20:34 le petit docteur...
Il me dit bonjour. Cordial. "Ah, vous êtes français, ça me change des danois !". Et puis dès qu'on se met à rouler, il se tait. Hier, ils l'ont gardé deux heures.
Premier check-point, pas de contrôle, mais ce n'est pas une surprise, ils ne contrôlent jamais dans ce sens là. Mais tout de même, l'espace d'un instant, il était plus petit, serrant contre lui son gilet "Lutheran World Federation" comme si ça pouvait le protéger.
Ça fait huit ans qu'il a un domicile à Jérusalem, dans la vieille ville, et huit ans qu'on lui refuse le statut de résident de Jérusalem, et la précieuse carte d'identité bleue qui va avec.
La route continue. Je vois un panneau vers la droite qui indique Kharbata. C'est là qu'on va. Mais on ne va pas prendre cette route là. Depuis l'attaque du checkpoint d'Ein Arik, elle est fermée. C'était en Février. Le 19 Février.
Quelques mètres plus loin, deuxième checkpoint. Je le connais bien aussi, celui-là, je le prends pour presque tous les convois vers le nord. Surprise, pas de contrôle. Le petit docteur lâche un gros soupir et se penche vers moi : "hier ils m'ont gardé deux heures ici, et ils ont noté mon nom...". Et si ils avaient contrôlé ?
On roule encore un bon quart d'heure. Troisième check-point, et toujours pas de contrôle ! Le petit docteur est tout excité. Il va être à l'heure pour sa consultation.
A Kharbata, il n'y a pas de médecins. La Lutheran World Federation, qui gère l'hôpital Augusta Victoria à Jérusalem Est a passé un contrat avec le ministère de la santé Palestinien : Elle paye un médecin deux jours par semaine pour venir, et le ministère met à sa disposition un petit dispensaire, avec une salle de consultation et une ou deux pièces, et fait venir une infirmière deux autres jours de la semaine.
Ainsi, depuis des années, le petit docteur vient tous les deux jours. Il s'occupe comme ça de cinq cliniques dans des villages. Presque tous ces villages sont maintenant bloqués. Alors certains jours, le petit docteur ne vient pas, et ses patients l'attendent.
Beaucoup de ses patients n'ont plus de quoi payer les consultations, pourtant maintenues à la limite de la gratuité, pour le symbole : les Palestiniens n'aiment pas être assistés. Mais aujourd'hui, une des femmes ne pouvait pas payer. Son môme était couvert de plaques rouges. De l'extérieur, je l'entendais pleurer mais je ne savais pas pourquoi.
Les gens ne peuvent plus travailler. Le village a 2500 habitants, mais seulement une poignées de boutiques faméliques. Tout l'approvisionnement vient par les routes de montagne, dans des taxis, parce que les camions ne passent pas. J'ai croisé en revenant deux de ces taxis cahotant sur une improbable piste entre les oliviers.
L'atmosphère à la consultation est plutôt joyeuse. Je visite le village. C'est vite fait. Il n'y a pas l'air de s'y passer grand-chose, et pourtant les routes portent les indiscutables stigmates de chenilles de chars d'assaut. Ils viennent la nuit, tirent quelques rafales en l'air, parfois arrêtent quelqu'un, et repartent.
Quand se termine la consultation, le petit docteur reste à discuter avec moi un moment. La situation. Ses espoirs. Sa frustration au quotidien. Sa honte d'avoir enguirlandé une gamine qui faisait du bruit. Il s'est racheté avec un bonbon, mais sa conscience lui pèse. Il me dit que c'est le stress continuel.
Décision : le petit docteur pense qu'il ne pourra pas passer le checkpoint dans l'autre sens. Il va donc prendre les chemins de terre, alors que l'ambulance rentrera par la voie normale. Rendez-vous à la station service.
Je vais avec lui. Il continue à me raconter, sans colère, sans haine, la vie de cette petit équipe, un médecin, une poignée d'infirmières, et quelques volontaires danois en accompagnement. Plus d'une fois sur deux il est bloqué à un des check-points et doit prendre un itinéraire alternatif.
Il se retourne vers moi un moment, en me demandant si j'ai déjà vu une route pire. Ça fait dix mois que je suis là, et on ne m'impressionne plus facilement avec des nids de poule, mais je dis non : ce n'est pourtant pas la pire route que j'ai vue, mais au bout d'une demi-heure j'ai l'impression que mon cerveau est un bol de semoule trop cuite.
On se quitte à Jérusalem. Maintenant, j'ai un personnage de plus dans ma tête. J'ai la silhouette rondouillarde du petit docteur, qui tous les jours, en ambulance, en taxi, ou à pieds, fait le chemin pour aller voir ses patients qui l'attendent...
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