10:05 myope...
Je rentre chez moi. A Azzerye, quand je marche dans la rue, on me demande comment je vais. Ici, on me demande d'abord d'où je viens. Ce n'est que quand je dis que je suis français que les sourires arrivent. Je serre des dizaines de mains par jour. Je sens une méfiance palpable. Un des artifices pour désarmer cette méfiance, je m'en suis rendu compte par hasard, consiste à arborer un appareil photo en bandoulière. Je suis donc, à première vue, un journaliste, et en tant que tel, bienvenu.
C'est curieux, je ne sais pas pour quoi ils peuvent bien me prendre.
De la terrasse qui est devant ma porte, j'ai une vue bien dégagée. Sur la droite, il y a Nazareth. Je ne sais pas ce qu'on célèbre à Nazareth mais il y a un gigantesque feu d'artifice. A chaque ville son type de pyrotechnie, après tout.
Comme je suis au sommet d'une colline, quand la ville est calme j'ai toutes les voix des muezzins qui s'entremêlent, c'est un concert fascinant dont je ne me lasse pas.
Sur le toit de la maison d'en face, il y a une cabane. Je vais aller vérifier, mais je crois que ce sont des réfugiés du camp qui se sont installés sur le toit d'une maison de la famille. La cabane est faite de couvertures et de machins en plastiques. Pour y accéder, ils ont fait un trou dans le toit de tôle ondulée d'un petit appentis sur le côté de la maison. Il y a une échelle de fortune
Je fais une partie de mes courses dans une petite bicoque juste devant la maison. Entre mon pauvre Arabe et son tout petit Anglais, on essaye de discuter. Des fois, elle s'emporte, elle oublie que je ne comprends pas tout et elle se lance dans de grandes harangues passionnées, et puis au milieu d'une phrase elle se rend compte que je ne comprends plus rien. On se sourit, et on recommence, plus doucement.
Régulièrement, on m'invite à m'arrêter dans, ou plutôt devant une boutique. Parce qu'il fait chaud. Ou parce que je suis là. Parfois, à cause de la langue, on ne peut pas discuter du tout, ou si peu, mais tout de même, on reste assis ensemble un moment. On m'offre douze mille cafés par jour, que je refuse systématiquement au grand chagrin de mes interlocuteurs. Ils hèlent un vendeur de café ambulant qui arrive avec son super thermos. Il le tient d'une main. Dans l'autre, deux petits gobelets en cuivre ou en faïence qu'il utilise un peu comme des castagnettes pour annoncer sa présence. Mais, moins pittoresque, il tire de son tablier de petits gobelets en plastique pour servir le café. Je me demande pourquoi il n'y a pas de vendeurs de thé. Il y en a à Jérusalem.
Il y a un de ces vendeurs de café que j'ai croisé dans plusieurs boutiques, maintenant il me salue dans la rue, j'ai l'impression de croiser un pote, alors que je ne sais même pas son nom. Parfois je croise quelqu'un dans la rue qui m'appelle par mon nom. Mon malheur, c'est que je ne suis pas physionomiste du tout, et je sais rarement à qui j'ai affaire, c'est un peu triste, cette myopie sociale que j'ai.
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