10:45 plus on est de fous...
Monsieur Scott, téléportation !
J'ai fait le trajet pour Jénine hier avec un petit groupe, deux Italiens, un Français et une Palestinienne. On a eu un trajet sans encombres, par une route que je ne connaissais pas du tout, taillée par les Turcs le siècle dernier à flanc de collines, et passant même sous un surprenant tunnel.
En arrivant tout près de Jénine, à Qabatiah, mauvaise surprise, un char au milieu de la route. Détour. Vous connaissez la chanson maintenant.
La ville est calme. Trop calme, comme dans un mauvais western. Mais dans ma rue, en face de chez moi, il y avait un attroupement. C'est la première chose qu'on voit. La deuxième chose...
Quelle idée de se garer dans ma rue, aussi, hein.
La boutique en face de chez moi a un petit perron. Il est totalement défoncé. L'asphalte est labouré de traces de chenilles de char. Quand nous descendons du taxi, une flopée de gamins nous entoure, ils nous tendent des douilles, certaines encore dans la chaîne métallique qui forme les bandes de cartouches pour les mitrailleuses. Et puis on nous montre la maison d'en face, dont la façade porte des traces d'impacts.
C'est pas tout ça, mais on a nos sacs à poser. Touristes. On ne comprend pas l'ampleur de la situation tout de suite.
Et puis on n'a pas trop envie de traîner dehors. Pas très loin, ça tire. Ca tire même beaucoup. On s'installe (façon de parler) chez moi, c'est à dire que certains s'effondrent sur un matelas. Je fais du thé (j'ai gardé la théière et la bouilloire !! et j'ai du vrai thé !!!!!). On parle doucement pour ne pas réveiller ceux qui dorment. Dehors, ça tire encore. Quand ça se calmera, on descendra au camp. En attendant, on partage les expériences. Sur fond de guerre, il n'y a pas de préliminaires : les conversations vont droit à l'essentiel, au profond. C'est souvent comme ça ici. Bienvenue en Palestine.
Quand on redescend, un peu plus tard, le voisin nous invite avec insistance à rentrer dans sa maison. L'intérieur est criblé de balles. Les meubles qui étaient contre le mur donnant sur la rue sont complètements ravagés.
On nous raconte l'histoire. Par petits bouts. En résumé, ça donne : chez mes voisins vit la mère d'un type recherché (lui, il habite ailleurs, hein...). Hier matin, sans prévenir, un APC s'est pointé en face (sur le perron de la petite boutique), et sans préavis a ouvert le feu sur la maison, à hauteur du premier étage. A l'intérieur étaient une jeune femme et ses deux enfants. Visiblement choquée, elle nous raconte. Elle a pris ses deux enfants avec elle et s'est précipitée au rez-de chaussée. Elle a ouvert la porte d'entrée, et a crié aux soldats qu'elle était seule et qu'elle voulait sortir.
La réaction des soldats a été la suivante : ils lui ont ordonné de rentrer dans la maison, et ont à nouveau ouvert le feu. Une voisine qui a voulu venir au secours de la petite famille en a été empêchée.
Au bout d'un moment, ils ont cessé de tirer, et sont rentrés dans la maison...
Voilà. La femme est totalement sous le choc, les gamins ont le regard de travers, le mari, absent à ce moment là, est assis, apathique, dans la cuisine. On nous montre, pièce après pièce, les armoires vidées de leur contenu, les lits disloqués...
On promet de revenir, et puis on continue vers notre destination. On arrive au camp. Un des membres du groupe a un cadeau qu'il a amené de France pour une habitante du camp. Il a le nom et une vague adresse : "le quartier des noirs".
On passe devant, à travers, le quartier Hawashin, dévasté en Avril. Même nettoyé comme il l'est, ça reste toujours très impressionnant. C'est difficile à imaginer. Ceux qui n'étaient jamais venus comparent ce qu'ils voient à ce qu'ils avaient imaginé. No comment. Ca sera pour plus tard.
On trouve la maison. Première constatation, quand on dit "quartier des noirs", ce n'est pas une vue de l'esprit. C'est tout un quartier peuplés de Palestiniens noirs. On apprend au fur et à mesure, que c'est une seule famille, une cinquantaine de maisons. Famille au sens large, bien entendu.
On nous accueille... en Français.
Quatre soeurs dont le père avaient émigré de Haïfa vers l'Algérie, et dont le père a épouse une Algérienne. Elles sont revenues en Palestine il y a quatre ans. Elles sont en situation irrégulière, sauf une, celle que nous venons voir, qui a épousé un Palestinien. Peut-être une deuxième, ce n'est pas tout à fait clair. Drôle de sensation de parler Français. L'ambiance est détendue et sympa.
Dehors, ça tire, assez près.
Un des gamins joue avec un appareil photo, un autre joue avec mes chaussures. On se rend compte, que directement ou pas, tout le monde connaît tout le monde, tous les protagonistes de l'histoire connaissent quelqu'un qui connait quelqu'un qui... on est tous reliés les uns aux autres d'une façon ou d'une autre.
On finit par repartir. Dans la rue, un môme d'à peine 16 ans se trimballe avec un M16. Alors que nous sortons du camp, un APC y entre, dans la même zone où nous avons vu le gamin. Fusillade.
On marche dans la rue en discutant. A peut-être une centaine de mètres, un char est en train d'arroser à la mitrailleuse lourde. C'est lourdement irréel.
La ville est fermée. Il y a cependant pas mal de monde dehors. Les jeunes sont tendus et agressifs. Hier, deux morts, un dans le camp, tué par une balle perdue alors qu'il faisait ses ablutions avant la prière, dans sa maison, et un dans la ville, présumé militant du Jihad. Lui, il tirait sur un char.
Un groupe sans cesse grossissant de gamins et de jeunes nous suit, et la tension est croissante. On se réfugie dans le petit jardin où je viens parfois le soir pour discuter, voler quelques heures à la guerre. Café, thé, un peu de temps passe, le rassemblement se dissipe, on discute un peu. Les gens m'appellent par mon nom, ce qui est une bonne nouvelle.
Il fait nuit. On est sur la terrasse. On entend les blindés approcher. Ils tirent. On voit les traceuses dans le ciel. C'est - honnêtement - effrayant. On s'accroupit derrière un dérisoire petit mur. Et puis la discussion continue. La vie continue...
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