Brest-Jerusalem
a la rencontre...
3.9.02 11:00 divers     chronique 4.9.02 18:31  
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 4.9.02

09:03   on fait le ménage...

Il y a des gens en colère, à Jénine. Comme partout ailleurs, je suppose. Mais il se trouve que c'est à Jénine que je me trouve. Alors c'est à ceux-là que je parle.

En fait, ce qui est difficile, ce n'est pas de leur parler, c'est de leur répondre. "Est-ce que les Français accepteraient qu'on vienne tuer chez eux leurs enfants ?". Ben... je réponds quoi à ça moi ? Et celle-là : "pourquoi on bombarde l'Irak pour le faire respecter les résolutions du conseil de sécurité, et pas Israël ?"... pas facile non plus ça hein. "Qu'est-ce qu'un homme peut faire quand il a été humilié devant ses enfants ?"... la réponse ne me saute pas du bout de la langue.

C'est bien beau de précher la non violence... mais depuis que je suis revenu à Jénine, en cinq jours, il y a quatre morts et huit blessés. Alors, parfois, mes discours, les gens d'ici s'en foutent, et ils se laissent aller à la colère. Et je ne me sens pas capable de leur en vouloir.

Tout à l'heure on était dans le camp, à boire le thé, et d'un coup : boum. Une explosion. On a vu les gens se précipiter vers l'hôpital, dans la direction d'où venait l'explosion. Une charge explosive, soit une "pipe-bomb" palestinienne, soit un obus israélien oublié, venait de blesser sept enfants. Ces explosifs, on continue d'en sortir presque cinq par jour des décombres. Quand ce sont les équipes de déblaiement du camp qui les trouvent, ça se passe bien. Parfois, ce sont des enfants. Il y a trois semaines, une femme a failli y laisser deux jambes.

Entre le 25 juillet et le premier septembre, il y a eu mille rotations de camions pour déblayer le camp. Une journée normale de travaille, quand elle n'est entravée ni par une incursion ni par un couvre-feu, c'est 150 rotations. Entre le 25 juillet et le premier septembre, il y a eu HUIT jours de travail. Huit jours sans couvre-feu ou incursion. Sans compter que même ces huit jours "normaux" sont soumis au régime "normal" qui est : couvre-feu de huit heures du soir à huit heures du matin. J'ai du mal à appeler ça des jours normaux, en fait.

C'était adorable de voir toutes les gamines aujourd'hui en uniforme d'écolières avec des noeuds dans les cheveux. Je n'ai pas osé demander à prendre la photo. J'ai encore de ces pudeurs, qui m'interdisent de demander à capturer des morceaux de la vie ou du malheur des gens. Mais j'ai l'image bien profond, et elle fait plaisir.

Hier soir (lundi, j'écris ceci mardi soir), j'ai assisté à une scène nouvelle pour moi. Ou plutôt, je l'ai écoutée. De ma terrasse, sur une hauteur, j'entends tout ce qui se passe dans la ville, même si souvent je ne vois rien à cause des bâtiments.

Hier soir, donc, deux chars se baladaient en ville. Un groupe de jeunes les suivait. Les jeunes chantaient, dansaient, criaient des slogans. Pas des trucs de haine, ça s'entendait. Ils se moquaient des chars. Les narguaient. Quand les chars tiraient pour les disperser, ils applaudissaient. C'était festif. C'était de la belle résistance.

J'ai appris qu'il y avait eu deux ou trois blessés dans la matinée d'hier, celle dont je vous ai montré des photos. Un journaliste sud-africain a été touché au bras. Par ricochet. Comme quoi même quand on pense être à l'abri on n'est pas forcément à l'abri. A méditer. Pour le journaliste, on est sûr. Pour les autres, pour le moment ce n'est pas confirmé. Ici, il faut faire attention à toutes les informations. Même celles que je vous donne de bonne foi peuvent être plus ou moins exactes. Le conseil vaut aussi pour ceux qui tiennent leurs informations sur Jénine de la presse israélienne. Par exemple, pour l'incident que je vous relatais vendredi concernant mes voisins, Ha'aretz disait : "l'armée a encerclé la maison d'un militant et averti sa mère qu'il serait assassiné s'il ne se rendait pas". Vous avez pu voir que l'avertissement était... pour le moins plombé. Au sens premier du terme : contenant du plomb. (les balles de mitrailleuses sont en fait en cuivre, il me semble, mais bon.)

Il arrive qu'en déblayant dans le camp on retrouve des armes. Parfois même des armes en état de marche. Au début, les ouvriers les passaient sous les chenilles des bulldozers. Mais bon, il est des gens à qui ça ne plait pas de voir des armes se perdre. D'un autre côté, il était impensable pour l'UNWRA de remettre en circulation des armes. Alors les armes finissent chez la police palestinienne, à ce qu'on dit. Je vais tâcher de vérifier ce qu'ils en font. Moi, l'idée de les passer au bulldozer me plaisait bien, cela dit.

Je n'ai pas vu un char de la journée. C'est une chouette journée, dans l'ensemble.



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