16:38 chaud, le bleu, chaud !
Voyage bien plus facile que prévu pour aller à Jénine. "Seulement" cinq heures. Je vais essayer de ne rien oublier :
Premier taxi, pour aller à Ramallah, de chez moi. Patatras, au bout de deux kilomètres, un checkpoint "volant". Je dis volant avec des guillemets parce que le machin volant est là en fait tous les matins, pour permettre aux habitants de Ma'ale Adumim, qui est grosso-modo la plus grosse colonie de toute la Cisjordanie, d'aller au travail tranquille sans que leurs voitures soient trop polluées par la présence de ces véhicules arabes pleins de gens qui ont l'incroyable ambition de vouloir aller qui à la fac, qui au boulot, et en plus d'être à l'heure !
Donc, au compte-gouttes, les arabes. Environ 25 minutes pour faire passer huit voitures. On a fait mieux, tout de même. Quand c'est à nous, le soldat nous fait descendre de la voiture. C'est un gros dur de chez dur, avec le lance-grenades de rigueur sous le M16, et raffinement supplémentaire, un poignard de boy-scout avec des chromes partout qui lui dépasse de sous le gilet pare-balles. Comme un vrai. Il nous fait nous aligner le long de la route, nous passe en inspection comme si on était ses petits camarades de jeu en kaki, passe et repasse sans rien dire, et puis, sans nous avoir contrôlés, sans nous avoir adressé la parole, nous fait signe de remonter dans la voiture et de continuer notre chemin. J'ai oublié le chewing gum.
Bon, direction Ramallah, ou plutôt naturellement Kalendia. Là d'où tous les taxis partent vers le nord.
Mais le taxi n'est pas allé jusqu'au bout, parce qu'à disons trois-cent mètres de l'arrivée, on a entendu des coups de feu et on a vu au bout de la rue des mouvements de foule suspects. Donc le gars nous a débarqués là sans hésiter et a fait demi tour.
J'ai attendu que ça se calme un peu, et j'ai avancé jusqu'à ma destination initiale. Là, une vingtaine de taxis, vides. Sans chauffeurs, ni passagers. Une des voitures est complètement cabossée, genre violents coups de crosse sur la carrosserie. Visiblement, tout le monde a été arrêté.
Qu'à cela ne tienne, je vais de l'autre côté où se trouvent en théorie les taxis pour Jénine. Il y en avait un, on a attendu qu'il se remplisse, et puis on est partis.
On est partis par le chemin des écoliers, puisque la route de la vallée du Jourdain, qui serait le plus rapide, a un checkpoint mal placé. Donc on le contourne en passant par des paysages absolument grandioses. Il est peut-être un peu ironique de constater que la route pour éviter le checkpoint passe devant la base d'un escadron de chars, et que nous sommes passés devant une bonne douzaine de Merkava qui s'apprêtaient à sortir, avec les tankistes qui nous faisaient des gestes de la main. Clandestins, je vous dis.
Ca s'est gâté au grand checkpoint entre Jéricho et la route de Naplouse. Je vous en avais déjà parlé, de celui-là, en Février, je crois. On a été refoulés. On est partis pour faire le tour : autre checkpoint un peu plus loin qui nous refoule aussi.
Le conducteur, pas le plus malin que j'aie vu, notez, fait demi-tour, nous ramène au premier checkpoint, et nous "revend" à un autre chauffeur. Lequel tente à son tour de passer le checkpoint, se voit refuser le passage, nous emmène au second checkpoint, toujours sans succès, puis plonge dans la campagne. Chemins de terre, anciennes routes défoncées, champs, une torture pour le véhicule, et pour les passagers qui ont tous tourné au vert.
On s'est retrouvés comme ça à Naplouse. Puis, encore des petites routes, des cahots, de la sueur et de la musique à fond la caisse, des bouteilles d'eau et des paquets de petits gâteaux partagés, des chansons en padlangue hurlées pour faire passer le temps...
Au bout de cinq heures, Jénine est en vue. La surprise : pas de couvre-feu.
A peine arrivé, je rencontre quelques copains du PARC. Je loge ce soir chez les volontaires du Croissant Rouge Palestinien, ils s'occupent des mômes en vacances.
A ce qu'on me raconte, tous les matins les soldats passent dans la ville en jeep pour annoncer le couvre-feu, mais tout le monde s'en fout et sort quand-même. Par contre, on m'a bien recommandé de ne pas m'attarder le soir : la rue appartient aux soldats, la nuit. Réalité ou bravade, en tous cas vers 16 heures, tout est déjà en train de fermer. Disons pudiquement que la nuit tombe tôt à Jénine.
J'avais oublié la chaleur de Jénine. Il fait une chaleur étouffante. Je suis instantanément passé de la tenue de voyage, gros jeans et grosses godasses pour le cas où il faudrait marcher pour de vrai, au short et aux sandales
Il y a des choses qui ne se sont visiblement pas arrangées depuis mon dernier séjour. De plus en plus de trottoirs sont défoncés, et la poussière, la poussière est partout. Des poteaux écrasés, des carcasses de voitures aplaties contre un mur.
Je suis accueilli par un membre du parlement palestinien. Pendant la petite réunion, deux grosses explosions. Tout le monde se précipite aux fenêtres. En fait, deux pilotes de F16 ont trouvé amusant de passer le mur du son au-dessus de Jénine.
Le bâtiment où la réunion a lieu est partiellement en ruines, depuis trois jours. Les FDI ont décrété qu'il s'y trouvait un laboratoire de bombes et ont dynamité le bâtiment. Tout le monde me jure qu'il n'y avait rien là, que des familles réfugiées du camp.
La bonne nouvelle, c'est que mon ami le docteur Samer Al Ahmad est sur ses jambes et de retour au travail. Je vous avais raconté comment il avait intercepté un obus de char avec sa vésicule biliaire... l'imprudent !
Hier il y a eu deux soldats israéliens blessés en ville, tout le monde s'attend un peu à une nuit agitée. Comme je suis en face de l'hôpital, la vie est belle.
Je retrouve avec plaisir ce tourbillon de prévenance, de bonne volonté, de bonne humeur que j'ai toujours connu à Jénine. On me loge pour le moment dans une salle de classe, avec un matelas par terre. Un gars frappe à la porte et s'excuse cent-vingt fois de me déranger pour venir récupérer son tapis de prière...
Si seulement j'avais un frigo sous la main...
|