16:41 pas de pitié pour les croissants...
Ce matin, jour de tristesse, on raccompagnait tout le groupe qui repartait au Danemark à l'aéroport.
Je voulais passer au consulat de France, où j'ai un truc à faire, puis aller les rejoindre à l'hôpital Augusta Victoria, pour prendre la route. Mais j'ai rapidement renoncé à me rendre à Jérusalem (sept kilomètres, je le rappelle).
Il y avait du kaki partout. Les véhicules étaient quasi systématiquement renvoyés d'où ils venaient. Mon taxi, voyant le premier barrage, a de lui-même fait demi-tour. Il a tenté de rembourser les gens qui étaient à l'intérieur, mais tout le monde a refusé. Ce n'est pas de sa faute si un quelconque galonné israélien a passé une mauvaise nuit et décidé de boucler le secteur.
Me voilà donc parti à pieds, pour gravir sous le soleil le mont des oliviers. Ca grimpe dur. J'arrive au "Tammam", une rue défoncée au bulldozer et obstruée par un amoncellement de terre et de cubes de béton de près de deux mètres de hauteur qu'il faut escalader pour passer. D'habitude il y a des taxis de l'autre côté, mais pas aujourd'hui : tout est désert. (Lady P., qui passera au même endroit une heure plus tard le trouvera grouillant de soldats et devra sévèrement négocier son passage).
Qu'à cela ne tienne, je continue l'ascension. J'arrive à Beit Fage, à mi pente, dirons-nous. Là, trois jeeps et un tas de gusses. L'un d'eux entreprend de me contrôler. Il regarde mon passeport comme si il risquait de lui exploser à la figure. Il me pose tout un tas de questions pendant presque dix minutes. J'ai horreur de ça. Il me demande d'où je viens. Je lui désigne la couverture du passeport : il sait lire. Mais il insiste, et il ressort de son sabir qu'il veut savoir d'où je viens là tout de suite. Je lui désigne le bas de la pente : je viens d'en bas. Où je vais ? En haut. Il insiste. Je lui dis que je vais à l'hôpital. Pourquoi ? Je refuse de répondre. Il m'emmerde. Ca dure un moment, et de guerre lasse il me laisse passer. Je suis le seul à passer. Tout le monde reste retenu là.
Lady P. me raconte que quand elle est passée au Tammam, le type lui dit d'entrée de jeu qu'elle ne peut pas passer. [Là, je souris : il ne sait pas dans quoi il s'embarque, le pauvre garçon...]. Si. Non. Si. Non. SI.
Bon : "vous parler colonel". Et il l'envoie vers un galonné qui, de loin, dit au soldat, en anglais, "communication". Le mot fait miracle sur le troufion qui se retrouve dès lors en terrain connu : la communication. Il se trourne vers Lady P. et lui dit : "passeport, please."
Et enfin, nous voilà tous réunis à l'hôpital. Et on se met en route vers l'aéroport. Dans un des véhicules, Rudolf, allemand, Svala et Adi, islandais, et Lady P., danoise. Plus un paquet de valises. Dans l'autre, Craig et Stephanie, américains, Eske, Josephine, Christian et Tavs, danois, un journaliste, danois, et moi, français.
Dans les deux véhicules, un paquet de valises et de sacs divers. Dans l'ensemble, on peut décrire chacun des véhicules par la formule suivante : "visiblement bourré d'occidentaux sur le départ".
On a passé quatre checkpoints. Les quatre fois, le véhicule de tête, le mien, a été arrêté, mis de côté, et ses occupants (nous) soumis à un contrôle détaillé allant jusqu'à l'examen des billets d'avion, alors que l'autre véhicule a été admis à passer sans contrôle.
Pourquoi ? Facile : notre véhicle portait le croissant rouge et une inscription bilingue anglais/arabe disant "hôpital Augusta Victoria, Jérusalem". Voilà. Pas "ambulance", hein. Juste "hôpital". Ca suffisait à faire de nous des suspects.
Pendant tout le trajet on voyait les occupants des voitures autour de nous se pencher pour lire l'inscription. Grimaces, petits gestes... on a l'habitude.
Aéroport, enfin. Séparation aussi rapide que possible, personne n'avait envie de laisser exploser l'émotion amassée. Si le fait de se faire chaleureusement serrer dans les bras de quelqu'un peut nous protéger de quelque chose, on est tous invulnérables à vie, maintenant.
Retour à la maison. On ramène les véhicules à l'hôpital. Lady P. et moi prenons le bus pour rentrer. A quelques centaines de mètres de chez nous, le bus est stoppé par des soldats. On ne passe pas. Couvre-feu.
Le soldat nous fait descendre, Lady P. et moi, et nous dit de continuer à pieds si ça nous amuse. Et il renvoie le bus et la petite centaine de Palestiniens dedans sans même l'option de continuer à pieds. Qu'ils se trouvent un autre chemin, dit-il.
Et voilà. On est à la maison. Enfermés, vaguement. Enfin je n'en sais rien, on n'a pas encore testé la détermination des soldats qui imposent le couvre-feu.
On verra demain.
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