16:25 le jeu dangereux des média
Ça fait un moment que j'ai les média en ligne de mire. On voit partout des images incroyables de gamins avec des ceintures d'explosifs, de jeunes hommes dans des poses martiales avec des quantités improbables d'armements, des gesticulations et vociférations guerrières... ce qu'on sait moins c'est que souvent ces images sont tournées à la demande des journalistes qui ont besoin de quelque chose à montrer. Quand un gamin voit un journaliste ou un étranger, il se précipite pour jeter une pierre sur le char le plus proche, même si la minute d'avant il était tranquillement en train de jouer avec sa petite s¦ur.
Je l'ai moi-même constaté, ce phénomène, un jour où nous étions sous couvre-feu à Al Azzerye. Lady P. était sortie avec l'appareil photo pour prendre un cliché souvenir d'un APC pas loin de chez nous, et elle avait été sidérée de voir à quel point la présence d'un simple appareil photo avait métamorphosé le comportement de ces gamins que nous côtoyons tous les jours, qui faisaient des pieds et des mains pour être immortalisés en train de jeter des pierres.
Les mêmes gamins, le même jour, mais sans appareil photo, étaient totalement indifférents à la présence des blindés dans la rue.
Je crois que ces images, ces comportements de matamores, sont en grande partie induits par l'envie que le monde a de voir en les Palestiniens des... terroristes. Des fanatiques. Des excités. Alors les journalistes les cherchent ces images, les provoquent, quand il le faut. Et ça marche !!
La réalité est bien plus nuancée que ça. Après l'attentat contre une colonie à Gaza perpetré par un gamin de quatorze ans, tous les partis politiques se sont rassemblés pour étudier les mesure à prendre pour que des enfants ne se livrent pas à ce genre d'actions. Mais ça, on l'a peu su, naturellement.
Pour illustrer mon propos, voici la traduction d'un article paru dans "this week in Palestine". On y voit les Palestiniens céder à la pression des reporters et organiser des défilés armés "spontanés".
[les commentaires entre crochets sont des notes du traducteur]
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Gaza - un assaut à venir - Mariam Shahin, dans "this week in Palestine" [un magazine qui, comme son titre ne le dit pas, est apparemment un mensuel, en tous cas pour le moment. Leur site internet a un numéro de retard, mais jetez-y un ¦il]
Pendant une semaine à dix jours, les hôtels de Gaza City [c'est à dire la ville de Gaza elle-même, par opposition à "Gaza" parfois utilisé pour désigner la bande de Gaza dans son ensemble] ont profité d'un taux de remplissage maximum. Ça a été la semaine la plus prospère pour l'industrie du tourisme depuis que l'armée israélienne a fermé les portes de la ville, maintenant situées au tristement célèbre checkpoint d'Erez, il y a presque deux ans. Depuis, Gaza a été, littéralement, un endroit hors du monde.
Malgré un certain manque de pratique, les restaurants, les débits de boissons, les hôtels, les taxis, d'autoproclamés "tour operators" et des traducteurs ont travaillé jour et nuit pour satisfaire les 200 et plus journalistes qui arpentaient la ville à la recherche d'un "papier". Plusieurs dizaines de militants pacifistes internationaux étaient également à Gaza; pas dans la ville mais plutôt sur les lignes de front à Rafah et Khan Younis. Ils dormaient sur le canapé de familles gazaouies [à défaut d'autre adjectif officiel...], partageaient leur nourriture et utilisaient les transports en commun plutôt que de payer les centaines de dollars que les journalistes distribuaient libéralement pour "avoir accès".
Comme les journalistes, les militants pacifistes étaient venu à Gaza parce qu'on attendait un assaut imminent. Rapidement il devint évident qu'une invasion totale de Gaza par l'armée israélienne n'aurait pas lieu, entre autres par peur de plus de pertes israéliennes que le public à Tel Aviv ne pourrait en tolérer. Mais des attaques ponctuelles étaient encore à l'ordre du jour et des journalistes harcelaient les chefs militaires du Hamas et du Fatah pour qu'ils fassent une démonstration de force devant les caméras. La presse voulait montrer au monde que Gaza était une forteresse qui se préparait à un combat à mort en cas d'invasion israélienne. Les domiciles des chefs du Hamas étaient épiés de loin, histoire d'avoir des images si l'attaque venait. Pendant ce temps là les journalistes mangeaient et arpentaient la ville en meutes avec des regards irrités qui disaient : "où est mon papier ?"
Finalement, la branche Relations Publiques du commandement unifié de l'Intifada a cédé à la pression, et de jeunes hommes masqués ont défilé, patrouillé, et fait des tours devant les caméras pour satisfaire l'appétit d'images de la presse. Ismael Abu Shanab, le porte-parole du Hamas a donné des dizaines d'interviews par jour. Parlant un Anglais parfait, il a dit à tour de rôle à tous les journalistes que le Hamas était disposé à reconnaître l'existence d'Israël, sinon de droit, du moins de fait. En état de choc, les journalistes ont posé des questions. Choqués, certains étaient décontenancés. Où étaient le discours militant, le désir de vengeance ? "allez", semblaient-ils dire, "lâchez-vous, soyez le militant que vous êtes !". Leur céder serait, bien sur, faire le jeu de la "riposte" israélienne et la "compréhension" de cette dernière par la communauté internationale.
Les Gazaouis ont clairement appris une chose : la guerre et les média sont une affaire pour laquelle, en Palestine, tout du moins, les Palestiniens doivent payer de leur sang. Et il était clair que les Palestiniens de Gaza étaient prêts à mourir pour la libération de la Palestine, mais ce n'était pas le cas pour l'armée israélienne. Pour le moment, les média internationaux doivent attendre pour faire un "coup" d'adrénaline.
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