Brest-Jerusalem
a la rencontre...
17.8.02 10:55 chronique     chronique 18.8.02 09:48  
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 18.8.02

09:46   fiançailles...

vendredi, Yabed...

"Viens, on va à un mariage"

Je les suis. On va dans la maison d'Imad, où j'étais déjà venu. Là il y a déjà une douzaine d'hommes, dans la vingtaine ou la trentaine d'années. On rajoute des chaises au fur et à mesure qu'il en arrive. On parle. Beaucoup de silences. Ca ressemble à ce que j'ai déjà vu dans l'après midi, ces gars qui s'ennuient, attendent. Fument. Boivent du café. Ils fument énormément, et une partie de la conversation, pour ce que j'en comprends, est centrée sur un chargement de Marlboro "made in USA" de contrebande qui vient d'arriver dans le secteur. Ils fument tellement que le matin au réveil, on entend partout des gens se racler bruyamment la gorge. La poussière n'explique pas tout.

Tout le monde s'est fait beau. Mais les finances et les approvisionnements étant ce qu'ils sont, trois d'entre eux ont le même t-shirt avec deux boutons dorés (30 shekels), et je vois aussi beaucoup la même paire de chaussures noires vernies, que tout le monde passe son temps à épousseter (toute la région est recouverte de poussière, je me demande si la destruction du camp est un facteur aggravant).

On attend ainsi presque deux heures. Car c'est de cela qu'il s'agit : attendre.

En fait, ce n'est pas un mariage. Ce sont les fiançailles. Parce que la maison n'est pas finie. Pas question de se marier avec une maison pas finie.

A la télé, des vidéos de Habibi Music. Les chanteurs ou chanteuses sont égyptiens, libanais. Les filles qui dansent ont les cheveux à l'air, et des décolletés ravageurs (pour la région, hein, c'est tout de même pas aussi grave que par chez vous), des minauderies supposées provocantes. Les pantomimes des chanteurs sont enfantines, pompeuses, mais mes gars peuvent regarder ça toute la journée en rêvant d'aller en Égypte, où, c'est sur, toutes les filles sont comme ça. Un d'eux m'explique qu'il va épouser d'abord une étrangère, parce qu'elles sont magnifiques, et que l'Islam n'interdit pas à un musulman d'épouser une non-musulmane, puisque les enfants seront musulmans, puis une fille d'ici, parce qu'elles savent faire la cuisine qu'il aime.

Ça dure... et puis enfin les plus vieux arrivent. Le fiancé part alors dans la salle de bains, et ressort beau comme un sou neuf. Une inquiétude, toutefois; on lui a dit que la ceinture toute neuve qu'il vient d'acheter est faite en Israël spécialement pour les territoires, et qu'ils mettent dedans un aimant spécial pour rendre les hommes stériles. Il me demande si je crois que c'est vrai. J'ai peine à ne pas exploser de rire, mais je lui explique que non, je ne crois pas que c'est vrai. Comme il insiste en me montrant un bout de métal, je lui dis qu'il faudrait qu'il soit beaucoup plus gros, et je lui propose d'échanger avec la mienne, de ceinture. Ma ceinture est beaucoup moins brillante, alors il choisit de croire à mon explication, et rassuré sur sa fertilité à venir, il nous invite à sortir dans le jardin.

Il faut une bonne demi-heure de route pour aller au village de la mariée, une lointaine cousine.

Sur la route, je traverse un champ de charbon de bois. Je ne savais pas comment on le fabrique, maintenant je sais. Il y a une immense zone en bordure du gouvernorat de Jénine, à la frontière avec Israël, où des gens fabriquent des monticules d'environ deux mètres de haut, de forme conique, avec une couche de bois, une couche de paille, le tout recouvert de terre, comme un gigantesque four. On met le feu, ça se consume, ça fait une fumée de tous les diables, et au bout d'un certain temps on démolit le truc et on récupère du charbon de bois dont les Palestiniens font une consommation impressionnante, pour les pipes à eau et les barbecues.

On m'explique aussi que les Israéliens dévastent périodiquement cette zone, désorganisant toute la production, parce que c'est mauvais pour l'ozone. Dans cette perspective, ce que j'ai vu la nuit précédente est hilarant. Une file de camions israéliens fait deux fois par semaine la tournée des colonies du coin, ramasse les ordures, et les incinère dans les collines. Palestiniennes. Pas de leur côté de la frontière, distant d'à peine 5 km. Non. Entre deux villages palestiniens. Suivant le vent. Histoire d'être certains que la fumée va bien là où elle doit aller. Finalement, je ne sais pas si "hilarant" est le mot qui convient.

En route pour l'autre village, donc. On me montre un endroit où passera "le mur". Pour le moment, il y a une zone de cent mètres avec un fossé. Mouais.

Par contre, il y a des monticules de terre et de rochers en travers de la route tous les 500 m. On passe au-dessus, à côté, on roule dans les champs... tout est fait pour rendre la circulation automobile impossible, et pour endommager les véhicules dont l'espérance de vie doit sacrement souffrir. Ca parait banal à force de le dire, mais essayez de vous rendre compte ce que c'est de devoir passer sans cesse par des chemins de traverse, entre les rochers, devoir descendre des pentes hallucinantes à la limite de la perte d'adhérence, juste parce qu'il y a une bande de maniaques qui s'évertue à déglinguer tous les chemins carrossables.

On arrive enfin. Il y a une zone dégagée avec une bonne centaine de chaises. Tout le monde s'assied, après avoir serré la main de tout le monde. Je suis immédiatement labelisé invité d'honneur, et le père de la mariée vient s'asseoir à côté de moi. Il me raconte longuement l'histoire de sa famille depuis 1948. Et comme on approche du moment, il m'explique le déroulement de la cérémonie. Un gamin passe et me sert un café. Le truc est bouillant, et je me demande comment font tous mes voisins pour le boire à une vitesse pareille. En fait je n'ai rien compris : ils le boivent vite parce qu'il n'y a pas assez de tasses pour tout le monde, seulement une douzaine, alors on boit vite pour rendre la tasse. Je m'exécute.

Le grand-père, chef de clan côté du fiancé se lève, et prononce un rapide discours, quelques minutes. Je suppose qu'il demande la main de la fille. Mon voisin se lève, et répond. Il l'accorde, la main, j'imagine.

Brutalement tout le monde porte ses mains à son front et récite un truc en arabe. Panique. Tout le monde me regarde. Mon voisin de droite dit quelque chose que je ne comprends pas et tout le monde explose de rire. On m'explique. Il s'agit d'une sourate du Coran. Et mon voisin l'a dite deux fois, dont une pour moi.

Un gamin passe avec des boites de mauvais coca, un autre avec des gâteaux secs, c'est fini, tout le monde se lève, et on s'en va. Re-pentes, re-barrages, re-fossé. Anecdote; le village de la fiancée est en territoire israélien. Visiblement on peut aller de Jénine à ce village et en repartir, avec toute une caravane, sans jamais être contrôlé. Si vous êtes israélien et que votre gouvernement vous explique qu'il prend votre sécurité au sérieux, ne le croyez pas.

On rentre. Le groupe se disloque. Amar m'emmène dans un restaurant, où on mange pour 3 shekels chacun, du fûl et du humus, c'est à dire un plat à base de haricots concassés et un plat à base de pois-chiches. C'est délicieux, rien à voir avec les mêmes plats que j'ai pu manger précédemment depuis que je suis dans le pays. Visiblement être à la campagne, ça change tout. Les gens sont très curieux de savoir d'où je viens et qui je suis. L'un d'eux est un peu hostile, et tout le restaurant prend ma défense. Enfin tout le restaurant, ça fait 5 personnes. C'est un bout de pièce ouvert sur trois côtés, avec quatre tables.

Ensuite on va prendre un thé dans un café. Tout le monde se connaît. Des gens que j'ai rencontrés dans la journée ou la veille viennent me dire bonjour comme ils viennent dire bonjour à un cousin. Les gens discutent, boivent du café, et fument.

Ensuite on retourne à la maison d'Imad, celui qui s'est fiancé. C'est là que je vais dormir. On passe toute la soirée devant la maison, à discuter, boire du café, et fumer. Enfin eux. Non, je ne fume pas. Et pour moi ils font du thé, parce que j'ai réussi à faire passer le concept que je ne suis pas fana de café. Ça surprend beaucoup, mais bon, on me fait du thé. Les heures passent dans la douceur. Un frère arrive, un autre repart, un cousin, un copain. On regarde les collines, l'éclairage vert des mosquées. Les lumières oranges de l'éclairage des rues des colonies. Sur la seule route goudronnée du secteur, des jeeps de l'armée. Route interdite aux Palestiniens. Les voitures palestiniennes, on les reconnaît au fait que leurs phares décrivent des trajectoires insensées, au rythme des cahots, fossés, obstacles, et autres joyeusetés du transport palestinien revu et corrigé par les FOI.

L'air est doux, c'est bien plus agréable qu'à Jénine. C'est partout pareil, la vie à la campagne, c'est mieux.

A l'intérieur, deux cousins se décollent la rétine sur la télé-satellite. Ils regardent les bandes annonces de CanalSatellite (kiosque) qui tournent en boucle, surtout une : celle de Playboy TV, avec les jolies dames à gros poumons découverts. Mais quand j'arrive ils changent de chaîne.

Il faut en profiter de la télé, parce que le courant va bientôt être coupé ! A minuit.



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