Brest-Jerusalem
a la rencontre...
24.7.02 13:41 chronique     chronique 25.7.02 14:28  
-<  Adi, Christian, Eske, Josephine, Svala, Tavs... caramba, encore raté !  ->
 25.7.02

13:41   le chemin de l'enfer...


La route est cahoteuse. Et le mot est faible. Elle est étroite. Encaissée entre des rochers qui portent des traces de frottements et d'impacts.

Les nids de poule sont énormes. Deux véhicules ne peuvent pas se croiser, surtout si l'un d'entre eux est un camion.

A certains endroits, la pente est si rude que tous les véhicules montent en première, à la limite de l'adhérence. Malheur si c'est à ce moment là qu'on croise un véhicule en sens inverse. Dans les passages les plus difficiles, les occupants des véhicules font silence pour permettre au chauffeur de se concentrer.

La poussière soulevée est telle qu'on ne peut pas toujours voir le véhicule de devant. On serpente entre les oliviers, entre les rochers.

Les véhicules transportent le ravitaillement du village, ou des gens, ou des animaux.

Parfois un mot : "Jich", et c'est la peur. "Jich", ce sont les soldats. Ils sont là, sur le bord du chemin. Arrêteront, arrêteront pas, tireront, tireront pas... Même quand ils ne sont pas là, ils sont là quand même. L'inquiétude est là.

Au bord de la route, si on peut dire "route", une carcasse de véhicule. Parfois une photo collée commémore. Tué par un obus, un hélicoptère, ou "juste" un soldat.

Il fait chaud. Invariablement chaud.

Je viens de lire ceci :

"Pour finir, je voudrais dire à Olivier Six que le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions. Je ne mets pas en doute tes bonnes intentions. Mais ton engagement passionné te rend aveugle AUX VRAIS CAUSES du merdier actuel."

Cette route que je viens de décrire, c'est le vrai chemin de l'enfer.

Elle n'existe pas, ou elle est partout. Quiconque a un jour circulé en dehors des routes "officielles" en Cisjordanie a vu ou verra de quoi je parle.

On sort de là laminé, épuisé, parfois malade. Quand on a la chance de faire la route en véhicule, parce que des fois, c'est à pieds.

Tout le monde se fout de mes intentions, et moi le premier. Les intentions sont un luxe dans un pays où aller chercher une boite d'aspirine peut prendre la journée et inclure le risque de se faire arrêter, battre ou abattre.

Les gens des villages des environs de Ramallah, coupés du monde depuis Février, sont aveugles. Ils croient que leur problème, c'est qu'on est obligé de leur acheminer la nourriture à dos d'ânes, ou par des pistes impossibles à travers les collines patrouillées par les forces israéliennes. Ils croient que leur problème, c'est que le seul médecin auquel ils ont accès vient une fois par semaine, en cachette. Quand on ne l'en empêche pas.

On est nombreux à être aveugles par ici. Nombreux à croire qu'en tuant 24 combattants mais 29 civils et en mettant à la rue 5 000 personnes dans le camp de Jénine on crée plus de haine qu'on n'en "neutralise". Nombreux à croire que pour un gusse buté à Gaza dans ces conditions il y aura beaucoup de volontaires pour prendre la relève.

Nombreux à croire qu'on ne naît pas terroriste parce qu'on naît Palestinien. Que la haine et l'horreur se fabriquent.

On les fabrique au quotidien autant qu'en bombardant des maisons.

On les fabrique sur les chemins de l'enfer. À l'aveugle.

Sous mes yeux.



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