06:28 Cent-vingt...
Je commence à bien connaître le chemin, ça fait trois fois que je me rends à Ramallah ces jours-ci. Et qui va à Ramallah par la route normale passe par Qalandia.
Ça a l'air d'être un peu le Grand Laboratoire pour le traitement du bétail.
Quand on arrive, on a le choix entre trois files pour faire la queue : celle de droite, celle du milieu, celle de gauche... et celle d'à côté. Car puisque les camions ne peuvent pratiquement plus passer, nombre de marchandises passent Qalandia dans de petites charrettes faites avec trois roues de vélo et quelques planches, les mêmes qu'on voit dans la vieille ville.
Pour ces charrettes, donc, pas question de passer entre les murets de béton, ni de faire la queue : prioritaires. Elles passent donc sur le côté, entre le dernier muret de béton et la muraille qu'est la colline taillée au bulldozer au fur et à mesure que le checkpoint s'élargit. C'est cahoteux, et très animé. Il y a là entre un et trois soldats chargés d'inspecter les carrioles. Naturellement, puisqu'il y a là un moyen de court-circuiter la queue, nombre de personnes tentent le coup. Des femmes avec des enfants, des handicapés, des vieux, ce qui parait normal. Mais aussi tout un chacun, ce qui est moins sympa par rapport à ceux qui font la queue, mais bon, ce n'est pas la Norvège ou la Suède ici; si on peut doubler, on double.
Et d'ailleurs les soldats participent de ça. Parce qu'ils laissent faire. Oh, pas toujours. Des fois ils ont un accès, ils appliquent les règles, refoulent les doubleurs et ne laissent passer que ceux qui sont censés passer. Mais ça dure rarement plus de cinq minutes, et le flot grossit, jusqu'à avoir presque plus de personnes dans la queue des carrioles que dans celle des piétons. Stade auquel les soldats piquent une crise, et on reprend à zéro...
Il y a des porteurs de carrioles qui pour quelques shekels prennent dans leur truc à roulettes le sac à main d'une femme pressée (souvent une occidentale) et se présentent comme transport de marchandises; la femme suit, naturellement, puisqu'elle possède la marchandise. Les soldats laissent faire...
Pendant ce temps là, les autres font la queue, sous le soleil. Pardon, sous le filet. Et ça n'avance pas beaucoup.
Ça n'avance pas beaucoup parce que le chef fait un discours à ses soldats. Il y en a quatre, un par "guichet". Un guichet est un bloc de béton surmonté de sacs de sable entre lesquels pointe le canon du M16 du gars ou de la fille qui est derrière. Quand c'est à vous de passer, vous avancez vers un de ces guichets, sous l'¦il noir (calibre 5,56 mm) du flingue et l'¦il indifférent du soldat. Enfin normalement.
Parce que ce système permet de traiter quatre personnes à la fois, il fallait le rationaliser : maintenant il y a un unique soldat devant les quatre queues qui fait un premier contrôle, et qui dispatche les gens vers les guichets. Comme ça on peut les traiter un par un, dans le respect de l'efficacité israélienne.
Enfin, en attendant - justement - d'être pré-filtré, je regarde le chef parler à ses soldats. Je me demande ce qu'il a à expliquer à ces vétérans des checkpoints (je les connais tous de vue) qui puisse lui prendre quinze minutes. Quinze minutes en plein soleil, par quarante-quelque chose degrés, sans bouger, pressés les uns contre les autres. Ça vous met de bonne humeur.
Enfin bon, vous voyez le tableau. Hier, entre l'aller et le retour, j'ai fait cent-vingt minutes de queue à Qalandia. Et j'ai attrapé un massif coup de soleil et un début d'insolation.
Comme m'a dit le soldat : "have a wonderful day in Israël, Sir".
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