22:41 A, B, céder...
D'abord, un petit rappel à l'intention des distraits : les territoires attribués selon la loi internationale pour la création d'un état palestinien sont actuellement réglementés par les termes d'un accord intermédiaire, dit "processus de paix d'Oslo". On y distingue trois types de zones.
- Les Zones C, tout d'abord, sont totalement sous contrôle israélien. Administration et sécurité. La différence avec une annexion pure et simple est un peu trop compliquée pour moi. Disons que théoriquement, dans le futur, ça devrait revenir à la Palestine. Peut-être. Si tout va bien. Un jour. (Je me demande si je sais faire passer le scepticisme qui m'habite, là...)
- Les zones B, ce sont des zones sous administration palestinienne, mais avec la sécurité assurée par les Israéliens. Concrètement, ça signifie qu'on y rentre comme on veut quand on vient d'une zone C, pas du tout comme on veut quand on vient d'une zone A. Pour sortir, c'est à la tête du client. Il y a des check-points dans les deux directions, vers les zones C comme les zones A
- Les zones A sont des zones "autonomes" palestiniennes, où et l'administration civile et la sécurité sont entre les mains de l'Autorité Palestinienne.
Ça, c'est la théorie. Tout ça, c'est fini, en vrai. En vrai, maintenant, l'armée israélienne rentre et sort sans frapper (si j'ose dire, hein, parce qu'en fait ça frappe vraiment dur à chaque fois). Pour raisons de sécurité, naturellement. Le jour, la nuit. Juste pour une journée. Ou deux. Ou trois. Ou plus. On rentre, on consigne tout le monde à la maison, et on fouille. On trouve quoi... ? En fait on ne sait pas trop. L'armée dit qu'elle arrête des terroristes. Mais c'est elle qui le dit et personne ne peut vérifier quoi que ce soit. On est terroriste parce que l'armée dit qu'on l'est, ça semble être une raison suffisante.
La conséquence de cet état de fait (à opposer, semble-t-il, à "état de droit"), c'est que la vie, qui était déjà difficile en Cisjordanie, dans les Territoires Occupés est en train de devenir totalement impossible.
Imaginez que vous ayez un travail dans une ville palestinienne. Déjà, vous avez intérêt à y habiter. Les transports sont très aléatoires. Barrages fixes, barrages volants, arbitraire, tout est optimisé pour vous empêcher de vous rendre du point A au point B. Sans parler de ces nouvelles règles concernant les zones "autonomes" où tout déplacement d'une ville à l'autre va maintenant être soumis à l'obtention d'une autorisation données par l'administration civile israélienne, c'est à dire, comme son nom ne le dit pas, par l'armée. (Tiens, d'ailleurs, comment ça va se passer ça... ? J'imagine mal l'armée avoir un bureau dans chaque ville "autonome"... alors pour demander l'autorisation de sortir de la ville il va falloir... sortir de la ville ?)
Imaginons donc que vous habitez dans la ville où vous travaillez, pour rendre les choses faciles. Imaginons que, vers 7 heures, vous partez travailler. Et que, chemin faisant, vous croisez une colonne de chars. Incursion. Bon, demi-tour. Maintenant, vous êtes rodé, vous avez des provisions chez vous, au moins pour quelques jours. Retour à la maison, donc. Où vos gamins vous rejoignent (incursion = écoles fermées). Si vous n'êtes pas vous même arrêté pedant la petite incursion, si des soldats n'arrivent pas chez vous en passant par le mur de la chambre (préféré aux portes, en ce moment, spécialement dans les camps), vous pouvez rester à vous demander si votre employeur sera encore en état de continuer à vous donner du boulot. Parce qu'à chaque incursion, on ferme. Pour deux jours, pour trois. On ne sait pas. Les produits laitiers sont coincés dans les fermes. Les stocks de denrées périssables s'abîment dans les magasins. Lesquels magasins n'osent plus acheter d'avance. Ce qui fait que les rayonnages se font clairsemés, au rayon frais, vers chez moi.
Vie professionnelle, vie scolaire des enfants, petit commerce, tout ça est suspendu au grondement sourd des diesels qui annoncent les chars et les transports de troupe dans le petit matin. Ouf, aujourd'hui, ça va. Demain... ? Dans une heure... ? Ramallah, Naplouse, Qalkiliah, Tul Karm, Jenine, Hebron, Betlehem, Bet Jala, Bet Sahour...
Certaines villes sont plus à l'abri. Jéricho n'a pas vu d'incursion depuis décembre. Mais Jéricho est FERMÉE depuis décembre. F-E-R-M-É-E. Les routes sont barrées. Si on veut y aller, c'est plusieurs heures par les chemins de montagne, par 40É, si on ne tombe pas sur des soldats. Jéricho... pour ce que j'en sais, tout le monde pourrait y être mort sans que personne ne se rende compte de rien.
Pour certains villages, c'est pire. Parce qu'ils sont fermés aussi. Pas forcément depuis aussi longtemps, mais ils sont bien plus défavorisés que Jéricho. Même bouclée, Jéricho peut produire de la nourriture, a des médecins, des pharmacies, toutes les commodités. Mais les petits villages ? Ils n'ont rien. Ils crèvent. Certains villages sont fermés depuis des années. Tout ce qui y rentre y rentre en fraude. Le crime de ces gens ? Avec un peu de chance, un des gamins du village a commis l'irréparable : il a jeté une pierre sur la voiture d'un colon...
Voilà l'abécédaire de la petite mort quotidienne, de l'asphyxie programmée de la Cisjordanie. Voilà pourquoi de temps en temps il y en a un qui perd de vue les choses importantes de la vie, et la vie elle-même, et s'en va se faire sauter le caisson chez l'ennemi.
Quand je dis chez l'ennemi... parfois l'ennemi habite même chez vous ! Chaque ville palestinienne a son cortège de colonies. Peuplées dans le meilleur des cas de braves gens attirés là par les incroyables incitations fiscales consenties par un gouvernement qui s'était engagé à ne pas développer les colonies. Peuplées dans le pire des cas par des voyous fanatiques, ou des fanatiques voyons. L'autre jour un responsable d'une importante communauté religieuse a trouvé dans son jardin un groupe de jeunes armés qui lui ont déclaré tout de go que maintenant, là, ici c'était chez eux. Et toc. Il les a foutus dehors en leur faisant peur avec l'ombre d'un avocat, mais le plus souvent, ça se passe autrement : les gens armés arrivent chez un PALESTINIEN, et le foutent dehors. Point. Le Palestinien a rarement un avocat.
Un dernier truc. Si un jour vous sursautez parce que votre télé annonce une flambée de violence dans la région, typiquement à la suite d'un attentat palestinien, dites-vous que nous ici on ne sursaute plus. Parce que contrairement à ce qu'on vous dit, ce n'est pas une flambée de violence. C'est la même violence que tous les jours, sauf que là on vous la montre, parce que les victimes sont israéliennes, et blanches. Mais tous les jours, il en meurt quelques uns, des moins blancs. Des arabes. Des Palestiniens. Il n'y a pas de flambée de violence au Proche-Orient, juste des flambées d'images.
Bon, c'est pas tout ça mais j'espère que je n'empêche personne de dormir. Avec une pensée pour ma copine brestoise qui a des chars en bas de chez elle depuis quatre jours, et qui tourne en rond dans son deux-pièces.
On se dit en voyant ça que nos gouvernants, en France, par exemple, ne sont pas informés, et que s'ils savaient, ils feraient quelque chose. On ne se permettrait pas de supposer qu'ils savent. Mais alors je vous invite à être citoyens et à les informer. Sur le site de la Présidence de la république, on peut écrire à Jacques. Je vous invite à le faire. Souvent. J'ai dit tous les jours ? Rhoooooo.... et puis.... votre député... peut-être il ne sait pas non plus ? Une petite lettre tous les jours, ça ne peut pas lui faire de mal. Son adresse se trouve sur le site de l'assemblée nationale. Sisi. Et puis. Il y a bien un maire dans votre commune ?
Enfin, je ne vais pas vous expliquer comment perdre votre temps, hein...
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