Brest-Jerusalem
a la rencontre...
1.7.02 10:14 chronique     chronique 2.7.02 09:58  
-<  l'addition, siouplait... élégance...  ->
 1.7.02

13:26   sept kilomètres...


Je rentre chez moi. Il est tard. Nablus road est presque déserte. La file de taxis qui dessert la route de Ramallah a fini son service. Le sol est jonché de détritus, emballages, morceaux de fruits, cartons. Il y a une balayeuse qui remonte la rue, drôle de limace zigzaguante, laissant derrière elle un sillage luisant... et presque autant de détritus qu'avant son passage.

La dernière épicerie ferme. Il est plus tard que je ne pensais.

Je hâte le pas. Si je n'ai plus de taxis pour rentrer, je suis bon pour une heure et demie de marche, ça ne me dit rien ce soir. Parfois je le fais volontairement. Surtout les nuits claires, avec beaucoup de lune, pour profiter de la vue qu'on a du mont des oliviers sur le Haram as Sharif, et le dôme du rocher.

Il y a deux taxis dans la file. Le premier démarre juste quand j'arrive. Pas de chance. Je suis le premier à monter dans l'autre. Il ne démarrera pas tant qu'il ne sera pas plein. Il manque 9 personnes. Dehors, deux aboyeurs tentent de faire venir les gens. Ils viendraient d'eux même, de toute façon. Un des deux types arpente nerveusement le trottoir. Il a un walkman sur les oreilles, et file un coup sur la paroi du Ford à chaque fois qu'il passe devant.

Petit à petit, le taxi se remplit. A un moment, je change de place, pour permettre à un couple de s'installer. Des fois on change tout l'ordonnancement d'un taxi parce qu'une femme monte et qu'il n'y a qu'une place disponible entre deux hommes, ce qui n'est pas correct. J'ai vu des gens rester dehors et regarder le taxi partir parce qu'on ne trouvait pas de situation "correcte" pour une femme à bord. Comme je suis étranger, on me considère un peu comme exempt de ce jeu. Non qu'une femme s'assiérait à côté de moi, non. Mais on n'attend pas de moi que je prenne les devants et que je me déplace pour libérer une place "correcte". Quand je le fais, on me remercie. En général. Pas ce soir.

En attendant le départ, chacun s'occupe. Beaucoup téléphonent.

Le taxi démarre. On a visiblement à bord quelqu'un qui n'a pas la bonne carte d'identité, parce qu'il demande toutes les douze secondes si le checkpoint de Ras al amud contrôle les gens qui sortent de Jérusalem. A cette heure-ci, il est probable que non. On verra. Mais gentiment, le chauffeur s'arrête en vue du checkpoint pour que le gars puisse vérifier. C'est fréquent dans le sens des sorties. Pour rentrer dans Jérusalem, la question ne se pose pas : si on veut rentrer sans être contrôlé, on sait où et quel taxi prendre. Pour sortir, le système est moins au point.

La nuit, ils déplacent le checkpoint d'environ cinquante mètres. Comme ça il est en face du commissariat de police. Le flot quasi ininterrompu des véhicules entrant dans Jérusalem par une des routes clandestines passe à moins d'une douzaine de mètres des petits gars en bérets verts qui s'ennuient à contrôler les quatre malheureuses voitures qui font la queue; ça m'amuse toujours. La route "clandestine" passe le long du commissariat.

Après le checkpoint, ça cahote durement. Toute cette partie est en travaux. La descente vers Abu Dis est agitée. Juste en arrivant au carrefour d'Abu Dis, il y a la queue, une douzaine de véhicules. Quelqu'un ouvre une fenêtre et aborde un sheikh qui passe. "fi marsom". Il y a un checkpoint volant. Et merde.

Dans l'absolu rien de grave, surtout là où ils l'ont placé. Le chauffeur parle au jeune inquiet, et celui-ci qui s'apprêtait à descendre se rassied. On fait demi-tour, et on prend un des nombreux itinéraires "bis" disponibles. On ne perd que du temps.

En arrivant dans mon quartier, ça se gâte un peu. Il n'y a personne dehors. A cette heure-ci, c'est inquiétant. Ça veut dire que la police ou l'armée sont dans le coin. Renseignement pris, il y a un couvre-feu local. Le taxi décide d'arrêter là. Les gens descendent, et ceux qui vont plus loin, comme moi, partent à pieds. On n'est que deux, et bientôt je suis seul. Il y a une longue portion de route déserte. Je vois les gyrophares de la jeep arriver en face. Là, j'ai une décision à prendre. Soit je cours, soit je marche. Si je marche, ils vont arriver à ma hauteur et m'engueuler parce que je suis dehors. Avec ma chance habituelle je vais tomber sur des gars qui ne comprennent pas assez d'anglais pour assimiler le délicat concept que j'habite là, et que avant de rester chez moi, il faut que j'y rentre. La dernière fois on m'a menacé d'une grenade incapacitante, et je n'aime pas prendre de risque.

D'un autre côté, si je cours, ils vont accélérer pour essayer de m'intercepter avant que je quitte la route. Et si ils y parviennent, je vais avoir un tas de questions agaçantes adressées à moi dans un langage approximatif par des gens qui ont souvent du mal à comprendre les réponses. Parfois ils tirent, aussi.

Si c'était un couvre-feu "sévère" comme on en a parfois, je prendrais l'option course à pieds. Mais là, le jeu n'en vaut pas la chandelle.

La jeep arrive à ma hauteur. Le type me parle en utilisant le haut parleur, tout en se penchant hors de la fenêtre pour me voir de plus près. J'essaye, par signes, de lui expliquer que c'est bruyant, son bazar. Il finit par laisser tomber, et reprend sans la sono.

- "ID" ? le monsieur veut mon passeport. Je lui donne. Il l'examine. La conversation a lieu en anglais d'un côté (le mien), en sabir vaguement anglophonisé de l'autre.

- "vouzetedou ?"

- "c'est marqué sur le passeport"

- "je sais. vouzetedou ?"

Bon. Essayons d'abréger.

- "Je suis de France".

- "tonnom"

- "c'est marqué sur le passeport"

- "jecélire"

- "alors pourquoi vous me demandez ?"

- "poursavoir"

Aha. Bon. Je lui dis mon nom.

- "visa expiré"

- "non."

- "si"

- "non"

Purée, c'est écrit en hébreu sur le passeport, pourtant, hein, que j'ai un visa jusque novembre. Je lui prends le passeport des mains, je l'ouvre à la bonne page, et je lui montre.

- "expiré"

C'est difficile de ne pas se fâcher avec ce genre de gusses. Le ton monte un peu. Maintenant je ne collabore plus du tout, et je ne parle plus que français. Heureusement, un des trois autres dans la jeep en a marre, engueule le lardon qui m'agaçait, et ils se barrent en faisant crisser leurs pneus et hurler leur sirène vers un piéton qu'on voit au loin.

Voilà. J'ai encore cinquante mètres à marcher et je suis chez moi. Certains des voisins, assis devant leurs maisons, me saluent quand je passe. Ils sont assisté à la scène et sont hilares.

Je suis rentré chez moi. Il est tard. J'ai fait sept petits kilomètres.



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