13:41 Adi, Christian, Eske, Josephine, Svala, Tavs...
Se fermer au bruit et au sang, descendre les rochers, contourner les moutons, suivre le chemin de l'âne et du berger, grimper, redescendre, boire frais au pied d'un olivier, regarder les fourmis déménager...
Croire que c'est un futur autant qu'un présent ou un rêve.
Qu'est-ce que j'ai à attendre d'un monde où un chef de gouvernement peut dire sans sourciller qu'il ne lui était pas venu à l'idée qu'à minuit des maisons puissent être pleines de gens qui dorment, ni qu'une tonne d'explosifs guidés au laser puissent aplatir tout un pâté de maisons, alors que le reste du monde le regarde dire ça sans sourciller non plus, et que demain le cours de l'artichaut fera la une des journaux, de toute façon ?
Marcher, marcher plus vite, sous le soleil, à perdre le temps, à suer la haine avant qu'elle ne grignote de l'intérieur...
Au moins les terroristes palestiniens ne prétendent pas qu'ils ne l'ont pas fait exprès, c'est toujours détestable, mais par comparaison à ce qu'on vient de voir, c'est presque honnête.
Mettre la musique plus fort, attendre la vague réparatrice...
Trente-cinq minutes au checkpoint ce matin avant d'abandonner, de descendre du taxi et de faire en deux minutes à pieds le chemin dont il m'aurait encore fallu une demi heure pour le parcourir. Passer devant un jeune gars occupé à ne pas voir la file de voitures qui s'étend sur plus d'un kilomètre, obstiné à ne pas entendre les dizaines de klaxons qui protestent, acharné à noter, sur des feuilles qu'il jette au fur et à mesure, les noms de toutes les personnes présentent dans un bus. Derrière un mur, une demi douzaine de jeunes, papiers confisqués, attendent qu'on règle leur sort.
S'allonger sur l'herbe, regarder le ciel, suivre un rapace du regard...
Pourquoi personne ne sait trouver les mots pour faire vomir le monde ? Comment faire arriver toutes ces images chez ceux qui imaginent qu'un couvre-feu c'est juste une occasion de jouer au monopoly avec les enfants ?
deux gin-tonic, ou trois... les regards graves, on regarde une photo au mur, c'est Eske qui est au pied d'un amoncellement de carcasses de voitures dans une rue de Ramallah. Eske, mais aussi Christian, Joséphine, Tavs, Adi, Svala... ils s'en vont. Stéphanie, Katie, de l'UPMRC, s'en vont aussi, tous ces gens avec qui on a bossé, ces gens que j'aime, qui étaient là, qui ont été des gens bien quand tout ce pays avait un besoin désespéré de présence. Ils nous laissent, à Lady P., à moi, à Rudolf, à Craig, à la nouvelle équipe qui va venir, les graines qu'ils ont semées, et beaucoup de collines à arpenter.
Ils s'en vont mais les images restent. Tavs me reparle du moment où je suis arrivé chez eux, couvert de la boue des chemins de traverse de Ramallah, ce moment où le groupe s'est resserré pour me laisser une place dans le cercle. Christian me fait promettre de continuer à raconter, et de venir boire une bière à Copenhague.
Ce vide, surtout maintenant... c'est dur.
Ça fait deux jours que dans les taxis on ne parle que de cette histoire de Gaza. On ne parle pourtant jamais de politique dans les taxis, on est en silence.
Hier, sur la route de Ramallah, une femme me donnait des coups de coude avec insistance. J'ai levé les yeux de mon livre, elle m'offrait un petit concombre pour passer le temps. Elle en a distribué à tout le monde. Elle a payé sa course avec un billet de 50 shekels, c'est beaucoup, le chauffeur lui a rendu un monceau de mitraille, on regardait tous les deux la double poignée de piécettes avec le regard de deux mômes complices qui s'amusent d'un acte outrancier. Sans les mots, mais si proches.
est-ce qu'on saura se lier avec la nouvelle équipe ? Allemands, Danois, Américains... la "guest house" de l'hôpital Augusta Victoria, au sommet du mont des oliviers, était devenu un refuge, une vraie pièce commune où tout le monde savait ne pas poser de questions.
De circonstance, "wherever you go" du Pat Metheny Group ne quitte ni mes enceintes ni mon esprit. Je perds ces jours-ci presque tous les piliers de l'édifice qui nous servait à nous protéger du plus dur; la haine et l'amertume. Mais "wherever you go", où qu'on soit,
les uns et les autres, on a donné et reçu le meilleur, et bien plus qu'on espérait trouver ici.
Nous sommes les petits fantassins par procuration, dans la poussière, sous le soleil, nous portons les espoirs, les frustrations et les regrets de ceux qui ne peuvent, ne veulent ou n'osent pas venir montrer qu'une autre façon de voir et de faire est possible. De ceux qui ne peuvent pas rester, de ceux qui ne reviendront pas.
Nous accompagnerons le petit docteur, nous déchargerons les camions, nous planterons des arbres. Nous boufferons de la poussière, cuirons dans les files d'attente, nous nous reconnaîtrons dans les regards apeurés des vagues qui reculent quand les soldats tirent en l'air, dans ceux des gens qui hâtent le pas quand ils entendent la jeep au bout de la rue.
Ariel, je t'emmerde. Ils ne sont pas encore tous morts, et nous, on est encore là.
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