d’âge les plus basses sont un peu plus épargnées, mais quand c’est la même école qui abrite toutes les classes, il arrive souvent que les élèves plus âgés viennent débaucher les petits pour les entraîner dans les manifestations.

Pendant des années, les examens finaux ont été tellement bidonnés que le parcours universitaire a également été influencé - à la baisse. Les seuls diplômes regardés sans suspicion à l’époque sont ceux délivrés par les universités étrangères.

Une fois l’Intifada terminée, un long et difficile processus de remise des choses en état a eu lieu, pour ramener le niveau d’enseignement à sa position de départ.

Sous l’égide de l’Autorité Palestinienne, les choses n’ont pas été plus faciles. Dans un premier temps l’AP s’intéressait essentiellement aux aspects de l’enseignement qui avaient été bridés sous l’administration israélienne. Diffusion de l’hymne le matin, drapeau, sorties de groupes, activités extérieures, tout cela est mis en avant, parfois au détriment du reste.

Les conditions matérielles ne se sont pas sensiblement améliorées. L’AP, même quand elle se mêle du fond de l’enseignement (par opposition à la forme), le fait de façon tiède et sans grand talent. La dissémination dans les ministères de la génération qui a truqué les examens (ou en a bénéficié) n’est visiblement pas un gage de qualité, alors qu’on constate une plus grande implication et/ou talent dans les cadres importés dans les valises de l’AP de retour d’exil, éduqués à l’étranger.

et les manuels ?
Les manuels utilisés dans l’enseignement en Palestine étaient jusque récemment des copies des manuels jordaniens. On dit qu’ils nient l’existence d’Israël. Tout ce que je peux dire, c’est que le tracé de la ligne verte figure. Il est vrai que le cours de Géographie ne mentionne pas les cités israéliennes, ni les villes arabes en zone israélienne. Mais il ne dit pas que l’intégralité de ce territoire dans les pointillés constitue la Palestine non plus...

Un atlas en arabe fait en Israël à la même époque mentionne (en arabe) Yerushalaim - au lieu de Al Quds - pour Jérusalem, Shkem - au lieu de Naplouse, et porte clairement la mention “Israël” sur la Cisjordanie, comme quoi en ce qui concerne la reconnaissance du voisin, ce n’était gagné à l’époque ni chez les uns ni chez les autres.



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