17:38 faut voir...
C'est une étudiante danoise (une amie, membre du groupe danois auquel appartient Lady P.) et un étudiant israélien qui sont à l'origine de la chose : un symposium sur les conséquences humaines de la seconde Intifada.
On m'avait proposé d'y aller, et ça m'intéressait parce que, tout compte fait, les occasions de parler avec des Israéliens sont plutôt rares.
Pour être franc, je trouvais que ça avait mal commencé, un des orateurs prévus (de MSF) absent pour cause d'accident de voiture, un autre retenu à Gaza... la nana qui remplace au pied levé est certainement très compétente, mais son anglais étant ce qu'il est, c'était pénible.
Puis vient le tour de deux psychologues, toujours de MSF, qui racontent les cas qu'ils suivent à Hébron (il faut, en passant, que je me documente sur Hébron, parce que visiblement ce qui s'y passe dépasse largement les bornes déjà bien établies de ce qui se passe ailleurs).
A un moment, le "modérateur" réagit à une phrase d'une des deux psychologues qui raconte que parfois ils doivent s'occuper d'autres choses, notamment lors d'opérations genre "defensive shield", et qu'elles doivent accompagner les ambulances qui se font tirer dessus.
Là, déjà, j'avais senti un frémissement dans la salle, largement peuplée d'Israéliens. Le modérateur passe à l'attaque : "avez-vous personnellement été témoin de ça ?" La dame répond qu'elle ne l'a pas vu elle-même mais qu'elle a vu revenir une ambulance criblée juste cinq minutes après son départ. "avez-vous vu un soldat israélien tirer sur l'ambulance ?"
Bref, il n'y croyait pas trop, et s'apprêtait à démonter le témoignage de la fille. Après concertation rapide avec mes petits camarades de jeu, je lève la main, et pour son édification personnelle, je raconte mes expériences passées. Coup de froid dans la salle.
Ça tombait bien, c'était l'heure de la pause.
A la pause, diverses personnes mettent le cap droit sur moi. Parmi ces personnes, trois jeunes. Tous les trois me demandent de bien répéter mon histoire, la secouent dans tous les sens. Tous les trois sont officiers de réserve. Tous les trois sont effondrés. Un se barre, les deux autres restent à me poser des questions. Les deux finissent par s'éloigner, après m'avoir affirmé qu'ils n'avaient pas d'ordres pour faire ce genre de choses, qu'ils étaient indignés, qu'ils ne laisseraient jamais leurs hommes faire des choses pareilles. Et les deux m'ont demandé pardon pour ce qui m'est arrivé. Les deux m'ont dit leur répulsion pour la politique de Sharon, mais que leurs hommes étaient aussi des parents et amis de victimes, et que la colère était grande dans les rangs.
Ces deux gars m'ont rassuré sur au moins un point : dans une certaine mesure, le système n'est pas entièrement pourri, si je les crois dans leur affirmation qu'ils n'ont pas d'ordres pour empêcher les secours de circuler. Je préfère avoir affaire à des individus pourris qu'à un système.
Reprise des débats. Deux médecins Israéliens, un orthopédiste et un psy, parlent des conséquences de la terreur sur la vie en Israël, médicalement et dans la vie de tous les jours. Surprise pour moi. Je ne savais pas que les Israéliens étaient, littéralement, terrorisés à ce point. Tout dans leurs discours, leur façon de parler, de montrer, les angles qu'ils choisissent de montrer, indique qu'ils sont totalement soumis à une peur abjecte à chaque fois qu'ils sortent de chez eux.
Fin des débats de la matinée. Je croise la psy française : je lui demande si elle reconnaît ses propres patients dans la description que le psy israélien a fait des siens. Elle dit oui, à un détail près : la répétition. Les traumatismes qu'on est sujet à rencontrer en Cisjordanie peuvent être quotidiens, alors que sauf malchance grave, on n'est victime d'un attentat qu'une seule fois (je suis conscient de l'ambivalence du mot "malchance" dans ce contexte, merci).
Je croise le psy israélien, et lui pose la même question. Même réponse. Les deux reconnaissent la souffrance de l'autre pour ce qu'elle est. C'est toujours ça de pris...
Ensuite je discute avec ce psy et un médecin israélien. C'est affolant la vision qu'ils ont des Palestiniens. Le psy (un psy !!!!) me décrit le dernier qu'il a vu à la télé : un homme avec neuf enfants qui explique qu'en sacrifiant un de ses fils dans un attentat, avec l'allocation-suicide, il pourra faire vivre toute la famille. Bref, il y a un problème d'image à considérer, d'urgence...
Un peu plus tard, le médecin tombe sur le cul quand je lui parle des boucliers humains. Ils ne savent pas. Ils ne savent pas !!!
Quand on leur parle des conditions de vie en Cisjordanie, ils ne savent pas.
Je ne dirais pas que ces gens là vont moins bien dormir, mais il est possible qu'on ait soulevé quelques questions, et il est possible d'envisager de le faire à plus grande échelle...
Je vous raconterai l'après-midi plus tard...
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