Brest-Jerusalem
a la rencontre...
4.9.02 18:31 chronique     chronique 6.9.02 19:11  
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 5.9.02

18:27   le temps du plaisir est passé...

La nuit a été agitée. Tout un tas de blindés ont parcouru la ville en tous sens, à partir de trois heures du matin. Ce n’était pas exactement une surprise pour moi: toute la journée d’hier, un drone a tourné autour de la ville, un de ces avions sans pilote que les Israéliens affectionnent pour préparer leurs opérations.

Et du coup, à six heures du matin, la sentence est tombée dans les chevrotants haut-parleurs d’un char : couvre-feu. Et toc.

Vers neuf heures, constatant que les tirs s’étaient beaucoup calmés, je me mets en route vers le centre. Là, première surprise de la journée pour moi; je croise un groupe de chebabs en armes. Cinq ou six. Trois d’entre eux seulement sont armés. Tels que je les vois, ils n’ont aucune espèce d’expérience militaire. Le déplacement en milieu urbain qu’on a appris au troufion que j’ai été, pas connaître. Ils se déplacent au milieu de la rue, véritables cibles mouvantes. La façon dont ils tiennent leurs armes me fait penser qu’ils ne sont un danger pour personne, en tous cas pas pour les soldats, sauf par accident. D’autant plus qu’ils ne se battent pas contre des fantassins mais contre des blindés.

Dangereux ils peuvent l’être, mais seulement pour ceux qui ont le malheur d’habiter là où ces gamins décident de “livrer bataille”, habillés de couleurs vives, sans connaissances militaires, et sans chefs, perdus dans une ville vide trop grande pour eux. J’ai envie de les renvoyer chez leur mère. En tous cas, pas question de rester dans ce secteur là. Je n’ai pas envie de me prendre un pruneau qui ne me soit pas destiné. Parce que j’ai pu constater que les soldats israéliens ne font pas dans le détail. Il ne faut pas avoir le mauvais voisin à Jénine.

Arrivé au grand marché, je me rends compte que je ne peux pas aller où je veux; il y a un char au milieu du carrefour, et une grande étendue dégagée à traverser. La dernière chose que je veux dans un environnement hostile, c’est traverser une grande étendue dégagée. La ville est totalement déserte, tout est fermé, il n’y a que quelques personnes à la station de taxis secondaire, vendeurs de légumes pour la plupart.

On discute. Un autre char approche, on se dirige vers une ruelle, en fait celle qui donne dans la cour où se trouvent les bureaux de PARC. Si vous regardez les photos de l’autre jour, la première, celle où on voit le char, c’est là, dans cette ruelle là.

J’y rencontre A.

A. est vêtu d’une de ces longues robes brodées à manches courtes qu’on porte à la maison après le travail, en vêtement de nuit parfois. Bleu ciel. Il a la peau bien sombre, mais pas autant que celle des “noirs” du quartier du camp. Il a vécu six ans en Arabie Saoudite. La société pour laquelle il travaille distribue en Palestine (entre autres) les semences du groupe français Clause. Il est très fier de me montrer des affiches françaises.

Tout de suite, il me parle de “la situation”. Son discours est simple. Il veut la paix. Pas la paix d’Arafat et de Sharon, qu’il méprise tous les deux. Pas celle de Bush, pas celle de Annan, pas celle de Chirac, du Caire, de Riyad, ou d’Amman. Il veut la paix des Palestiniens et des Israéliens. Il veut une paix juste, l’égalité entre ces deux peuples.

“Tu comprends, on ne peut pas faire revenir la pendule en arrière. Les Israéliens sont là, et ils ne repartiront pas. Leurs enfants sont nés là. Des fois, eux aussi ils sont nés là. Il nous faut la paix entre nous, qu’on la fasse entre nous.” Il me désigne les boutiques environnantes, toutes fermées. Elles sont toutes décorées du même graffiti, le plus à la mode à Jénine : “à vendre”. Avant l’intifada, ce genre d’emplacement se vendait environ 15 000 dollars. Maintenant, c’est moins de 10 000, et personne n’en veut.

La boutique de son ami est ouverte; il fait des pains fourrés au fromage ou au za’atar, et sa première fournée était lancée, il n’allait pas l’arrêter. Ses pains sont cuits, il les sort du four “tu sais, ce n’est pas un four à gaz, c’est tout au charbon de bois”. C’est délicieux. On sort les chaises en plastique de rigueur, et on s’installe dans la rue vide.

A. me montre les murs environnants. Ça aurait du me sauter aux yeux; il n’y a pas une seule affiche de martyr, alors que le reste de la ville en est couvert. “On n’a pas besoin de ça ici. Ici c’est chez nous, le Hamas ne fait pas la loi, le Jihad ne fait pas la loi, ni le Fatah. Ici, on est des gens qui veulent la paix. " Il me montre les fenêtres du PARC : “ce sont des gens comme ça qu’il nous faut. Ils ne parlent pas, ils travaillent, et ils sont honnêtes. Le docteur Samer, c’est des hommes comme ça qu’il nous faut pour la paix.” Il me cite aussi Mustapha Barghouti, le patron de l’UPMRC à Ramallah.

Sa fille arrive. Elle a neuf ans. Elle est née, jour pour jour, me dit-il, le jour des accords d’Oslo. Elle parle même quelques mots d’Anglais. Elle me regarde gravement, et elle me dit : “do you like Palestine ?” est-ce que tu aimes la Palestine ?

Un peu plus tard, interrompant la conversation, elle me dit : “je veux aller à l’école”.

La conversation continue, tout et rien, on passe le temps en attendant que le char passe. Au loin, dans la direction du camp, ça tire massivement.

A un moment, il nous faut précipitamment rentrer dans la boutique et fermer la porte. Une bête de soixante tonnes d’acier passe. Tout tremble. On ne s’entend plus tellement le char est proche.

Arrive le voisin du dessus. Il vend de l’informatique. Il a les yeux bleus, je ne m’y habituerai jamais, aux Palestiniens avec les yeux bleus. Il a un grand sourire. Il m’invite à continuer d’attendre dans son bureau.

“Pour nous, le temps du plaisir est passé”. Il m’explique qu’il n’a plus goût à rien. Ses affaires vont encore, mais à 15% de ce qu’il faisait avant l’Intifada. Et pour lui, me dit-il, tout va bien financièrement. Par rapport aux autres. Il me dit calmement les nuits sans sommeil, les vitres fracassées par le bruit du coup de canon d’un char, les enfants qui hurlent. Sa fille de trois ans qui lui demande un fusil. “Je ne veux pas de ça pour mes enfants”.

“J’ai tout Mozart à la maison. La stéréo, la télé satellite. Mais je n’ai pas écouté de musique depuis deux ans. Comment veux-tu que j’écoute de la musique alors que peut-être mon voisin n’a pas à manger ?”

Il m’explique que maintenant il vit pour ses enfants, et que c’est le cas de tous les gens qu’il connaît. Pour lui, le temps du plaisir est passé. Le plaisir, peut-être, ce sera pour ses enfants. Lui n’en veut même plus.



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