05:29 fonds de tiroir...
ayant entrepris ce matin de ranger un peu le contenu de mon disque dur, j'ai retrouvé de ce texte écrit peu de temps après mon retour de Gaza, il y a de ça un moment... je ne pense pas l'avoir déjà publié. j'espère, en tout cas...
Circuler à Gaza en voiture, c'est un peu l'aventure. Bien sûr, comparé à ce qui se passe dans ce pays, le terme "aventure" est un peu exagéré; en théorie, on ne risque pas sa vie à utiliser sa voiture à Gaza. Encore que tout puisse arriver, et que dans l'absolu on ne sait jamais si le bâtiment qu'on longe ne va pas être pris pour cible par un avion de combat, ni si un factionnaire au check-point d'Erez ne va pas, pour une raison ou une autre, se sentir menacé, et ouvrir le feu. Je me suis ainsi vu prendre en joue par un soldat israélien, pour une raison qu'aucun d'entre nous n'a pu définir, assis que nous étions dans un véhicule à l'arrêt. Le dit véhicule était tout de même identifié par des plaques diplomatiques. Et être du mauvais côté du canon d'un fusil d'assaut, c'est bel et bien un peu l'aventure...
Aventure, donc, mais bien moins palpitante, que de conduire dans Gaza.
Les premières centaines de mètres, celles qui conduisent du poste de contrôle israélien au palestinien, se font au ralenti. Non que la circulation soit dense -il passe très peu de véhicules dans une journée- mais on ne veut énerver personne, il y a un bunker sur le côté avec un nid de mitrailleuses dans l'axe de la route, ça vous fait passer toute envie d'excès de vitesse. Sur les côtes, les anciens parkings, ceux du temps où plusieurs dizaines de milliers de personnes passaient là tous les jours; c'était il n'y a même pas un an et demi, et tout a l'air d'être désert depuis une éternité, les réverbères sont rouillés, tordus, le sol est jonché de débris. Seuls les barbelés sont visiblement neufs. Un peu plus loin, l'embranchement utilisé par les ouvriers palestiniens travaillant
dans les usines israéliennes mitoyennes. Pendant la guerre, le business continue.
Le poste de contrôle palestinien n'en a que le nom. Dans la guérite, trois ou quatre soldats, et l'un deux vient ouvrir la barrière. Avec le sourire, en général. C'est un bonjour plutôt qu'un contrôle. Et puis, avec le peu de gens qui passent, au bout d'un moment, on connaît tout le monde. C'est un peu familial, et si on avait le temps, ils nous offriraient probablement le thé. Mais revenons à nos moutons : circuler à Gaza.
Quittons donc le poste de contrôle. Il y a une série d'ouvrages défensifs, en sacs de sable. Certains des sacs sont éventrés. Des gamins jouent à sauter des monticules de sable. Tout ça ne fait pas très guerrier, et n'améliore pas la qualité de la route. Surtout en cas de fortes pluies. Les voies latérales amènent sur la route de la terre et des débris, et il faut un bulldozer pour enlever du bitume l'épaisse couche qui le recouvre. Et bien évidemment, un véhicule à chenilles de ce poids n'arrange rien pour ce qui est de la qualité du revêtement.
Parmi les premières choses que l'on voit sur la route, il y a d'abord une station service désaffectée, premier signe du côté "ville fantôme" de Gaza, puis d'immenses panneaux publicitaires pour des cigarettes américaines, ce qui vu l'état d'esprit de la population vis-à-vis des américains ne manque pas d'une certaine sorte d'ironie. Mais dans ces premiers kilomètres, pour être franc, on a franchement intérêt à se concentrer sur la route elle-même : il y a quelques trous remarquables, de quoi y laisser - suivant le véhicule - quelques amortisseurs ou un essieu. La prudence est de mise. Il y a des carcasses de véhicules sur le côté, mais on se rassure vite : ils ont été incendiés, et ce probablement par des hélicoptères, ce n'est pas la route qui est dangereuse à ce point.
Au bout d'un moment, on ne peut pas ne pas remarquer qu'un grand nombre de bâtiments ne sont que partiellement construits. Le rez-de-chaussée, éventuellement un ou deux étages sont achevés, le reste est encore à l'état de squelette de béton, avec des fers rouillés qui dépassent. Tout la périphérie de Gaza-même est dans cet état là. Seul le centre-ville est totalement construit, ou plus exactement construit complètement, avec des bâtiments entiers.
Bientôt, on arrive aux premiers carrefours, et on fait rapidement la connaissance des trois intervenants majeurs de la circulation dans Gaza : les taxis, les charrettes, et la police (catégorie dans laquelle on peut ranger pèle-mêle les fonctionnaires de police, les militaires de tout poil, et la signalisation, qu'elle soit au sol ou sous forme de panneaux ou feux).
Réglons tout de suite le cas de la police. Autant il est impossible de ne pas voir à tous les coins de rue une quantité impressionnante de gens en uniforme et armés, autant il serait incongru d'en tenir compte pour ce qui est de la circulation. D'abord, tous ces agents de la force publique sont le plus souvent assis au bord des rues, voire installés sous des tentes. Il n'en est que rarement qui soient debout aux carrefours. Et quand ça arrive, c'est généralement pour gesticuler sans trop de conviction, et le plus souvent ils se contentent d'accompagner le mouvement, quel qu'il soit, plutôt que de prendre les choses en main. Seule exception, quand il s'agit de frayer le chemin à une ambulance.
On m'a rapporté une conversation avec un de ces agents chargés de la circulation. Un européen, sûr de son bon droit lors d'un accrochage avec un camion alors qu'il avait la priorité, s'est retrouvé tout déconcerté quand on lui a expliqué que la priorité à droite c'est bien joli, mais qu'il fallait bien qu'il comprenne qu'au bout du compte c'est tout de même le plus gros qui passe... En dehors de ce genre de considérations, les fonctionnaires de police de Gaza sont parmi les plus joviaux et sympathiques qu'il m'ait été donné de rencontrer, mais pas les plus contraignants sur la route.
Venons-en aux charrettes, et par extension, à tout véhicule tiré ou poussé par autre chose qu'un moteur à explosion, voire à tout animal livré à lui-même sur le réseau routier ou assimilé de Gaza. La précision n'est pas vaine, car la diversité de ce qu'on peut croiser sur les routes est étonnante, en tout cas pour un occidental. De la tranquille charrette tirée par un âne placide au chameau en rupture de ban traversant la route à fond de train (généralement suivi de plus ou moins près par un ou plusieurs bédouins vociférants), l'éventail est large ! Rajoutez une touche de chats, poules, moutons, béliers, suivant les quartiers.
Première constatation : si l'on peut au premier abord douter que les humains soient tous sensibilisés aux subtilités du code de la route, la question ne se pose absolument pas pour les ânes, chevaux, chameaux, ou autres. Si un âne voit un feu rouge (en admettant que les feux fonctionnent, naturellement), mais qu'il a envie de continuer, il continue. Qu'on lui tape dessus ou non. Qu'on lui hurle dessus ou non. Qu'on lui klaxonne après ou non. Si il décide de s'arrêter au milieu du carrefour, il le fait. Les voitures ne sont pour lui visiblement qu'une variable insignifiante sur son comportement. Et ce ne sont certainement pas les policiers (voir plus haut) qui vont y changer quoi que ce soit, ni même d'ailleurs essayer d'y changer quoi que ce soit.
Seconde constatation : même si on est en droit de supposer que les humains "dirigeant" ces animaux connaissent leur droite de leur gauche, il est indubitable qu'ils ne savent pas transmettre ce savoir à leurs bestiaux; voie de droite ou de gauche, dans le bon sens ou à contre sens, l'important pour tous ces quadrupèdes est qu'on arrête de leur crier et de leur taper dessus, ce qui implique de leur part un train soutenu et très peu d'attention au reste du trafic.
Mais le vrai facteur qui fait de la conduite à Gaza une aventure, ce sont les taxis.
La première difficulté, c'est d'identifier l'ennemi. Pour certains, c'est facile : les taxis à Gaza sont jaunes. Et il y a marqué "taxi" dessus. Attention, même ceux-là sont dangereux, j'y reviendrai. Le problème c'est qu'à vue de nez un bon tiers des véhicules circulant à Gaza et non estampillés "taxi" sont tout de même des taxis. L'économie est moribonde, et toute occasion de faire un ou deux shekels est bonne à prendre, ce qui fait qu'un nombre incroyable de véhicules ne roulent que dans la perspective de trouver quelqu'un à transporter. Et c'est cela qui crée le danger pour le conducteur non averti.
Car tous ces véhicules ne dévoilent leur activité de taxi qu'au moment fatidique où ils s'arrêtent brusquement devant vous pour prendre un client. Ou parce qu'ils pensent que la personne qui marche au bord de la route pourrait être un client, ce dont ils vont d'ailleurs tenter de la persuader en roulant à sa hauteur pendant un certain temps.
Autant on peut s'attendre à un arrêt brutal d'un véhicule jaune marqué "taxi" et prendre des précautions à cet égard, autant le même phénomène, répété au moins une fois par minute, et déclenché par n'importe quelle voiture, peut rendre la conduite assez risquée. D'un autre côté, il ne faut pas croire que parce qu'on suit un véhicule jaune marqué taxi qu'on est prévenu de tout. Bien souvent il n'y a pas de feux stop, l'usage du clignotant n'est pas si répandu qu'il le devrait, ce qui peut encore ajouter à la confusion.
Pour finir le tableau, il faut malheureusement ajouter un autre facteur de dérèglement du trafic : en cas d'apparition d'hélicoptères de combat israéliens, tout le monde s'arrête à peu près sur place pour regarder où ça va tomber, et de toute façon même ceux qui ne s'arrêtent pas ont le nez en l'air, ce qui les rend tout aussi dangereux que les autres. Pour les chasseurs F16, le problème est autre : on ne les voit pas arriver, le premier et dernier avertissement, c'est quand l'immeuble devant lequel vous passez s'effondre. Je n'ai pas testé encore la configuration avec chars d'assaut.
Un dernier mot sur la conduite à Gaza, pour parler des conducteurs. Au premier abord, il peut être assez effrayant de constater que le ton monte très vite entre les gens, les discussions sont pour le moins animées et le verbe, pour ce que je peux en juger, assez haut. Mais on se rend compte assez rapidement que c'est plus pour la forme qu'autre chose, et je n'ai jusqu'à maintenant pas assisté à un incident sérieux. Ce qui ne signifie pas qu'il n'y en a pas.
|