08:55 un autre monde...
C'était il y a trois mois. Il y a trois mois, dans la nuit du premier avril, j'étais à Ramallah. La nuit avait tout ce qu'il fallait pour être une nuit ordinaire de printemps.
Mais dans la rue roulaient des blindés. Ça fait un bruit terrible un blindé qui roule en ville dans le silence de la nuit. il y a ce moteur énorme, avec un bruit profond qui vous rentre dans le ventre. Il y a le cliquetis des chenilles sur l'asphalte. Parfois, comme par jeu, le blindé écrase une voiture, ralentissant à peine. On entend les vitres qui explosent et la tôle qui se recroqueville.
Parfois le ou les blindés tiraient. Le bruit du canon d'un char est... violent. On en vient, après ce bruit là, à trouver rassurant le bavardage des M16, ou même des mitrailleuses.
On entendait les soldats dans la rue. Quand ils passaient devant l'immeuble, on retenait notre souffle, on ne bougeait pas. Ou alors lentement, avec des gestes irréels, des précautions pour ne pas faire de bruit.
On évitait les fenêtres. On laissait les lumières éteintes. On chuchottait.
Mais ça c'était il y a deux mois.
Il y a un mois, on était à Zababbdeh, un dimanche soir. En pleine nuit on a été réveillés par le bruit d'un char qui arrivait tout près. On entendait les arbustes craquer sous les chenilles. Il s'est arrêté, moteur tournant toujours. Et puis d'un seul coup un déluge sonore : la grosse mitrailleuse de 12,7. De longues rafales. De temps en temps, une arme individuelle répondait sporadiquement.
- "On fait quoi ?"
- "Rien, c'est pas vers nous que ça tire."
Alors on s'est rendormis quand ça s'est calmé et que le blindé est parti.
Ça, c'était il y a un mois.
Hier, c'était différent. On était couchés, loin de la guerre (loin... une dizaine de kilomètres nous sépare de Betléhem, et quinze de Ramallah - autant dire un autre monde). On discutait, on faisait des plans pour le futur proche.
Et dans la nuit, tout près, trois coups de feu.
Avec l'expérience, on sait. C'est un M16, ce sont des soldats. Les chiens du voisinage étaient déchaînés. Silencieux dans le lit, on attendait.
- "Est-ce qu'ils fouillent les maisons" ?
- "Je ne pense pas, on n'entend personne crier"
- "Qu'est-ce qu'on fait ?"
- "Rien"
Rien, parce que la chambre est la pièce la plus sûre, la plus éloignée de l'endroit où on a entendu tirer. Doucement, je me suis levé pour aller éteindre la musique, en faisant attention de ne pas passer devant les fenêtres.
Trois autres coups de feu.
Dans ma tête je me demandais si on ne devrait pas s'habiller, pour être prêts, au cas où...
- "Ça m'inquiète"
Quoi répondre...? Ça m'inquiétait aussi.
Elle était comment, votre nuit ? Pensez-y. Pensez à la dernière fois que quelque chose vous a empêché de dormir, demandez-vous ce que c'était.
Et maintenant, la terrible vérité : les habitants de Ramallah, de Betléhem, de Tul Karm, de Qalkilia, d'Hébron, de Jénine ont ça toutes les nuits. Mais aussi toute la journée. De temps en temps on leur accorde deux heures de répit pour qu'ils puissent vérifier qu'il n'y a rien dans les boutiques.
Est-ce que vous seriez prêts à accepter ça ? Jusqu'où seriez-vous prêts à aller pour que ça cesse ?
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