Brest-Jerusalem
a la rencontre...
18.8.02 09:46 chronique     chronique 19.8.02 10:42  
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 18.8.02

09:48   Jénine by night...

Le soir tombe sur Jénine.

Je suis en train de répondre à mon (nombreux) courrier (en retard). La lumière est jolie. L'ambiance est bizarre. De temps en temps, il y a des éruptions de coups de feu. Il me semble entendre des blindés dans la ville en bas, mais aussi des voitures dans la rue. Des sirènes. Sur les toits, les gens prennent le frais, absolument pas perturbés par une longue rafale de mitrailleuse. Ils ont une meilleure vue sur la ville que moi, ils savent peut-être à quoi s'en tenir.

Parfois, ça se rapproche, et je les vois rentrer. Je n'ose pas mettre la musique fort (si j'ose ce mot : ce sont les petits hauts-parleurs intégrés de mon ordinateur portable...) ni mettre mon casque, de peur de ne pouvoir détecter au bruit une aggravation de la situation.

La notion de danger est devenue totalement ambivalente. Le rayon du cercle à l'intérieur duquel on se considère "en danger" ne cesse de rétrécir. Parfois, 50 mètres, c'est loin. Pour peu qu'il y ait une maison entre les gens qui tirent et moi, tout va bien. C'est n'importe quoi.

Je ne suis pas un inconscient. Je sais ce que c'est qu'un soldat, une arme à feu. J'ai eu du sang sur mes mains, je sais que ces coups de feu tuent. Des gens que je connaissais sont morts par balle. Ont été blessés par balle. Et ça ne fait pas longtemps que je suis là. Les habitants de Jénine baignent là-dedans depuis toujours. Et pourtant, tous, nous adoptons la même nonchalance affectée.

Ça tire, en bas, dans la ville.

La lumière est jolie, cependant.

Est-ce que c'est pour ne pas devenir dingues que les gens sont comme ça ? Ou est-ce qu'ils pensent vraiment ne pas être en danger quand ça tire à la mitrailleuse à parfois quelques dizaines de mètres ?

Aujourd'hui un homme m'a montré sa maison, en bordure de la zone détruite du camp. Il a de la chance. Juste quelques impacts. La maison d'à côté a été comme prédécoupée. Des pointillés de pans de murs. Une maison feuille-de-papier-cul. Pendant la bataille, la maison n'a pas été évacuée.

C'est l'heure de la prière, l'appel des muezzins couvre tous les bruits de la ville. Pendant les pauses, j'entends la fusillade. C'est vraiment en dehors du monde, ce qui se passe ici. Ça tire vraiment dur. On entend distinctement les armes lourdes de l'armée répondre à des armes individuelles. Et pourtant il y a encore des voitures qui roulent dans la rue.

Au menu, sur la playlist, Massive Attack, Alanis Morissette, Afrocelt Sound System... et une paire de mitrailleuses américaines M60. Et je suis là à faire mon courrier. A écrire cette chronique. Parfois, je me lève, je vais me chercher un verre d'eau. Comme si de rien n'était.

Comment retranscrire cette impression que j'ai d'être en plein irréel, alors que je n'ai jamais été aussi près de l'implacable réalité de cette occupation ?

Je repense à l'autre enfoiré de BHL... "quiconque pense que ce qui s'est passé à Jénine dépasse l'entendement a l'entendement bien petit"... il faut oser...

Là, ça devient sérieux, je vois une colonne de blindés arriver par la route de Salem, et les voitures ont l'air pressées de prendre le large.

Je baisse le son. Les rafales deviennent plus longues. Ce n'est pas du tir continu. C'est une rafale par ci, une rafale par là. Toutes les deux minutes, peut-être. J'entends des gamins jouer dehors. Comment appréhender ça ?

Demain je dois aller à Zabbabdeh pour voir des copains. On verra.

[Plus tard, dans la nuit]

Les tirs se sont calmés au bout d'une grosse demi-heure. Maintenant, le silence n'est dérangé que par le bruit de la télé des voisins du dessus et le moteur d'un blindé qui fait sa ronde. Ce bruit de moteur de blindé, il va me hanter longtemps, je crois.

[encore plus tard, vers minuit]

Il approche, je l'entends grimper la côte. Sans le voir, c'est difficile de savoir où il est, le bruit diffuse énormément dans cette ville en cuvette. Mais au bout d'un moment j'entends même le bruit des chenilles. Et puis un haut-parleur se met en marche. Il annonce ça sur le ton que prendrait Thierry Roland pour annoncer un but de Zidane : "rentrez-chez vous, couuuuuuuuuuvre-feuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu !"

Ça ne suffit pas d'enfermer des dizaines de milliers de gens chez eux, il faut en plus venir les narguer en pleine nuit. Tout, dans cette occupation, tout, le moindre détail, y compris une prise en compte par l'état-major de la bêtise du soldat moyen auquel on donne un pouvoir disproportionné, est fait pour pourrir la vie des Palestiniens, les déshumaniser.

[03:30 du matin...]

Ils remettent ça avec le blindé et le haut-parleur : "rentrez chez vous, couvre-feu !". Ben tiens, c'est bien connu qu'à trois heures et demie du matin les Palestiniens sont massivement dans la rue ! Ils n'ont que ça à foutre, les Palestiniens, à trois heures et demie du matin, de sortir dans la rue. Alors on est bien obligés de leur expliquer qu'il faut rentrer ! Ca tombe sous le sens. Ce n'est pas pour rien que les FOI sont l'armée la plus morale du monde !

[08:00]

C'était bien la peine de foutre le bouzin toute la nuit : ce matin la ville est ouverte et vit normalement...



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