06:10 le chemin de Jénine...
Lady P. avait fait de la soupe moulinée (je professe un amour immodéré pour Lady P. et la soupe de légumes moulinée) et des morceaux de viande panés. Depuis le temps qu'il devait venir, Christian, un Danois, membre du groupe d'observateurs auquel appartient Lady P., était là aussi.
La soirée avait commencé sur un constat : pour dure que soit la vie ici, aucun d'entre nous n'avait jamais vécu aussi intensément, aussi fort, et si ce mois d'avril terrible nous a changés, c'est pour du bien. Ici nous apprenons, ou réapprenons les valeurs. Et, aussi paradoxal que ça puisse paraître, dans toute cette tragédie quotidienne, ici, nous sommes heureux.
Et puis la conversation a tourné, tourné, tourné. Et puis on a parlé de Jénine. De ces interviews qu'on a faites, de ce qu'on doit en faire. Que là-bas,tout le monde a une histoire à raconter et personne pour l'écouter. Et puis j'ai dit un truc que j'avais déjà dit en revenant de là-bas. J'ai dit qu'on était pas restés assez longtemps. J'ai dit que certaines histoires resteraient sous les gravats. J'ai dit qu'il faudrait y retourner, y passer trois semaines, un mois, le temps qu'il faudrait...
Et Lady P. m'a regardé et m'a dit : "fais-le".
Il y a eu un silence. Et puis on a rattrapé l'idée au vol. Retourner à Jénine. Écrire Jénine. Ces deux semaines de fer et de feu, puis de plomb. Les faire parler, tous. Écouter toutes les histoires. Faire tous les recoupements. Donner un sens à tout ce tas de ruines.
Alors je vais partir à Jénine, probablement mercredi. Lady P. me rejoindra dès qu'elle pourra. C'est une intervieweuse de grande classe. Elle et Christian vont essayer de m'aider à distance. Trouver un peu d'argent pour me loger là-bas le temps qu'il faudra, prendre des contacts pour décider de ce qu'on fera du texte une fois terminé.
Ni journalisme, ni militantisme. Raconter les histoires. Mélanger chaque petite histoire à un fragment de la grande histoire. Donner une voix à ces gens que vous ne rencontrerez sinon jamais que sous forme de statistique.
En français ? En anglais ? En français. Je le traduirai ensuite, ou on le donnera à traduire, peu importe.
Quelle incidence sur cette chronique ? A la fois peu et beaucoup. Je pense que je continuerai à suivre la vie au jour le jour. Mais je publierai probablement beaucoup de choses relatives à Jénine. Je répondrai moins au courrier.
Voilà. Je ne savais pas quoi faire pour, à mon échelle, faire une différence. Apporter quelque chose de concret. Maintenant je sais : je vais faire parler Jénine. Sans polémiquer. Sans m'avancer.
Des idées, des conseils ? Envoyez. Tout peut servir.
Je ne savais pas qu'il y aurait Jénine au fond de mon bol de soupe moulinée.
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