Brest-Jerusalem
a la rencontre...
18.6.02 08:00 chronique     chronique 18.6.02 19:56  
-<  laisse bebom... garde à vous...  ->
 18.6.02

16:42   sous le soleil, exactement...


La rue est presque déserte. Quelques taxis roulent, lentement. Je sais où sont les soldats; juste avant la station service du carrefour d'Abu Dis. Je marche presque au milieu de la route, tentant peut-être inconsciemment de remplir ce vide gênant.

Depuis hier soir, Al Azzerye, où j'habite, est sous couvre-feu.

Les boutiques n'ont pas ouvert ce matin. Quelques unes sont "semi-ouvertes", le volet de fer entrebâillé, un guetteur dans la rue en cas de passage de soldats. Quand je dis "quelques unes", c'est trois. Un marchand de fruits et légumes, un boulanger, et un épicier.

La dernière fois qu'on a été sous couvre-feu, ça a duré cinq semaines, avec quelques interruptions pour un jour férié. Ça a commencé hier dans l'après-midi. A la recherche d'un terroriste, pour changer, les soldats étaient partout. Pour me rendre à l'hôpital où j'étais invité à dîner, j'ai été contrôlé cinq fois, y compris sur l'improbable route de contournement qu'on utilise pour ne pas passer au check-point. Preuve, soit-dit en passant, qu'ils la connaissent, cette route, et qu'ils la laissent ouverte. On peut en tirer tout un tas de conséquences...

La rue est, donc, presque déserte. Quelques femmes traversent, vont d'une maison à l'autre. Des gamins s'approprient la rue pour jouer au foot. De temps en temps, un véhicule militaire passe. Les mômes disparaissent comme une volée de moineaux. Ils ressortent après quelques secondes. Ils jouent à se faire peur, parce que ces véhicules de police ou d'armée sont totalement indifférents à ce qui se passe. La seule chose qui pourrait les intéresser, c'est une boutique ouverte. Qu'un type comme moi puisse circuler sous leur nez ne les inquiète pas. Mais que les gens puissent acheter du pain, ça, je suppose que c'est une menace à la sécurité d'Israël.

Il fait chaud. C'est l'heure de la prière, les muezzins enclenchent. Les taxis qui viennent de Jéricho (en fraude, Jéricho est fermée depuis janvier, sans qu'on sache trop pourquoi) déposent les gens juste au virage avant l'arrêt habituel : hors de vue de la jeep nonchalamment installée au milieu de la rue. Les soldats sont sous l'auvent d'un magasin fermé, loin du soleil, assis.

Inutile d'aller plus loin. Je téléphone à Lady P. pour lui dire où sont les soldats, qu'elle adapte son itinéraire en conséquence. Ce couvre-feu est juste un inconvénient pour nous, étrangers. Comme une mouche qu'on écarte d'un geste agacé. Même en pleine nuit, arrêtés par une jeep, sous totale interdiction de circulation, nous agitons notre passeport sous le nez d'un biffin qui ne sait pas le lire et, dans le doute, nous laisse passer. Si c'est un peu plus tendu, un sourire de Lady P. et on se barre sans trop se soucier de ce qu'ils disent.

Mais pour les Palestiniens de ma ville, cette rue vide c'est synonyme de journée de travail perdue, de boutique improductive, perte de revenus. Heureusement que l'école est finie.

C'est la punition collective dans toute sa splendeur, une demi douzaine d'argousins démotivés, abrutis de soleil et de peur qui tiennent en respect plusieurs dizaines de milliers de gens, les maintenant dans la passivité et le désespoir de voir les choses s'arranger.

Sous le soleil, exactement, toute la ville attend.



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